Retour de la garde nationale

Cambadélis et la tradition de la contre-révolution

paru dans lundimatin#68, le 22 juillet 2016

[Cet article a été publié le 18 janvier 2015 par lundimatin. L’actualité justifie que nous le reproduisions.]

Jean-Christophe Cambadélis a préconisé, le mardi 12 janvier 2016, la constitution d’une ’garde nationale’ qui pourrait rassembler ’plusieurs dizaines de milliers de citoyens’. Il invoque à cette occasion la « tradition issue de la Révolution française ». Un lecteur de lundimatin se propose ici de le corriger. Petite leçon d’histoire de France.

Bientôt une « garde nationale » citoyenne en France ? C’est en tout cas le vœu formulé par Jean-Christophe Cambadélis, ce mardi 12 janvier 2016. Le chef de file du PS veut ainsi renouer avec la « tradition issue de la Révolution française », afin d’épauler les forces de sécurité.


Des milliers de citoyens concernés.

« Il nous semble opportun de faire appel au civisme et à l’esprit patriotique de nos concitoyens. Et de renouer avec une tradition issue de la Révolution française jusqu’en 1870 : les gardes nationaux », a plaidé le premier secrétaire du PS, lors de la présentation de ses vœux à la presse.

« La garde nationale, a-t-il expliqué, pourrait mobiliser toutes les réserves des forces armées, la gendarmerie nationale, la police nationale et les unifier dans un dispositif unique. C’est plusieurs dizaines de milliers de citoyens mobilisables. »

Après les attentats de 2015, « il faudra trouver un moyen pour épauler nos forces de sécurité (...) Les forces de sécurité ne peuvent être mobilisées sans arrêt », a-t-il fait valoir.

La falsification de l’histoire n’est décidément pas une spécialité stalinienne !

Peut-être faut-il rappeler que la garde nationale, nouveau nom de la garde bourgeoise —qui deviendra plus tard garde républicaine—, avait d’abord pour mission de défendre les propriétés bourgeoises.

Et que cette milice armée —paramilitaire, dirait-on aujourd’hui— s’est d’abord illustrée dans la répression des émeutes populaires, des émeutes de pauvreté.

La « tradition issue de la Révolution française », dont parle Cambadélis, est, encore une fois, celle qui se nommera thermidorienne.

Et de même que la police (de répression) est composée de pauvres amenés à réprimer d’autres pauvres – sous le commandement des officiers bourgeois ou nouveaux féodaux—, la garde nationale nouvelle sera composée des exclus du système scolaire ou professionnel encadrés par les officiers militaires de la gendarmerie ou de l’armée classique. Le service militaire volontaire était conçu comme un moyen de minorer les chiffres du chomage.

Si la garde nationale peut effectivement relever d’une certaine tradition française, elle est à chercher du côté des contre-révolutionnaires et non de la révolution.

Au reste, une simple lecture des articles de wikipedia sur le sujet, permet d’établir que Jean-Christophe Cambadélis est un « négationniste ».

« Négationniste » signifiant, en contexte, que l’auteur nie l’histoire établie, celle qui montre que la garde bourgeoise, puis garde nationale, puis garde républicaine, a été la milice armée (ou paramilitaire) au centre des répressions des émeutes, des révoltes, voire des révolutions, comme en 1848.

Est-ce un « détail secondaire » de l’histoire que cette milice "pour la protection des propriétés" est marquée du sceau sanglant de l’infamie ?

Avant la Révolution française, il existait des gardes bourgeoises, qui avaient pour mission de défendre les biens et les personnes.

La première Garde nationale créée est celle de Paris, le 14 juillet 1789.

Craignant un débordement populaire, la municipalité de Paris décide de canaliser la tension montante en créant une garde parisienne. De nombreux volontaires issus des couches les plus aisées de la société y adhèrent spontanément.

Certains participent toutefois à la prise de la Bastille le 14 juillet. Le 15, le roi Louis XVI nomme le marquis de La Fayette commandant en chef de la garde parisienne.

Le mouvement de Grande Peur (les émeutes de la pauvreté) qui, dans les jours suivants, affole les campagnes et de nombreuses villes, entraîne la formation, à partir du 20 juillet, de milices sur le modèle parisien dans tout le pays.

Créées spontanément, les unités de garde nationale sont placées sous la tutelle des municipalités par l’Assemblée constituante dès le 10 août 1789.

L’Assemblée adopta encore, le 24, un texte inspiré par Jérôme Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux et Garde des sceaux.

Il fut introduit dans l’article 12 de la déclaration des droits de l’homme (la première, la déclaration bourgeoise), le 5 septembre, avec la déclaration suivante : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique ; cette force est donc instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux à qui elle est confiée. »

Cette déclaration ne prévoyait aucune organisation de la force publique, alors que la France s’était couverte de milices qui n’étaient soumises à aucune règle. Le décret du 22 décembre 1789 autorise les départements à recourir à la garde nationale.

Le 21 octobre 1789, sur proposition de Mirabeau, l’Assemblée vote la loi martiale : elle autorise les municipalités à avoir recours à la force pour mettre fin aux troubles de subsistance et assurer la libre circulation des grains.

Le 7 janvier 1790, les députés décidèrent que les gardes nationaux devaient prononcer un serment de fidélité à la Constitution, ce qui les confirmait dans le rôle de gardiens de la Constitution.

Cependant les troubles continuent dans le royaume. Au début de 1790, l’assemblée alertée par Champion de Cicé et l’abbé Grégoire discute de la direction de la garde nationale. Entre le 18 et le 23 février, les monarchistes tentent de placer la garde nationale sous l’autorité du roi. L’assemblée refuse mais par le décret du 23 février elle étend la loi martiale aux troubles de perception (le refus de payer l’impôt).

L’armée avait pour seule tâche de défendre l’État contre les ennemis extérieurs. Le 24 juin 1791, un décret donnait la possibilité aux généraux de l’armée d’obtenir le concours des gardes nationaux des villes et des bourgs, mis provisoirement à leur disposition.

Dès lors, la Garde nationale constituait une sorte d’armée parallèle. Pour les libéraux, elle était un moyen de faire contrepoids à l’armée royale. Les patriotes l’avaient utilisée pour renforcer leur mainmise sur les magistratures municipales. La Fayette avait ensuite tenté d’en faire un rempart face à l’anarchie envahissant le royaume. Il n’en reste pas moins que, de 1789 à 1791, il n’y avait pas de doctrine bien établie pour la Garde nationale.

Le 29 septembre 1791, l’Assemblée constituante votait une loi sur la Garde nationale, qui fut approuvée par le roi le 14 octobre 1791.

La première section en était intitulée De la composition des listes de citoyens, la deuxième De l’organisation des citoyens pour le service de la Garde nationale, la troisième Des fonctions des citoyens servant en qualité de gardes nationales, la quatrième De l’ordre du service et la cinquième De la discipline des citoyens servant en qualité de gardes nationales.

La première section précisait que seuls les citoyens actifs (les riches), c’est-à-dire pouvant voter et ayant une résidence continue depuis plus d’une année, pouvaient servir dans la Garde nationale. Les citoyens passifs (les pauvres), qui avaient servi sans interruption depuis le début de la Révolution et qui étaient jugés « bien intentionnés », pouvaient continuer à figurer sur le registre d’inscription. Les fils de citoyens actifs, à partir de 18 ans, devaient également être inscrits. Ce service était un privilège, mais également une obligation sans contrepartie financière. Ne pas être inscrit supprimait l’exercice des droits du citoyen.

Napoléon Bonaparte a commencé « sa carrière politique » comme lieutenant-colonel du 1er bataillon des gardes nationaux corses en 1792.

La troisième section fixait le rôle et les formes d’action de la Garde nationale.

Les gardes nationaux avaient pour fonction de maintenir l’ordre et de garantir l’obéissance aux lois.

Ils pouvaient dissiper « toutes émeutes populaire et attroupement séditieux », arrêter et livrer à la justice « les coupables d’excès et violences », employer « la force des armes » dans le cadre dela loi martiale ou de la loi sur l’action de la force publique.

Il existait cependant une grande méfiance des constituants à l’égard de la Garde nationale. Les citoyens armés (les citoyens actifs) se retrouvaient relégués à des taches de second ordre et restaient soumis à un contrôle très strict. Le service était obligatoire et donc astreignant pour ces citoyens actifs. La charge était la plus lourde pour ceux qui étaient les moins fortunés et qui avaient besoin de leur temps pour travailler. Cette inégalité était aggravée par le fait que les officiers municipaux et les magistrats, recrutés souvent parmi les plus aisés, en étaient dispensés contre le paiement d’une modeste taxe. Cette loi voulait canaliser une force potentiellement révolutionnaire dont on redoutait les débordements.

Lors du coup d’État de brumaire an VIII de Napoléon Bonaparte, la garde nationale ne joua pas un rôle de premier plan. Elle contribua seulement à maintenir l’ordre. À la suite des guerres de la Révolution, la garde nationale s’était progressivement assimilée aux militaires de métier.

En février 1848, la garde nationale fut généralement passive aux combats. Après le départ de Louis-Philippe Ier, c’est principalement à la garde nationale que revint la tâche de rétablir l’ordre. L’insurrection du 15 mai 1848 vit une rupture entre garde nationaux et partis de gauche.

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Le 15 mai 1848, l’assemblée nationale est envahie.

Cette rupture « traditionnelle » entre partis de gauche et milices paramilitaires, Jean-Christophe Cambadélis la tient-elle pour rétrograde ?

« Rétrograde » désignant, ici, les irréductibles qui continuent de refuser le Grand Retour du despotisme « libéral » (le nouvel ancien régime).

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