Günther Anders : La violence, oui ou non

[Fiche de lecture]

paru dans lundimatin#282, le 5 avril 2021

Nos amis de la bibliothèque Fahrenheit nous ont transmis cette présentation d’un livre d’entretien avec Gunther Anders intitulé La violence : oui ou non. Une discussion nécessaire (1987) et dans lequel il reconnaît que, suite à l’accident de Tchernobyl, et bien que vu comme un pacifiste, il en est arrivé à « la conviction qu’on ne peut plus rien atteindre avec la non-violence ». « Nous sommes donc dans un “état d’urgence“. Tous les livres de droit, même ceux de droit canonique, non seulement autorisent la violence mais l’encouragent face à état d’urgence. »

Définitivement, il considère qu’ « il n’est pas possible d’atteindre une résistance efficace par les méthodes aimables, comme celles consistant à offrir des bouquets de myosotis aux policiers qui ne pourront pas les recevoir parce qu’ils ont leurs matraques à la main. Il est tout aussi insuffisant, non, il est absurde de jeûner contre la guerre nucléaire. (…). Ces gestes ne sont en réalité que des “happenings“. » Très clairement, il tient pour nécessaire d’intimider « ceux qui exercent le pouvoir et nous menacent (des millions d’entre nous) », « de menacer en retour et de neutraliser ces politiques qui, sans conscience morale, s’accommodent de la catastrophe quand ils ne la préparent pas directement ».
Le pouvoir repose toujours sur l’exercice de la violence, puisqu’utilisée par les pouvoirs reconnus. Elle n’est pas seulement autorisée mais aussi « moralement légitimée ». Günther Anders affirme ne viser à rien d’autre qu’à l’état de non-violence, à l’état de ce que Kant appelait la « paix perpétuelle » : « La violence ne doit jamais être une fin pour nous. Mais que la violence – lorsqu’on a besoin d’elle pour imposer la non-violence et qu’elle est indispensable – doive être notre méthode, ce n’est sûrement pas contestable. »
Il considère que la démocratie, c’est-à-dire le droit d’exprimer sa propre opinion, est devenue impossible parce que, au sens strict, on ne peut plus exprimer quelque chose qui ne nous est pas propre, depuis qu’il y a des « médias de masse » et que « la population du monde s’assoit comme fascinée devant les télévisions ».
Enfin, il considère que « “espoir“ n’est qu’un autre mot pour dire “lâcheté“ ».

L’immense intérêt de cet ouvrage est que, loin de se limiter à la publication de cette prise de position pour le moins clivante, il propose un large éventail de réactions publiques qui permettent au lecteur, au-delà de son propre sentiment, de parcourir tout le champ du débat. Beaucoup s’indignent, bien entendu, crient à l’irresponsabilité (Heinrich Albertz), au « radicalisme verbal » et au « militantisme gueulard » (Wilhelm Bittorf), estiment que nous n’avons pas besoin d’une « Fraction Armée Verte en plus de la Fraction Armée Rouge » (Erich Loest). D’autres admettent que « la tentative de sauver le monde par le recyclage du verre a une valeur didactique limitée et, dans le pire, elle procure à ceux qui produisent les déchets un nouveau délai » (Jürgen Dahl) ou disent carrément « OUI ! Un vigoureux OUI ! » (Axel Eggebrecht), et que la « contestation non-violente » remplit une « fonction de soupape », sans menacer aucun pouvoir (Hans-Helmut Röhring). D’autres doutent que des « actions militantes de légitime défense » poussent vraiment « les irresponsables responsables » à céder, mais qu’elles renforcent au contraire « la politique d’armement qu’ils exercent contre leurs propres concitoyens » (Prof. Dr Robert Jungk). D’autres préviennent que le « camp armé » n’est jamais en position de provoquer des changements sociaux ou politiques, mais qu’il « a seulement servi à légitimer l’État (nucléaire) fort », qu’il cimenterait et prolongerait l’état d’urgence au lieu de le liquider (Rupert von Plottnitz). D’autres dénoncent « l’hypocrisie répugnante » de l’État, qui croule sous les actes de violence mais impose de rejeter la violence (Joseph von Westphalen).

Dans une seconde interview (imaginaire), parue en janvier 1987 dans la revue autrichienne Forum, Günther Anders précise ses positions. Il rappelle que le droit international comme le droit canon reconnaissent « la légitime défense contre d’éventuelles violences et, à plus forte raison, contre des violences réelles » : « L’état d’urgence justifie la légitime défense, la morale l’emporte sur la légalité. » S’en prendre à Hitler aurait-il été immoral ? Et les « Hitler d’aujourd’hui sont comparablement plus dangereux » du fait des armes qui sont entre leurs mains. Toutefois, « nous ne devons jamais avoir recours à la violence que comme à un moyen désespéré, une contre-violence, un expédient provisoire. Car elle n’a d’autre objectif que d’instaurer un état de non-violence. Aussi longtemps que les puissances établies utiliseront la violence contre nous (et du même coup contre les enfants que pourrons avoir, nous l’espérons, nos enfants), contre nous qui sommes dépourvus de tout pouvoir, nous qu’elles ont à dessein privé de pouvoir – en menaçant de transformer les régions où nous vivons en champs de ruines contaminées ou bien en construisant des centrales nucléaires “inoffensives“ – , (…) nous serons obligés de renoncer à notre renoncement à la violence pour répondre à l’état d’urgence. » « Nous ne recourrons à la légitime défense que dans le but de rendre superflu la nécessité d’y recourir. C’est une “dialectique de la violence“. »
Parce qu’il est un rationaliste, il ne se fait aucune illusion sur la force de la raison, sur sa force de conviction. Il précise encore sa pensée : « Ceux qui prépare l’extermination de millions d’êtres humains d’aujourd’hui et de demain et par conséquent notre extermination définitive ou se contentent seulement d’avoir la possibilité de nous exterminer, ceux-là doivent disparaître. Il ne faut plus qu’il y ait de tels hommes. » « La paix n’est pas un moyen à mes yeux. C’est une fin. »

Ces nouvelles déclarations ont bien entendu suscité de nouvelles réactions. Si Klaus Deterling admet que « ce pouvoir se tient face à l’impuissance des citoyens qui n’ont l’illusion qu’une fois tous les quatre ans de ne pas être impuissants », il dit non à la contre-violence. Hanna Eisenmann rappelle que la Confédération helvétique ne serait pas née si des groupe des résistants n’avaient pas eu recours à la violence pour se défendre contre les actes violents de leurs oppresseurs. Hans-Werner Krauss reconnaît que « depuis Auschwitz, il devrait être clair pour tous que la non-violence des impuissants n’est pas en mesure d’empêcher les puissants de faire un usage immoral de la violence. La discussion actuelle va montrer que les puissants refusent de débattre, ils vont continuer à faire un usage immoral de la violence. »

Suivent de nombreux fragments conséquents de ce qui devait devenir État d’urgence et légitime défense, qui approfondissent tous les thèmes déjà évoqués. Notons tout de même qu’il prévient que « ceux qui m’obligent à briser le tabou du meurtre peuvent être certains que je ne leur pardonnerai jamais. »

Saluons ce pari éditorial de proposer en supplément de cette puissante démonstration d’une implacable et redoutable logique, comme nombre de textes de Günther Anders, plusieurs dizaines de réactions qui démultiplient d’autant le débat, en accumulant des points de vue, plus ou moins pertinents, mais qui ont le mérite, pour beaucoup, de balayer un vaste champ argumentatif. Ainsi chacun, au lieu de simplement adhérer ou de rejeter les thèses de l’auteur, se trouve confronté à une salve continue de raisonnements contradictoires par rapport auxquels il doit se positionner. Une « discussion nécessaire », oui.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

LA VIOLENCE : OUI OU NON
Une discussion nécessaire
Günther Anders
Traduit de l’allemand par Christophe David, avec les contributions d’Elsa Petit et de Guillaume Plas
170 pages – 17 euros
Éditions Fario – Paris – Juin 2014
editionsfario.fr/livre/la-violence-oui-ou-non/
Titre original : Gewalt – Ja ode nein
Eine notwendige Diskussion
Droemersche Verlagsanstalt Th. Knaur Nachf. GmbH & Co KG, 1987

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