Israël : l’impossible boycott - par Ivan Segré

À propos d’Un boycott légitime (La Fabrique, 2016)

paru dans lundimatin#80, le 9 novembre 2016

« Qui est cette créature insensée à qui on a offert les Lumières sur un plateau d’argent mais qui s’obstine à se tourner vers La Mecque tel un tournesol que seul le soleil peut subjuguer ? Cette créature sait quelque chose qui échappe à la Raison blanche. » Houria Bouteldja ; Les Blancs, les Juifs et nous

Un boycott légitime. Pour le BDS universitaire et culturel de l’Etat d’Israël d’Eyal Sivan et Armelle Laborie est le second livre que les éditions La Fabrique consacrent à la question du boycott de l’Etat d’Israël, après celui d’Omar Barghouti paru en 2010 : Boycott Désinvestissement Sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine. Ces deux livres relaient un précédent « Appel de la société civile palestinienne au boycott, au désinvestissement, et aux sanctions contre Israël jusqu’à ce qu’il applique les lois internationales et les principes universels des droits de l’homme » datant de juillet 2005. Je me propose d’examiner la question du boycott de l’Etat d’Israël, de ses justifications possibles, de ses formes, de ses fins, sous un angle non pas principalement juridique, mais historique et politique.

Distinguons d’emblée deux questions : celle de savoir si le boycott d’institutions israéliennes peut être une arme politique efficace et légitime dans le combat que mènent les progressistes en Israël-Palestine, et celle de savoir si tous les textes appelant à un tel boycott relèvent d’un même combat progressiste. Il y a d’abord une question de principe, puis l’analyse d’un corpus.

La question de principe ne pose à première vue aucune sorte de difficulté : le boycott est une arme pacifique dont la société civile peut légitimement faire usage afin de combattre une institution quelle qu’elle soit, et à ce sujet le précédent sud-africain possède certainement une valeur exemplaire. Comme on sait, c’est notamment du fait d’un boycott international que l’apartheid a été abolie. De la même manière, donc, en organisant le boycott des institutions politiques, économiques, universitaires, voire culturelles de l’Etat d’Israël, sur le modèle du boycott des institutions sud-africaines, on devrait raisonnablement, et légitimement, pouvoir envisager de contraindre cet Etat à modifier sa politique, comme l’Etat « blanc » sud-Africain a été contraint de modifier la sienne.

La question de principe, quant au boycott, comporte toutefois un autre versant, celui de la nécessaire cohérence de son application. On ne peut en effet boycotter un Etat au prétexte qu’il viole le droit international, par exemple, sans étendre le boycott à tous les Etats qui se rendent coupables de telles violations. Rappelons-nous, pour prendre un exemple pas si lointain, qu’en 1988 l’Irak de Saddam Hussein exterminait à grande échelle les populations kurdes (autour de 180 000 morts d’après certaines estimations) sans que les démocraties occidentales ne jugent nécessaire de sanctionner un Etat allié, bien au contraire [1], mais qu’en revanche l’annexion deux ans plus tard du Koweït, pétromonarchie du Golfe, suscita une indignation internationale et bientôt une campagne militaire d’une rare violence sur tout le territoire irakien, suivie d’un impitoyable embargo, enfin d’une seconde campagne militaire une dizaine d’années plus tard, suivie elle-même d’un infernale chaos. L’incohérence, en ces matières, est donc plus que suspecte. En l’occurrence, c’est la sécurité des pétromonarchies du Golfe qui préoccupait les démocraties occidentales, et non le sort des populations civiles.

Dans l’Appel de la société civile palestinienne, il s’agit d’user du boycott afin de contraindre l’Etat d’Israël « à ce qu’il applique les lois internationales et les principes universels des droits de l’homme ». Que la société palestinienne, victime de la violation de ces lois et principes, envisage un tel boycott est compréhensible et légitime ; mieux encore : au vu des impasses auxquelles a conduit la militarisation de la résistance palestinienne, le recentrement sur une forme de combat sociétal rigoureusement pacifique est sans doute une preuve de maturité politique et une promesse d’avenir. Mais pour quiconque n’appartient pas à la société civile palestinienne, ou israélienne, le relai de cet appel exige d’étendre le boycott à tous les appareils d’Etat qui violent « les lois internationales et les principes universels des droits de l’homme », sous peine d’incohérence.

La question de principe se résoudrait donc en ces termes : oui, le boycott d’institutions israéliennes est légitime, à condition toutefois qu’il soit cohérent, sans quoi l’on doit craindre que ce ne soit rien d’autre que l’expression d’un antijudaïsme qui souhaiterait s’habiller de « légitimité ». Il s’agit, autrement dit, de distinguer entre un argumentaire progressiste, cohérent et universel, et un argumentaire réactionnaire obnubilé par la « question juive ». Or, appeler au boycott de l’Etat d’Israël du fait de ses violations des lois internationales et des principes universels des droits de l’homme, cela suppose ou bien d’inclure beaucoup d’autres appareils d’Etats, tellement que l’appel au boycott en deviendrait dérisoire, ou bien de juger que l’Etat d’Israël se singularise par ses violations des lois internationales et des principes universels des droits de l’homme. Peut-on accorder que l’Etat d’Israël est un cas singulier d’Etat hors-la-loi dans un monde composé, pour l’essentiel, d’Etats respectueux de la loi ? Un tel argument serait à l’évidence le fait d’un esprit – s’il n’est pas ou bien palestinien, ou bien israélien – obnubilé, à tout le moins sous influence.

On pourra certes arguer des très nombreuses résolutions des Nations-Unies relatives à Israël, si nombreuses qu’elles font de cet Etat le plus condamné, semble-t-il, par les nations. Mais on ne manquera pas d’observer que, pour s’en tenir à cet exemple, les campagnes militaires des administrations Bush père et fils en Irak, visant à sécuriser les pétromonarchies du Golfe au prix de centaines de milliers de morts civiles, de la destruction d’un pays entier et d’un chaos pour l’heure interminable dans la région, ont été dûment légitimées par les Nations-Unies. Dès lors, prétendre que le boycott du seul Etat d’Israël se justifierait du fait de ses violations du droit international et des principes universels des droits de l’homme, tandis qu’on continuerait d’entretenir d’aimables relations avec les universités nord-américaines, d’acheter le pétrole des monarchies du Golfe ou de se rendre en pèlerinage à la Mecque, pourrait ressembler à une propagande douteuse.

L’autre problème que pose le boycott est celui de la distinction entre l’individu et l’institution, laquelle n’est pas aisée à établir. Suffit-il d’être financé par une institution pour lui être assujetti ? Prenons un cas d’école : en 1956, Noam Chomsky publie Structures syntaxiques, et au terme de sa Préface il informe son lecteur sur les différentes institutions ayant matériellement soutenu sa recherche, expliquant qu’elle a été financée « en partie par l’U.S. Army (Signal Corps), l’Air Force (Office of Scientific Research, Air Reaserch and Development Command) et la Navy (Office of Naval Research) ; et en partie par la National Science Foudation et la Eastman Kodak Corporation » [2]. Le travail de Chomsky publié en 1956 avait donc été financé « en partie » par l’armée américaine, sachant qu’en 1953 la guerre de Corée se concluait sur un bilan de deux millions de morts civiles, que la même année la CIA renversait le gouvernement progressiste de Mossadegh en Iran, qu’en 1954 elle renversait celui de Jacobo Arbenz Guzman au Guatemala, etc. Chomsky était-il pour autant vendu à l’impérialisme « yankee » ? Son travail de recherche ne témoigne d’aucune sorte de servilité, preuve étant qu’il pouvait user de ces financements et demeurer un esprit savant et libre. Or, comment distinguer les travaux linguistiques de l’américain Chomsky de ceux de tel physicien israélien du Technion de Haïfa, sinon en appréciant la liberté d’esprit et l’inventivité de leur recherche, plutôt que leur source de financement ou leur appartenance institutionnelle [3] ?

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Abordant une question complexe, et par endroit redoutable, le mieux est sans doute de prendre pour guide l’exemple sud-africain : l’apartheid a été aboli à la suite d’une longue et tenace campagne internationale de boycott. Pourquoi ne pas suivre cet exemple concernant l’Etat d’Israël ? Certes, mais il convient en ce cas de s’assurer de l’analogie, puisque c’est seulement si la politique de l’Etat d’Israël à l’égard des palestiniens relève en effet d’une forme d’apartheid, qu’alors un boycott semblable à celui qui visait l’Afrique du Sud est justifié, sinon nécessaire, jusqu’à ce que cesse la politique d’apartheid.

L’apartheid sud-africain se caractérisait par un système juridique et social discriminatoire, fondé sur la distinction entre une race « blanche », minoritaire et dominante, et une race « noire », majoritaire et dominée. Portons maintenant notre regard sur les territoires occupés de Ci-Jordanie : les populations y sont soumises à un système juridique et social discriminatoire, distinguant entre juifs (les habitants des colonies) et arabes, les premiers étant les citoyens d’un Etat, les seconds étant soumis à un régime militaire d’occupation. Une discrimination entre juifs (citoyens) et arabes (non-citoyens) y est donc instituée, et on peut convenir d’y reconnaître une forme d’apartheid, précisément au sens d’une discrimination instituée sur une base raciale, bien que l’argument racial diffère dans les deux cas : en Afrique du sud, aucune population « noire » n’était reconnue en droit l’égale de la population « blanche », tandis que l’Etat d’Israël distingue entre deux catégories d’arabes palestiniens, d’une part les citoyens arabes israéliens, qui sont reconnus en droit l’égal des citoyens juifs israéliens, d’autre part les arabes palestiniens des territoires occupés (Gaza et Ci-Jordanie), qui eux sont soumis à un régime militaire, n’étant donc pas reconnus l’égal des citoyens juifs.

Autrement dit, dans le cas sud-africain, l’apartheid reposait sur un axiome raciste : l’homme « noir » ne peut, en droit, être l’égal de l’homme « blanc » et appartenir à la même société que lui. Dans le cas d’Israël, en revanche, cet axiome ne vaut pas, puisque les arabes palestiniens citoyens de l’Etat d’Israël sont en droit les égaux des citoyens juifs et appartiennent à la même société. La discrimination à l’égard des palestiniens des territoires occupés ne relèvent donc pas d’un axiome raciste, au sens où il pouvait en être question en Afrique du Sud.

Il n’empêche, une discrimination d’un type analogue à l’apartheid sud-africain se trouve de facto institué en Ci-Jordanie, puisque sur un même territoire les uns, minoritaires, sont citoyens, tandis que les autres, majoritaires, n’ont d’autre droit que celui que la puissance militaire occupante veut bien leur reconnaître. La discrimination étant fondée sur une base ethnico-religieuse, s’ensuit la légitimité historique et politique d’un appel au boycott de l’Etat d’Israël, jusqu’à ce que les palestiniens de Ci-Jordanie (et de Gaza) disposent ou bien du droit à l’autodétermination, ou bien des mêmes droits que les citoyens israéliens (ce qui reviendrait alors à instituer un Etat commun israélo-palestinien).

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L’examen de la légitimité d’un boycott de l’Etat d’Israël nous a ainsi conduit à modifier les termes de l’appel de la société civile palestinienne, où il est question de boycotter l’Etat d’Israël « jusqu’à ce qu’il applique les lois internationales et les principes universels des droits de l’homme », formule bien trop générale pour mettre en exergue, sur la scène internationale, la cause palestinienne. Ceci étant posé, reste à examiner si d’autres appareils d’Etat pratiquent ce type de régime discriminatoire s’apparentant à l’apartheid, une minorité étant sujet de droit tandis que la majorité est livrée à l’arbitraire d’un maître, la discrimination s’opérant sur une base raciale, ethnique ou religieuse. Qu’en est-il, par exemple, du statut des travailleurs étrangers au Qatar ? Empruntons à un ouvrage datant de 2013 quelques données idéologiques, juridiques et démographiques à ce sujet :

« La citoyenneté est un sujet extrêmement sensible dans cette société où les nationaux sont ultra-minoritaires. Ici, les liens du sang sont primordiaux. [4] »

« De toutes les monarchies du Golfe, l’émirat est celle qui affiche le plus haut pourcentage de travailleurs immigrés dans sa population. Un record. Sur environ 1,64 million d’habitants en 2010, les Qatariens forment une infime minorité : 180 000 nationaux pour près de 1,5 million d’étrangers, des Arabes et des Occidentaux mais surtout des migrants venus d’Inde, du Pakistan, du Sri Lanka, du Bangladesh, du Népal, des Philippines et de Chine. Ce sont eux qui construisent à la sueur de leur front le miracle qatarien. [5] »

« Pour les réaliser [il s’agit des chantiers de la future coupe du monde de football], les autorités ont prévu d’importer pas moins d’un million de travailleurs asiatiques. [6] »

« Au quotidien, les relations entre nationaux et étrangers restent asymétriques et marquées par des rapports de domination. Un sentiment ancré dans la mentalité locale, encore imprégnée des souvenirs du temps récent de l’esclavage. Historiquement, l’esclavage n’a été aboli au Qatar que dans les années 1950. [7] »

« Quelques pays du Golfe ont commencé à assouplir, voir à abolir, ce système du sponsoring [sorte de dépendance du travailleur étranger à un tuteur] dénoncé par les organisations de défense des droits de l’homme. Au Qatar, il reste l’un des plus rigides de la région avec celui de l’Arabie Saoudite qui maintient, elle aussi, le permis de sortie. A tel point que l’ONG Human Rights Watch (HRW), ainsi que l’Organisation internationale du Travail (OIT), n’hésitent pas à utiliser le terme de ‘travail forcé’ pour qualifier ce régime légal et ses dérives. [8] »

Une minorité détient la citoyenneté en vertu des « liens du sang », tandis que l’écrasante majorité ne dispose d’aucun droit, sinon celui de travailler dans des conditions juridiques et matérielles qui s’apparentent sinon à l’esclavage, du moins au « travail forcé ». Dès lors, peut-on décemment appeler au boycott des institutions culturelles d’Israël d’une part, en raison de sa politique discriminatoire dans les territoires occupés, tout en applaudissant l’équipe du Paris Saint-Germain d’autre part, sachant qu’elle est la propriété du Qatar ? Et que dire de la coupe du monde de football organisée par cet Etat en 2022 ? On imagine l’indignation internationale que susciterait l’organisation par Israël d’une telle manifestation sportive, symbolique de l’amitié entre les peuples… Certes, les maîtres qatariens ne bombardent pas les maisons des travailleurs étrangers, mais ils ne subissent pas d’attentats suicides, ni de tirs de roquette, ni d’attaques au couteau, et en matière de bombardement de populations civiles, les israéliens, c’est un fait, restent très en deçà des normes anglaises, irakiennes, américaines, syriennes ou russes dans la région, en attendant de voir comment se comportent les saoudiens au Yémen… A s’en tenir au rapport analogique qui nous guide, celui d’une minorité imposant sa loi à une majorité et la discriminant sur une base raciale, ethnique ou religieuse, rien de substantiel ne distingue donc le traitement des populations « autochtones » de Ci-Jordanie de celui des travailleurs « étrangers » au Qatar, sinon que dans un cas il s’agit d’occuper un territoire, dans l’autre d’exploiter une force de travail.

Ouvrons ici une parenthèse. Il est des esprits se prétendant parfois progressistes, voire communistes, qui m’objectent, ici ou là, que les discriminations à l’égards des travailleurs immigrés dans les pétromonarchies du Golfe ne sont pas de même nature que celles dont se rend coupable l’Etat d’Israël à l’égard des palestiniens des territoires occupés, pour la simple raison que, précisément, les premiers sont « étrangers », tandis que les seconds sont « autochtones ». J’y vois pour ma part un argument xénophobe : il serait moins illégitime, à les suivre, de réduire à un statut de quasi-esclavage des « étrangers », fussent-ils nés sur le sol du pays en question et/ou constitueraient-ils l’écrasante majorité de sa population, que de priver des « autochtones » du droit à l’auto-détermination. Autrement dit, l’apartheid dans les territoires occupés serait inacceptable, mais le statut des travailleurs importés d’Asie dans les pétromonarchies du Golfe serait, lui, acceptable, comme serait acceptable la mainmise de quelques tribus arabes alliées des occidentaux sur les principales ressources pétrolières et gazières de la région. Je ne partage aucunement cette vision des choses, et conséquemment si le boycott d’Israël est légitime, jusqu’à ce que cesse l’occupation de la Ci-Jordanie, c’est sous condition d’étendre le boycott à tous les appareils d’Etat dont les politiques institutionnelles s’apparentent à l’apartheid, et ceci sans entrer dans des considérations nauséabondes au sujet de l’autochtonie des uns, de l’étrangeté des autres (d’autant qu’à suivre l’analogie qui nous guide, il se trouve qu’historiquement les Bantous d’Afrique du Sud n’étaient pas, au regard des Boers, les premiers arrivants au Cap…).

Comment, dès lors, se montrer solidaire de la société civile palestinienne, de son appel à un boycott pacifique de l’Etat d’Israël, sans pour autant paver de bonnes intentions un chemin qui mène au pire ? Il me semble qu’il suffit d’être rigoureux, et progressiste. On peut accorder, en effet, que l’aveuglement politique de l’appareil d’Etat israélien exige un ensemble de mesures éminemment didactiques, et pacifiques, tel que le boycott, le désinvestissement et la sanction, jusqu’à ce qu’il soit bien clair pour ses représentants que c’est de deux choses l’une : ou bien a) l’Etat d’Israël revient aux frontières de 1967, si bien qu’existe côte à côte un Etat israélien comportant une minorité arabe et un Etat palestinien comportant une minorité juive (si les habitants des colonies choisissent de rester dans leurs maisons), le premier Etat occupant 68% de la Palestine mandataire, le second 22% (conformément aux frontières dessinées par l’armistice de 1949), et l’un et l’autre Etat se partageant Jérusalem ; ou bien b) l’Etat d’Israël reconnaît l’égale citoyenneté de tous, juifs et arabes, si bien qu’il n’y a plus un Etat israélien et un non-Etat palestinien, mais un Etat binational, israélo-palestinien, judéo-arabe, sur la totalité de la Palestine mandataire, de la mer au Jourdain, du Golan au Sinaï. C’est l’un ou l’autre.

Tant que l’appareil d’Etat israélien ne se résout pas à cette alternative, il est légitime de dénoncer l’existence de facto d’un régime d’apartheid dans les territoires occupés de Ci-Jordanie, où vaudrait donc le précédent sud-africain. Mais reste ensuite à faire preuve de cohérence. Car on ne peut pas décemment soutenir le BDS d’une part, arborer le maillot du PSG d’autre part.

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La question de principe étant clarifiée, examinons le corpus des éditions La Fabrique. Dans son livre Boycott Désinvestissement Sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, Omar Barghouti, s’alignant sur l’appel de la société civile palestinienne, conçoit tout autrement que nous l’analogie entre l’Etat d’Israël et le régime sud-africain de l’apartheid : selon lui, il y aurait d’une part « l’apartheid » au sein de l’Etat d’Israël, où la minorité arabe est discriminée, d’autre part « l’occupation de la Palestine », où la majorité arabe est opprimée. A le suivre, en effet, le sort de la minorité arabe disposant de la citoyenneté israélienne serait analogue à celui de la majorité noire sous le régime d’apartheid :

« Les citoyens palestiniens d’Israël (la population indigène) ont le droit de vote, ce qui constitue une différence énorme par rapport à l’Afrique du Sud ; mais pour ce qui est des autres dimensions essentielles de la vie, ils font l’objet d’une discrimination, non seulement en pratique, mais inscrite dans la loi. C’est donc un système légitimé et institutionnalisé de racisme qui permet à un groupe racial d’en dominer un autre, et c’est ce qui constitue l’apartheid. Même les rapports du Département d’Etat américain sur les droits de l’homme ont condamné à plusieurs reprises la ‘discrimination institutionnelle, légale et sociétale’ d’Israël à l’encontre de sa minorité ‘non juive’. Le racisme existe aussi au Canada et dans d’autres démocraties occidentales, mais il n’y est pas institutionnalisé et légitimé. C’était le cas dans le sud des Etats-Unis à l’époque des lois Jim Crow qui distinguaient les citoyens selon leur appartenance raciale, mais aujourd’hui on ne peut plus parler d’apartheid aux Etats-Unis, au sens légal, malgré la permanence du racisme sous d’autres formes, indirectes. [9] »

L’analogie avec l’Afrique du Sud est dès lors faussée, quoi qu’en dise Omar Barghouti, car si le statut des « noirs » sous le régime d’apartheid est d’un type analogue au statut des « autochtones » sous le régime militaire israélien en territoires occupés, comme il est analogue au statut des travailleurs « étrangers » au Qatar, il n’est pas en revanche analogue au statut des arabes palestiniens ayant la citoyenneté israélienne, puisque ces derniers composent une minorité ethnique disposant de droits formels égaux à ceux des citoyens « juifs », tandis que l’apartheid concernait une totalité ethnique majoritaire, les « noirs », ne disposant pas de droits formels égaux à ceux des « blancs ». Ayant dès l’abord faussé l’analogie, Omar Barghouti va ensuite laisser libre cours à une forme de panarabisme peu éclairée, ainsi que nous le verrons bientôt. Un intellectuel comme Edward W. Said procède suivant une logique bien différente, n’étant pas dupe : la politique israélienne est un maillon d’une politique régionale. Dans La question de Palestine, il resitue donc l’égarement de l’Etat d’Israël dans son contexte :

« On oublie trop souvent que le Moyen-Orient moderne a reçu du colonialisme du dix-neuvième siècle, et sans presque se poser de questions, un héritage politique terriblement créateur de division. L’Empire ottoman, ainsi que les portions de celui-ci qui tombèrent sous suzeraineté occidentale, fut en principe dirigé par des minorités dont l’intérêt propre faisait qu’ils s’alliaient au pouvoir colonial. Aujourd’hui, le Liban, la Jordanie, la Syrie, Israël, le Koweït et l’Arabie Saoudite sont dirigés par des minorités : la majorité régionale est islamique sunnite, et pourtant chacun de ces pays est gouverné soit par un groupe non sunnite, soit par une famille et /ou par une oligarchie qui, dans l’ensemble, ne sont pas ouvertes à la population. Le résultat en est que les gouvernements de l’Etat central dans cette région sont essentiellement répressifs à l’égard de la majorité de la population, et c’est vrai non seulement dans les Etats arabes, mais aussi en Israël. La tendance minoritaire, qui, pour sa propre sécurité, voue une admiration inconditionnelle à l’Etat, a placé quantité de citoyens dans une situation précaire. En Israël, par exemple, l’Etat est divisé entre Juifs et non-Juifs, et il est même encore plus discriminatoire entre Juifs orientaux et Juifs européens. Ailleurs dans la région, les droits des citoyens ne dépendent pas des garanties de la loi mais sont à la discrétion d’un pouvoir central jalousement gardé. Par conséquent, un changement vers l’équité dans le conflit israélo-palestinien aussi bien qu’une résolution de ce conflit auront à reconsidérer le problème entre les deux groupes, à le reformuler comme un conflit impliquant des personnes qui espèrent que les temps viendront où les droits seront garantis pour tous les habitants (passés et présents) du territoire. A ce moment-là, Israël ne pourrait plus être l’Etat de tout le peuple juif, que les Juifs y résident ou non, mais l’Etat de ses actuels citoyens juifs et non arabes ; la même chose serait vraie pour les autres Etats de la région. [10] »

Edward W. Said propose d’analyser la situation politique régionale en ces termes : partout, une minorité religieuse, ethnique ou clanique s’approprie le pouvoir politique et économique au détriment de la majorité de la population, Israël n’échappant pas à la triste norme régionale. A la différence d’Omar Barghouti, obnubilé par la question palestinienne – et c’est bien compréhensible dans son cas – Said, exilé aux Etats-Unis, prend le recul nécessaire. S’il convient de le suivre sur l’essentiel, on observera toutefois que la domination juive sur la totalité de la population arabe de Palestine, minorité citoyenne d’Israël et majorité sans droit des territoires occupés, ne relève pas exactement de la domination d’une minorité sur la majorité, puisque la population juive en Palestine y est plus ou moins égale à la population arabe palestinienne, du moins à s’en tenir à celle actuellement présente sur le territoire de la Palestine mandataire. Pour que la domination juive soit analogue à la domination alaouite (ethnico-religieuse) sur la Syrie, ou saoudienne (clanique) sur le pétrole, pour prendre ces deux exemples, il faudrait ou bien inclure les juifs orientaux parmi les dominés arabes, ou bien y inclure les réfugiés palestiniens vivant actuellement en dehors de la Palestine. Or, quant au premier terme de l’alternative, on ne peut pas suivre Said lorsqu’il écrit : « En Israël, par exemple, l’Etat est divisé entre Juifs et non-Juifs, et il est même encore plus discriminatoire entre Juifs orientaux et Juifs européens ». Si la discrimination des juifs orientaux en Israël est un fait bien documenté [11], il est cependant aventureux de la comparer à la discrimination subie par les palestiniens des territoires occupés, pour ne rien dire des discriminations subies par des groupes ethniques ou religieux ailleurs dans le monde arabe (qu’on songe au massacre des kurdes d’Irak en 1988, ou à celui des sunnites par l’armée syrienne à Hama en 1982, faisant près de 40 000 morts). Quant aux palestiniens se trouvant principalement au Liban, en Syrie et en Jordanie, ils sont pour la très grande majorité d’entre eux des descendants des réfugiés de 1948 (de la Nakba), voire de 1967, nés en dehors de la Palestine, et conséquemment les discriminations qu’ils subissent sont d’abord et immédiatement le fait des pays où ils vivent. Dans un numéro de la Revue d’Etudes Palestiniennes, on lit par exemple, au sujet de la minorité palestinienne actuellement présente au Liban :

« La majeure partie de la classe politique libanaise refuse l’implantation des Palestiniens en vertu de leur droit au retour en Palestine. Sans remettre en cause ce droit au retour, nombre de Palestiniens revendiquent cependant l’accès à un certain nombre de droits fondamentaux, comme les droits au travail, à la santé et à l’éducation. Face à la dégradation de leur niveau de vie quotidienne depuis près de dix ans, beaucoup de jeunes Palestiniens choisissent l’exil pour essayer de se bâtir un avenir, alors que les accords d’Oslo les ont laissés jusqu’à aujourd’hui sans réponse quant à leur devenir. [12] »

On notera qu’il ne s’agit pas de revendiquer la citoyenneté ou des droits politiques, bien que plusieurs générations de palestiniens soit nées au Liban, mais seulement d’adoucir la discrimination institutionnelle à leur encontre. Et le paradoxe est que cette sévère discrimination, alors qu’elle prétend trouver sa justification dans le « droit au retour » des palestiniens, les conduit à s’exiler plus loin encore, notamment en Europe du nord. Cependant personne n’est dupe : la discrimination des palestiniens au Liban ne repose pas sur une bienveillance, mais sur une inquiétude, celle de voir le fragile équilibre ethnico-religieux se défaire à mesure qu’une population principalement sunnite prend pied sur la scène sociale et politique libanaise.

Il apparaît donc que Said est bien avisé d’embrasser du regard la situation politique régionale et de constater que « le Liban, la Jordanie, la Syrie, Israël, le Koweït et l’Arabie Saoudite sont dirigés par des minorités ». Cependant, il nous faut encore observer qu’outre le caractère peu minoritaire de la population juive actuellement présente en Palestine, Israël est un Etat démocratique pour ses citoyens juifs, formellement démocratique pour ses citoyens arabes, dictatorial pour les arabes non citoyens (ceux des territoires occupés), tandis que l’Egypte, la Syrie, la Jordanie, le Koweït, l’Arabie Saoudite, le Qatar, etc., sont des dictatures, quand il ne s’agit pas de monarchies claniques quasi-esclavagistes. Dès lors, il est singulier de penser que si Israël n’était plus « l’Etat de tout le peuple juif », mais seulement « l’Etat de ses actuels citoyens juifs », une nouvelle ère politique s’ouvrirait dans le monde arabe. Car à l’évidence, ce qui pourrait d’abord inaugurer une nouvelle ère dans cette région, c’est davantage la création d’un Etat palestinien démocratique dans les frontières de 1967, comportant une minorité juive disposant des mêmes droits que la minorité arabe d’Israël, quel que soit le rapport que l’Etat d’Israël choisirait d’établir par ailleurs avec les juifs vivant actuellement hors de Palestine (d’eretz israel), dont beaucoup, en effet, s’obstinent à se tourner vers le Mur des Lamentations tel un tournesol que seul le soleil peut subjuguer.

Réflexion faite, l’argument du boycott d’Israël suppose donc d’abandonner la grille de lecture par trop globalisante de Said et de s’en tenir à la singularité du sort des populations des territoires occupés de Ci-Jordanie, lesquelles ne subissent pas seulement la dictature d’un appareil militaire et/ou clanique, comme c’est la norme ailleurs, mais celle d’un appareil militaire d’occupation coloniale visant à discriminer, sur la base de considérations ethnico-religieuses, entre une minorité juive et une majorité arabe, et ainsi à déposséder la majorité au bénéfice d’une minorité. L’analogie avec l’apartheid coloniale sud-africain étant fondée, dès lors qu’on s’en tient au sort des populations palestiniennes des territoires occupés, s’ensuit la légitimité d’un appel au boycott international. Mais encore faut-il, nous l’avons dit, être impeccablement cohérent et s’en tenir à un axiome progressiste plutôt que xénophobe. Car si on peut s’écarter un temps du point de vue de Said, on ne saurait en revanche s’affranchir d’une axiomatique progressiste au prétexte de boycotter Israël.

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Revenons maintenant au livre d’Omar Barghouti : Boycott Désinvestissement Sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine. Considérant que l’analogie avec l’apartheid vaut non seulement au sujet des palestiniens vivant dans les territoires occupés, mais également au sujet des citoyens arabes (palestiniens) d’Israël, s’ensuit, en toute logique, que l’appel au boycott d’Israël continuerait de valoir quand bien même l’appareil d’Etat israélien se serait enfin décidé à respecter le droit à l’auto-détermination des habitants de Jérusalem-Est, de Ci-Jordanie et de Gaza. Partant de ce fondement, l’argumentation d’Omar Barghouti s’apparente finalement à ce que le pan-nationalisme arabe, laïc ou musulman, conçoit comme un boycott légitime de « l’entité sioniste » ; ou pour le dire avec Houria Bouteldja : « la greffe sioniste n’a jamais prise dans le monde arabe et ne prendra jamais si Dieu veut » [13]. Poursuivant cette veine, Omar Barghouti en vient donc très naturellement à exiger de l’Arabie Saoudite qu’en matière de boycott de l’Etat d’Israël, question éminemment éthique, politique et juridique, elle donne l’exemple. L’entreprise Alstom étant impliquée dans la construction d’un tramway à Jérusalem, l’auteur attendait du régime saoudien, gardien des lieux saints de l’islam, qu’il respecte les termes du boycott :

« Une précédente initiative de BNC pour contrer les entreprises impliquées dans la construction du tramway a consisté en un appel adressé au royaume d’Arabie Saoudite par le Mouvement populaire palestinien contre le mur d’apartheid et par la Coalition des citoyens pour la défense des droits des Palestiniens de Jérusalem. Il s’agissait de faire pression sur le gouvernement saoudien afin qu’il renonce à signer un contrat de 2,5 milliards de dollars avec Alstom pour la construction d’une centrale électrique. Le début de cet appel expose l’engagement historique de l’Arabie Saoudite pour la cause palestinienne en général et pour la question de Jérusalem occupée en particulier. Le document conclut sur le fait que la signature d’un contrat avec cette entreprise serait une connivence évidente avec Israël. Cette collaboration avec Alstom réduirait à néant les engagements saoudiens, sans parler des obligations imposées par les lois internationales. Il va de soi que le gouvernement saoudien n’a toujours pas répondu à cet appel et encore moins pris la moindre décision dans ce sens. De fait, selon un rapport récent de Gulf News, un média basé à Dubaï, Alstom fait partie du consortium auquel a été attribué en mars un contrat de 1,8 milliards de dollars pour la construction d’une ligne de chemin de fer entre La Mecque et Médine, le Haramain Express. L’ironie est amère quand on voit que l’Arabie Saoudite attribue à l’entreprise qui se rend sans équivoque complice de la colonisation de Jérusalem, ville sainte pour l’islam, un contrat pour construire la ligne de chemin de fer destinée à relier Médine et La Mecque, les deux autres villes saintes de l’islam. Cela a poussé l’autorité palestinienne, pourtant habituellement complaisante, à déposer une plainte officielle auprès des Saoudiens et à essayer de les convaincre de revenir sur leur décision de faire participer Alstom à la construction du Haramain Express. [14] »

C’est ainsi que l’invocation de la lutte anticoloniale, sous la haute autorité du panarabisme musulman, permet de recouvrir d’un voile pudique le grotesque de l’argumentation éthique et politique, sinon juridique : la faute de l’Arabie Saoudite, nous assure Omar Barghouti, est de signer un contrat avec Alstom au mépris des « obligations imposées par le droit international », l’entreprise étant par ailleurs engagée dans la construction d’un tramway à Jérusalem (dont le tracé sert les desseins illégaux de la puissance coloniale juive). Autrement dit, en matière de violation des principes universels des droits de l’homme, la faute de l’Arabie saoudite aura consisté à employer Alstom plutôt qu’une autre entreprise occidentale qui, elle, se serait abstenue de collaborer avec « l’entité sioniste ». L’argument étant grotesque, sachant ce qu’un progressiste peut reprocher aux pétromonarchies du Golfe en général et à l’Arabie Saoudite en particulier, boycotter les institutions israéliennes sur de telles bases me paraît parfaitement inconcevable, sauf à assumer pleinement le canular saoudien – « l’engagement historique de l’Arabie Saoudite pour la cause palestinienne en général et pour la question de Jérusalem occupée en particulier » - à l’image d’Orson Wells informant les américains de l’arrivée imminente d’extra-terrestres.

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L’argumentaire d’Omar Barghouti n’est cependant qu’un élément parmi d’autres du corpus palestinien. Rester sur la montagne est un livre d’entretien avec Moustapha Barghouti également paru aux éditions La Fabrique (2005). S’il n’est pas consacré à la question du boycott de l’Etat d’Israël, il nous permet toutefois d’observer une nette divergence entre la ligne politique de Moustapha Barghouti et celle d’Omar Barghouti, notamment lorsque le premier explique que la corruption de l’OLP tient principalement à deux causes, vraisemblablement corrélatives, qui sont sa militarisation et ses liaisons dangereuses avec les pétromonarchies :

« Depuis longtemps, les factions palestiniennes armées se comportaient comme si elles étaient investies d’une autorité, alors qu’elles n’étaient investies de rien du tout. Elles avaient commencé en Jordanie à une petite échelle puis, au Liban, elles avaient évolué pour devenir une sorte d’Etat. C’est alors qu’est apparue une série de maladies au sein de l’OLP, qui est devenue une structure bureaucratique avec un cortège de corruption, de poursuite d’intérêts personnels. Je ne dis pas que tous, à l’OLP, étaient des opportunistes corrompus, mais ils étaient nombreux. D’autant que l’organisation recevait quantité d’argent des pays producteurs de pétrole. Une révolution riche, ce n’est jamais bon. [15] »

La manière dont les pétromonarchies du Golfe œuvrent avec détermination au pourrissement de tout ce qui peut s’apparenter à un mouvement de résistance populaire et progressiste est en effet une donnée majeure dans la région, s’étendant bien au-delà du cas palestinien, comme en ont témoigné, à des degrés divers, les reprises en main fondamentalistes des révolutions égyptiennes, syriennes ou libyennes. Or, dans un autre passage du livre d’entretien de Moustapha Barghouti avec Éric Hazan, les relations d’une certaine bourgeoisie palestinienne avec l’occupant israélien correspondent point par point, en termes analogiques, aux relations des pétromonarchies du Golfe avec l’impérialisme occidental :

« Ce qui est dangereux, c’est le troisième type de bourgeoisie, que j’appellerais la bourgeoisie parasitaire. Elle n’a aucun lien avec la production, elle ne fait tourner ni usines ni ateliers, elle n’a rien à voir avec le monde du travail. Ce sont des gens qui ont construit leur fortune et leur pouvoir à travers les structures de l’OLP d’abord, puis de l’Autorité. Ils utilisent les monopoles conférés par Israël à l’Autorité, monopoles qui portent sur quatre-vingt marchandises essentielles comme l’essence, les cigarettes, le ciment, etc. Ils prélèvent 30 ou 40% sur tout nouvel investissement dans le pays, sans apporter la moindre contribution. Je ne sais pas si on peut qualifier ces gens-là de bourgeoisie, ils forment plutôt une clique. Ils représentent le groupe le plus nocif car il constitue la force de ceux qui cherchent à collaborer avec Israël sous couvert de mauvaises négociations, de mauvais accords. (…) Ils sont prêts à accepter n’importe quelle forme d’Autorité accordée par les Israéliens, même si elle ne comporte aucune souveraineté. La seule chose qui les intéresse, c’est leur revenu, leur pouvoir, leur capacité de contrôle. [16] »

C’est la description à petite échelle du mécanisme qui, à grande échelle, a permis aux puissances coloniales et néocoloniales d’assoir une poignée de familles autochtones sur les principales ressources de pétrole et de gaz de la région, faisant de celle-ci la plus inégalitaire de la planète en termes de répartition des richesses, nonobstant le fondamentalisme religieux et la xénophobie quasi-esclavagiste. C’est donc à cette lumière que j’affirmerai, pour ma part, qu’à moins d’être singulièrement incohérent, sinon un sous-chien d’anticommuniste, il est inconcevable de prétendre boycotter le Mur des lamentations, ou les institutions universitaires et culturelles israéliennes, tout en se rendant par ailleurs en pèlerinage à La Mecque, au mondial de football au Qatar, ou encore au Parc des Princes à Paris. Il faut choisir : ou bien le boycott s’applique impitoyablement à Israël comme aux autres, ou bien ni à l’un, ni aux autres.

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Passons maintenant au second livre paru aux éditions La Fabrique, celui d’Eyal Sivan et d’Armelle Laborie : Un boycott légitime. Pour le BDS universitaire et culturel de l’Etat d’Israël. Et filons droit à sa conclusion :

« Refuser de se laisser éblouir par la vitrine idéalisée d’Israël en appliquant le boycott, et en particulier celui des institutions universitaires et du paravent culturel, est juste et urgent.

Juste, car c’est un acte de solidarité avec les Palestiniens, et notamment les universitaires et créateurs sous occupation. Mais c’est aussi un soutien aux Israéliens anticoloniaux, seuls véritables opposants au régime. Juste, car c’est un encouragement adressé à la résistance palestinienne non violente, ainsi qu’un appui aux intellectuels et artistes israéliens qui refusent de collaborer à l’occupation et d’être utilisés comme des accessoires de propagande.

Urgent, car la société israélienne est en processus de fascisation et ce sont les Palestiniens des territoires occupés, les citoyens arabes d’Israël et les réfugiés qui en paient quotidiennement le prix. Urgent, car les libertés d’expression, de recherche et de création sont de plus en plus restreintes. La voix des opposants anticoloniaux est insuffisante pour peser de l’intérieur sur le pouvoir israélien.

Juste et urgent, car ce mode de résistance pacifique est l’une des dernières chances offertes aux Palestiniens et aux Israéliens de vivre en paix dans un Etat normal, qui ne soit plus au-delà du droit international, c’est-à-dire hors-la-loi.

C’est pourquoi nous soutenons que le boycott universitaire et culturel d’Israël est un boycott légitime. [17] »

Est-ce la conclusion d’une argumentation progressiste, cohérente et universelle ou l’épilogue d’un appel équivoque, jouant de l’ambiguïté entre deux manières de concevoir le boycott de l’Etat d’Israël et sa finalité : un « Etat normal » ? Car il y a bien deux manières de concevoir ce boycott : selon une première manière, le boycott est « légitime » tant que l’Etat d’Israël soumet les populations arabes de Jérusalem-Est, de Ci-Jordanie et de Gaza à un régime d’occupation militaire, oppressif et discriminatoire ; selon une seconde manière, substantiellement différente, le boycott est « légitime » tant que l’Etat d’Israël, entité hétérogène au monde arabe et musulman, entité sioniste, coloniale, existe.

Selon la première manière, l’Etat d’Israël devient « normal » dès lors qu’il assure à tous les habitants du territoire de la Palestine mandataire des droits formels égaux, que ce soit a) en laissant les palestiniens des territoires de Gaza et de Ci-Jordanie (Jérusalem-Est compris) s’autodéterminer normalement, c’est-à-dire souverainement ; ou b) en accordant à tous les habitants une égale citoyenneté, si bien que verrait le jour un Etat binational israélo-palestinien couvrant la totalité de la Palestine mandataire (Etat dans lequel un juif israélien sioniste pourrait prétendre élire à la tête d’un gouvernement d’union binationale Moustapha Barghouti, parce que sa conception de la politique représente l’avenir). A l’inverse, selon la seconde manière, il n’y a qu’une seule voie de normalisation possible, l’idée étant cette fois que l’Etat d’Israël ne peut prétendre à la normalité que sous condition de renoncer à sa souveraineté sur quelque partie de la Palestine mandataire que ce soit, et non seulement sur Gaza, la Ci-Jordanie et Jérusalem-Est ; autrement dit, l’Etat d’Israël ne peut être « normal » que s’il n’existe plus, et en ce cas l’argument du boycott est grotesque, car à cette aune l’anormalité régionale de « l’entité sioniste » ne consiste pas à être un Etat juif, elle consiste bel et bien à être la seule démocratie du Moyen-Orient.

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Entre l’une et l’autre forme d’hostilité à l’Etat d’Israël, selon qu’on vise sa politique d’occupation de la Ci-Jordanie (et de Gaza), ou son existence, Marouan Barghouti, par exemple, s’est prononcé en des termes clairs et distincts, tout juste avant qu’il ne soit arrêté par les forces d’occupation israéliennes. Citons sa déclaration au Washington Post daté du 16 janvier 2002 :

« Pendant six ans, j’ai langui comme prisonnier politique dans une prison israélienne, où j’ai été torturé, suspendu les yeux bandés alors qu’un israélien frappait mes parties génitales avec un bâton. Mais en 1994, lorsque j’ai cru qu’Israël était sérieux à propos de la fin de l’occupation, j’ai été un avocat infatigable de la paix (…). Je continue de rechercher une coexistence pacifique entre les deux pays égaux et indépendants d’Israël et de Palestine, basée sur le retrait total des territoires palestiniens occupés en 1967 et un règlement juste des souffrances des réfugiés palestiniens, conformément aux résolutions de l’ONU. Je ne cherche pas à détruire Israël mais seulement à mettre fin à l’occupation de mon pays. [18] »

Ce qu’entend Marouan Barghouti par « un règlement juste des souffrances des réfugiés palestiniens », on peut raisonnablement le déduire de ce qu’en disent Farouk Mardam-Bey et Elias Sambar à la même époque, en introduction d’un recueil précisément consacré au « problème des réfugiés palestiniens » :

« Il est évident, du moins depuis la signature des accords d’Oslo et la reconnaissance mutuelle entre Palestiniens et Israéliens, que la revendication du droit au retour, à laquelle les premiers n’ont d’ailleurs jamais renoncé, ne pouvait traduire une volonté de détruire Israël, ou de le déstabiliser, ou de porter atteinte à sa judaïté. Elle s’inscrivait désormais dans une nouvelle réalité, fondée sur le principe du partage de la Palestine historique en deux Etats souverains. Brandir par conséquent cette revendication ainsi que l’ont fait les faiseurs d’opinion après l’échec des négociations de Camp David, comme le signe d’inavouables desseins nourris par les Palestiniens à l’encontre d’Israël, ne sert qu’à entretenir des peurs irrationnelles et à préparer l’enterrement par la droite israélienne du processus de paix dans son ensemble. [19] »

Si palestiniens et israéliens, plutôt que de négocier l’échange de territoires en fonction de considérations apparemment ethniques, s’en tenaient rigoureusement aux tracés des frontières dites de 1967, géraient en commun les ressources hydrauliques de manière à servir indistinctement tous les habitants de la Palestine mandataire, et surtout s’accordaient sur l’existence d’une minorité juive dans l’Etat palestinien, disposant des mêmes droits que la minorité arabe dans l’Etat israélien, le règlement du « problème des réfugiés » serait loin d’être insurmontable, et le partage de Jérusalem une évidence. En outre, partant de ce principe, la poursuite inentamée de la colonisation des territoires de Ci-Jordanie, notamment depuis les accords d’Oslo, s’avèrerait finalement, pour l’Etat d’Israël, une manière de construire les habitations de la minorité juive dans le futur Etat démocratique palestinien. Sur de telles bases, l’efficacité d’un boycott serait à considérer de près, l’argument étant clair et distinct : contraindre les israéliens à reconnaître l’inviolabilité de la souveraineté palestinienne sur les territoires occupés en 1967, cette inviolabilité étant de même nature que l’inviolabilité de la souveraineté israélienne sur les territoires acquis en 1948. Conçus en ces termes, ce serait un boycott pour la paix entre israéliens et palestiniens, plutôt que contre « l’apartheid colonial d’Israël », avec tout ce que cet argument suppose d’incohérence manifeste, sinon pire.

En revanche, avec qui se refuse à être clair et distinct sur les finalités d’un boycott, et cohérent sur ses justifications, il n’y a pas d’alliance possible, sauf à prendre le risque de laisser aux antisionistes du Parti des Indigènes de la République le soin de nous dévoiler, un beau matin, ce qu’ils entendent par « Algérie » lorsqu’ils écrivent, au sujet d’un « Camus israélien » : « contre le mirage de son ‘offre de paix’, qui est la continuité de cette violence [coloniale], l’histoire nous enseigne que ce qui a été fait peut être défait. L’Algérie en est un symbole » [20].

J’ai lu le livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, et je connais un peu l’histoire de l’appareil d’Etat algérien depuis l’indépendance, sa mise au pas des progressistes, sa référence à la nation arabe et à la généalogie musulmane, son autoritarisme militaire, à l’occasion son insouciance criminelle, notamment lorsqu’il s’agit de combattre l’islamisme ; de même, je connais un peu l’histoire du Moyen-Orient moderne arabo-perse, celle des alliances avec « la Raison blanche » impérialiste et marchande sur un versant, du fondamentalisme religieux sur un autre, celle des guerres à grande échelle, néocoloniales ou civiles, celle du travail forcé, des inégalités institutionnelles et matérielles, des idéologies claniques, des gazages de minorités ethniques, des déplacements de populations, des persécutions, des dépossessions, des chaos [21] ; mais je n’ai pas encore lu le livre de Sivan et Laborie sur le boycott d’Israël, à l’exception de sa conclusion, où il est donc question d’un Etat « au-delà du droit international, c’est-à-dire hors-la-loi ». Je m’en vais le lire de ce pas du début à la fin, et me faire mon idée. Vous vous ferez la vôtre.

[1Peu de temps après les massacres, l’administration américaine accordait un prêt supplémentaire d’un milliard de dollars à l’Irak de Saddam Hussein, alors allié de l’Occident contre l’Iran.

[2Editions du Seuil, trad. fra. 1969, p. 9.

[3Appartenant pour ma part à un laboratoire de recherche autonome (le LAAA) dont les locaux se trouvent dans un squat parisien, on mesurera à quel point le ressentiment m’est une passion étrangère.

[4Christian Chesnot et Georges Malbruno ; Qatar. Les secrets du coffre-fort, éd. Michel Lafon, 2013, p. 103.

[5Ibid., p. 119-120.

[6Ibid., p. 90.

[7Ibid., p. 123-124.

[8Ibid., p. 123.

[9Omar Barghouti, BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, op. cit., p. 136, soulignés dans le texte.

[10La question de la Palestine, Actes Sud, coll. « Sinbad », trad. fra. 2010, p. 117, soulignés dans le texte.

[11Voir par exemple Ella shoat ; Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël, La Fabrique, 2006.

[12Mohamed Kamel Doraï, « Les parcours migratoires des réfugiés vers la Suède et l‘Europe du Nord », in Revue d’Etudes Palestiniennes, printemps 2000, n°23, p. 38-39.

[13Les Blancs, les Juifs et nous, La Fabrique, 2016, p. 64.

[14Omar Barghouti, BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, La Fabrique, 2010, p. 125-126.

[15Rester sur la montagne. Entretien sur la Palestine avec Eric Hazan, La Fabrique, 2005, p. 18.

[16Ibid., p. 41-42.

[17Op. cit., p. 144, soulignés dans le texte.

[18Cité dans Israël-Palestine. Une terre, du sang, des larmes, éd. Librio-Le Monde, 2002, art. de Mouna Naïm, p. 83.

[19Le droit au retour. Le problème des réfugiés palestiniens, Actes Sud, coll. « Sinbad », 2002, p. 10.

[20Voir l’article culte de Malik Tahar-Chaouch et Youssef Boussoumah ; « Ivan Segré : quand un Camus israélien critique Houria Bouteldja », paru sur le site du PIR : http://indigenes-republique.fr/ivan-segre-quand-un-camus-israelien-critique-houria-bouteldja/.

[21La conclusion que tire Salman Masalha est amère : « Les puissances étrangères sont capables d’allumer des incendies dans certaines parties de cette région, poussant le Moyen-Orient à devenir le plus grand consommateur d’équipement militaire occidental, essentiellement américain, ainsi qu’un marché pour tous les autres produits. Il est important de garder à l’esprit que cette partie du monde ne produit ni n’exporte aucun produit de valeur à l’exception de ce qu’elle extrait du sol. C’est là l’histoire du Moyen-Orient en marche. » (« Les cordes du vent au Moyen-Orient », in Lignes n°46, mars 2015, Penser la paix, penser l’impossible. Le conflit israélo-palestinien, p. 151).

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