La nouvelle violence politique

« Le devenir-casseur du militant politique est d’abord un phénomène mimétique qui vise les médias et le peuple de spectateurs. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui se déguisent en casseurs, et ne cassent absolument rien. »

paru dans lundimatin#63, le 30 mai 2016

Polémique. Alors que les apologies de la « casse » et des affrontements avec la police monopolisent l’internet, un lecteur de lundimatin questionne cette nouvelle doxa.

Le piège du terrorisme parodique

Parmi les formes inédites qu’a pu emprunter la mobilisation contre la loi El Khomry et son monde, la figure du « casseur » est certainement celle qui a alimenté la plus grande confusion auprès des différents acteurs du conflit : la police, les médias, un peuple de spectateurs, les manifestants pacifistes, le gouvernement et les casseurs eux-mêmes.

Depuis la proclamation de l’état d’urgence suite aux attentats de Paris, on assiste à une demande effrénée de distinctions claires. Derrière n’importe quel « manifestant » se dissimule un « casseur » potentiel (le casseur et le manifestant étant toujours indistincts dans l’élément de la foule) : voilà l’ « amalgame » que les médias respectables ont vaillamment combattu depuis le début de la mobilisation. Le discours « pas d’amalgame », né avec Charlie pour distinguer musulman pratiquant et islamiste terroriste, sert aujourd’hui à séparer les « manifestants » des « casseur », au prix d’un nouvel amalgame, facilité par quelques traits communs (« radicalité », violence revendiquée, anonymat), entre casseurs et terroristes. Certains militants de gauche prirent très tôt conscience que l’Etat d’urgence ouvrait une nouvelle ère à la fois policière et médiatique où n’importe qui devenait virtuellement terroriste. En suspendant la distinction entre coupable présumé et coupable effectif, l’Etat d’urgence avait pour objectif avoué de faciliter le travail d’identification de la police, mais il ouvrait aussi une brèche dans laquelle il était possible de se tenir, virtuellement coupable, symboliquement indistinct et réellement inassignable. Et comme il aurait été dommage de négliger le potentiel tragi-comique de l’analogie entre un terroriste et un travailleur, un terroriste et un chômeur, un terroriste et un étudiant-précaire ! Au prix de quelques travestissements, on pouvait transformer la très patriotique machine à ne pas confondre les uns avec les autres, en un formidable carnaval populaire télédiffusé des anonymes égaux.

En tirant profit des opportunités techniques d’enregistrement et de diffusion des images, conjuguées aux possibilités nombreuses de la métonymie (une vitrine cassée de la société générale = l’ensemble du système financier), les radicaux sans-noms se sont emparés du symbole non sans mélancolie, comme d’un ultime moyen pour commensurer les chocs ponctuels de la contestation à la violence systémique de l’oppression. A vrai dire, face à l’implacable supériorité technique d’un appareil de contrôle, les casseurs n’avaient pas d’autre choix que de mimer l’affrontement direct contre un système dont ils ne pouvaient que symboliser la destruction. Les médias, plus ou moins volontairement pris au piège, se sont empressés de décoder et de diffuser la parodie sous forme du danger terroriste réel dont ils gavent leur audience depuis quelques mois. Ecrans et caméras ne distinguent pas la parodie de l’original. Contre cette violence perçue comme brutale et immédiatement dangereuse, l’assemblée de téléspectateurs n’attend rien moins qu’une réponse brutale et définitive, dont elle n’a évidemment pas les moyens depuis son gigantesque fauteuil IKEA. Elle n’a alors pas d’autre choix que de faire porter cette demande sur l’appareil policier. Mais précisément en raison de son écrasante supériorité technique, l’appareil policier ne peut réaliser cette demande qu’à inverser définitivement les rôles entre les prétendus terroristes et les prétendus policiers. Voilà le nœud du problème. Informé par les clowneries du terrorisme parodique, le système médiatique, via le peuple spectateur, ne cesse d’alimenter une demande de répression que les « forces de l’ordre » ne peuvent tout simplement pas réaliser. C’est dans cet ordre de raison que ne cesse de se jouer, depuis quelques semaines, la victoire des casseurs, et certainement pas dans l’ordre matériel ou technique de la destruction. A vrai dire, victoire symbolique et défaite technique sont même solidement dépendantes l’une de l’autre.

Pour le plus grand malheur de ceux qui veulent distinguer, le casseur et le simple manifestant ne sont pas deux catégories bien séparées. Le devenir-casseur du militant politique est souvent d’abord un phénomène mimétique. On voit des modérés, ni authentiquement pacifistes, ni délibérément attentistes, prendre goût à la mascarade lacrymogène, aux mouvements d’aller-retour, aux manifestations sauvages, aux « charges » contre la police et aux lancers de projectiles. Nombreux sont ceux qui se déguisent en casseurs, et ne cassent absolument rien. Face à l’équipement de la police, les masques de ski, les lunettes de piscine, les casques de moto, les boucliers de fortune ne peuvent être appelées des « armes » qu’à titre parodique. Il faut les comprendre comme des accessoires d’apparat, des costumes de guerriers ou des instruments d’intimidation symbolique, sur un théâtre d’opération dont quelques barricades de fortune servent à planter le décor.

Qui est dupe ?

On ne cesse de méconnaître le caractère moderne de la violence politique, en disant deux choses : D’une part : « Les casseurs sont dupes s’ils croient faire avancer le mouvement ou gagner une majorité à leur cause par l’affrontement direct ». D’autre part : « L’état est dupe s’il croit pouvoir éteindre la contestation par la violence brutale ».

Ceux qui se plaisent à diagnostiquer les illusions des uns se font souvent les dupes de leurs dupes. Les casseurs ne sont pas ces quelques individus qui, poursuivant un objectif bien déterminé (par exemple, le retrait de la loi travail), croiraient pouvoir y arriver par les moyens de la violence directe (telle serait la « vraie » différence entre les casseurs et les manifestants pacifistes : une différence de moyens). Les casseurs sont d’abord ces manifestants qui considèrent que les moyens employés sont nuls s’ils ne manifestent pas en même temps le but (casser la machine, par exemple), et la fin recherchée sans intérêt si elle n’est pas essentiellement un moyen pour faire advenir de nouvelles formes d’action et de vie commune, ici et maintenant. On peut parler d’ « action directe », mais seulement si l’ « action directe » n’est plus pensée seulement comme une étape intermédiaire vers l’appropriation du pouvoir, mais comme une réappropriation effective des espaces et des temps qui peuvent échapper au contrôle.

Mais réciproquement, dans les camps des casseurs néophytes, on associe trop hâtivement la violence capitaliste d’état à une violence répressive de type autoritaire (la figure de Manuel Valls n’y contribuant pas peu) appuyée sur la force armée. Or ce qui caractérise la violence d’état capitaliste, ce n’est pas la répression, mais l’encadrement, l’absorption et la dispersion de l’effort de contestation qu’elle produit. Depuis deux mois, les cortèges déambulent sous la surveillance millimétrée des « forces de l’ordre », guettant les moindres « débordements » ou déviations spontanées du parcours déposé en préfecture, autrement connues sous le nom de « manifestations sauvages ». Le bouclage et les tours de reconnaissance, toutes sirènes gémissantes, autour des lieux de manifestations, l’encadrement des cortèges par des brigades anti-émeutes suréquipées et de plus en plus nombreuses, servent à rappeler au manifestant ce principe simple : ce n’est pas la manifestation qui oblige les forces policières à se mobiliser, mais c’est l’encadrement par l’appareil policier qui rend possible la mobilisation démocratique. L’état démocratique néo-libéral produit le cadre électoral, technique, médiatique et juridique de la contestation qu’il engendre : cadre légal de la grève, armes de dispersion, « grandes primaires démocratiques », mise en scène télévisuelle du débat démocratique, sont autant de pièces dans un dispositif d’absorption et d’enregistrement des contradictions internes du système.

L’état est d’autant moins dupe de la violence qu’il inflige que la répression policière actuelle n’est pas une répression par affrontement direct et décisif. L’affrontement de « rue » ne débouche sur aucune victoire au sens traditionnel. Clausewitz y voyait l’annihilation totale des moyens de défense (et donc d’attaque) de l’ennemi. La logique des violences de rue auxquelles nous assistons est toute opposée : les affrontements, d’emblée soustraits à la possibilité d’un règlement définitif par la force, tendent inexorablement vers l’accroissement des moyens de combattre. On constate que la « dispersion » des manifestants par la Police ne contribue le plus souvent qu’à alimenter une énergie de rassemblement ultérieur. Réciproquement, l’intensification des charges menées contre la police par les manifestants n’a pas d’autre objectif que de forcer cette dernière à utiliser son arsenal.

Certains syndicats de police, exaspérés par la stratégie d’absorption prônée par le ministère de l’intérieur, réclament d’ailleurs une position claire : faut-il, oui ou non, « mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour garantir l’ordre public » ? Mais dès lors qu’une certaine forme de « désordre public » est inscrite dans la notion néo-libérale de l’ « ordre public », les communiqués ministériels qui emploient cette notion atteignent un seuil de lisibilité. Autrement dit, ils contiennent toujours deux « mots d’ordre » contradictoires. Lorsque les débordements deviennent la règle, comme au cours de ces deux derniers mois de manifestation, c’est signe que la stratégie de « contention du désordre » a échoué. Alors le policier retrouve sa mission originelle : « rétablir l’ordre ». La question de savoir « qui provoque la violence », policiers ou manifestants, est nulle et non avenue : la réponse qu’on y donne, loin de caractériser la violence, recouvre les causes de l’affrontement réel dont elle n’est jamais qu’un prolongement rhétorique. Il faut plutôt penser le devenir-casseur du manifestant et le (re)devenir-policier de l’agent de la paix comme deux phénomènes symétriques et concomitants.

On a énormément dit que les manifestants de la Nuit Debout étaient impuissants, d’abord parce qu’ils ne revendiquaient rien de clair, ensuite parce qu’ils refusaient de se constituer en organisation politique. C’est le contraire qui est vrai. Les militants ont compris qu’aucune revendication politique déterminée, sinon le rejet en bloc et la résistance massive contre les politiques néo-libérales, ne pouvait durablement incarner un « peuple ». Un peuple est fondamentalement ce sujet politique qui ne subit aucun tort particulier, mais seulement le tort le plus général. C’est pourquoi le peuple n’a aucune visibilité en démocratie « représentative » : un peuple ne peut réellement apparaître que dans les marges et les interstices laissés libres par les différents appareils de subjectivation politique traditionnels qui encadrent la revendication et la contestation. Si la Nuit Debout et le phénomène du casseur, ces deux rejetons mal compris de la mobilisation contre la loi Travail, ressemblent au cauchemar des démocraties néo-libérales, c’est moins parce qu’il mettent en danger le pouvoir, ou compromettent la sécurité des « biens et les personnes », que parce qu’ils incarnent une forme de contestation anonyme résistant volontairement à toutes les formes traditionnelles d’enregistrement de la contestation politique.

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