Les adversaires de l’équipe de tennis de table masculine chinoise ont été défaits pour la 12e fois consécutive aux Championnats du monde (25 ans que cela dure). Mais à peine ont-ils perdu qu’ils se projettent vers une victoire imaginaire – à grands coups de projets à piloter. En sport, c’est sûr, tout recommence vite, et l’on peut rebondir…. C’est la magie du progrès, dit-on. Et c’est là aussi le drame. Car l’espoir sans fin ne permet pas d’apercevoir une défaite plus profonde : identifié au règne de la vitesse de réaction, de décision et d’exécution, le ping-pong sert la mise en information de soi, des autres et du monde – ce dont raffole le système en Chine. Aussi semble-t-il pertinent de contrarier les évidences de la physiologie et des neurosciences pour initier une lucidité nouvelle.
Notre défaite
Des informations captées par les sens sont transmises via les nerfs à la moelle épinière, puis conduites vers le cerveau pour y être traitées. Vient ensuite une décision en un autre lieu du cerveau. Celle-ci déclenche un signal qui est transmis par les neurones jusqu’à la jonction neuromusculaire, où l’influx stimule le muscle. Ce dernier est un moteur capable de transformer l’énergie chimique en énergie mécanique. Un message y est libéré par un neurotransmetteur, l’acétylcholine, qui déclenche une transformation chimique (l’hydrolyse de l’adénosine triphosphate : ATP + 2 H2O → ADP + Pi + H3O). Une contraction s’ensuit : les filaments de myosine des fibres se rapprochent, il en résulte une réduction du muscle et, comme les muscles sont fixés sur les os, alors la contraction musculaire meut le squelette [1].
Voilà comment la psychologie cognitive fait système avec la physiologie pour rendre compte du mouvement humain. Il s’agit de laisser entendre qu’une « action » mécanique succède à une « décision ». Que l’homme pilote un corps via son système nerveux central selon un process identifié : information captée, puis traitée/décision et déclenchement volontaire d’une réponse motrice/réalisation motrice involontaire (chaîne des réactions chimiques et mécaniques machinales). C’est ce que l’on appelle le modèle du traitement de l’information, auquel succède une objectivation du mouvement humain.
La version la plus osée est celle des neurosciences computationnelles. Celles-ci comprennent le traitement de l’information opéré par le cerveau à l’aide de modèles informatiques combinés à l’expérimentation. Louis Lapicque proposait ainsi en 1907 des « recherches quantitatives sur l’excitation électrique des nerfs traitée comme une polarisation ». Dans cette perspective, l’information mise à disposition par l’environnement est traitée par une série de systèmes de traitement (attention, perception, mémoire à court terme), et le traitement de l’information chez l’homme ressemble à celui des ordinateurs (analogie informatique).
Le problème, c’est qu’on a beau reconnaître que l’être humain n’est pas un robot (on signale d’ailleurs que les ordinateurs traitent les informations en série, l’humain en parallèle étendu), l’acculturation scientifique fait qu’on parle en toute évidence du « modèle du traitement de l’information » avant de laisser entendre que les « actions » biomécaniques qui s’ensuivent viennent en conséquence de « décisions » – imagerie cérébrale à l’appui, pour attester de la pertinence du modèle.
C’est une représentation très répandue dans les esprits sportifs. Aussi les entraîneurs ont-ils tendance à pousser les joueurs à se rapprocher d’une image parfaite du coup technique (celle que décrit la biomécanique), avant de les éduquer à la tactique pour qu’ils soient à même de prendre les bonnes « décisions » pour agir – appuyer sur le bon bouton pour que la réponse automatique adéquate s’effectue par après. Ainsi le pongiste est-il censé progresser à mesure qu’il traite plus d’informations (j’ai ouï-dire qu’un champion français « prend 1.5 fois plus d’informations que les autres – c’est démentiel »).
Les conséquences sont désastreuses. Car dans une telle perspective, le milieu est pensé comme un ensemble de significations disponibles, captées et analysées. Et autrui reçoit le même traitement. Par l’objectivation toujours plus poussée du mouvement (une pente largement accrue par les écrans et l’analyse vidéo), les esprits sont d’autre part intensément préparés à accepter les compétitions d’avatars et de robots sur des tables connectées (par-delà les commentaires de journalistes avides d’« exercices cognitifs » et de « laboratoires pour améliorer le cerveau »). Et plus sûrement encore, ils cautionnent l’utilisation systématique des I.A – l’adhésion populaire chinoise en atteste. Aussi pouvons-nous craindre que les « frères lunettes » apparaissent bientôt dans une publicité qui vanterait les mérites des « lunettes intelligentes à intelligence artificielle » (eux-mêmes ne verraient pas le mal).
Il y a donc urgence à conjurer cette tranquille entente du mouvement humain (physiologique, biomécanique, neuroscientifique), et qui peuple les esprits des joueurs, des entraîneurs, des commentateurs publics et privés (journalistes et spectateurs), et au-delà... Or vu la normalisation déjà ancienne de ce genre de représentations, la tâche n’est pas simple. Comment faire ?
La première chose, c’est de signaler le problème inhérent à la perspective en question : elle décrit le chemin de l’information sur le mode de la succession (milieu, nerfs, cerveau, muscles, os), et en réfère pourtant à une instance (le système nerveux central) qui serait lieu d’une « décision » venue d’ailleurs. Autrement dit elle déclare la continuité physiologique et s’appuie paradoxalement sur une certaine discontinuité du corps et de l’esprit
La seconde, c’est d’essayer d’imaginer une autre entente de la conduite du mouvement. C’est en ce sens que je propose, en deçà des écrans d’objectivation, une compréhension plus directe de ce qui se passe quand un pongiste agit en situation duelle – une subjectivation. Autant dire que par-delà la philosophie de terrain, il s’agit d’exposer une philosophie embarquée. Voici donc venir un match de Nationale 2 par équipe. Nous sommes menés, une défaite de plus et les rêves de montée au meilleur niveau amateur s’envolent. Clément joue devant son public, mais contre un adversaire plus fort…
Le match
Clément a remporté la première manche en marquant 6 points sur ses engagements. L’adversaire ne lit pas bien l’effet lifté du service rentrant, surtout quand il est couplé au service sauté. Mais il a paré au plus urgent : assurer le retour, remettre le service sans chercher la perfection, de façon à se donner les moyens de compenser en gérant la deuxième balle, un peu plus loin, avant de reprendre l’initiative sur la troisième. Et effectivement, plus régulier, plus équilibré coup-droit/revers, plus véloce même, il s’impose assez facilement dans la seconde manche. 7-11.
Que dire à Clément pendant la minute de « temps mort » allouée entre chaque manche ? Bien sûr, qu’il faudrait faire basculer la rencontre vers la filière courte – que ce sont les échanges en deux-trois touches de balle qui vont l’avantager. Et aussi, plus précisément qu’il faut apporter du service coupé, dans l’idée de provoquer une remise en poussette et, alors, pouvoir effectuer un topspin rotation, par conséquent engager un autre type d’échange, avec un autre rythme, et qui lui permettra peut-être de jouer en rupture.
Il n’est pas très à l’aise pour servir coupé, il me le rappelle certes, mais même s’il ne gagne qu’un point sur deux, voire sur trois, cette phase aura le mérite d’octroyer la possibilité, c’est mon hypothèse, de maintenir l’efficacité du service lifté : contraint d’être plus prêt de la table pour gérer la rotation arrière, l’adversaire sera moins à même d’endiguer la première attaque avant de reprendre l’initiative – il sera pris en porte-à-faux. A quoi s’ajoute l’idée de privilégier le flip revers en remise de service, y compris depuis la partie coup droit, afin d’empêcher l’adversaire de prendre l’initiative avec son propre coup droit, et avec force engagement. Et alors tu…
« Temps ! », signale l’arbitre. Il faut y aller. « Gaz, Clément ! » Lui suffira-t-il de suivre ces conseils pour y parvenir ? Évidemment non. Penser qu’il me suffit de dire quelque chose pour qu’il le fasse, en vertu de son obéissance, est une erreur grossière. Car il n’y a que lui qui puisse « décider » de faire ces choses aussi délicates. Alors : que va-t-il faire ?
1-1 sur le service adverse. Allez, maintenant ! Il sert coupé, mais avec trop peu d’effet. L’autre prend l’initiative et, pris de court, Clément engage en coup droit un top-spin rotation trop lent. Par chance l’approximation de son coup met l’adversaire à contretemps, et celui-ci rate sa propulsion en revers. 2-1. Pour se rassurer, à tort me semble-t-il, Clément choisit d’en revenir au service lifté… Aïe, l’autre anticipe et attaque. 2-2.
La situation se complique : l’adversaire semble désormais mieux lire le service…. Il faudrait gagner assez urgemment, mieux faire les choses, car je crains que la pente aille trop en sa faveur. Allez, il faut persévérer dans la voie imaginée au temps mort. Allez, flippe le service adverse.
Après l’avoir effectivement tenté, quoiqu’un peu mollement, Clément endigue les revers de l’adversaire et gagne un point – presque par hasard. Ouf… Le suivant est pour le vis-à-vis qui tourne autour de son revers pour prendre le coup droit en pivot – il fait mouche. Allez, service, désormais. Coupé. Oui, mieux ! Top rotation de qualité, retour assez lent… Mais la balle arrive au coude coup-droit de Clément : il a beau se décaler, elle le suit. Il se déhanche, se contorsionne, mais pas assez, et propulse avec trop peu de force. L’adversaire écarte plein coup-droit et Clément se retrouve à défendre le point sur trois nouvelles touches, jusqu’à céder. Il se plaint alors de « tu », son corps, qui selon « lui » aurait dû aller plus vite.
Je hurle pour l’empêcher de céder à cette tentation : se scinder en deux pour conserver une partie de lui qui serait maîtresse des choses – et pourtant assignée au commentaire. Car je sais qu’il doit continuer d’agir comme il peut, ici, à chaque balle, plutôt que d’imaginer qu’il ferait assurément mieux ailleurs. Nous avons vécu assez de matches ensemble pour que je puisse me permettre de le contraindre à ne pas s’octroyer la possibilité de céder – je hurle.
La suite est un chassé-croisé où ni l’un ni l’autre ne parvient à imposer pleinement sa façon de jouer, son rythme, son type d’échange préféré – son ambiance. Or à mesure que Clément tient le coup, certes comme il peut, l’adversaire a tendance à se tourner vers son coach et exprimer sa frustration. Et c’est vrai que c’est plus difficile pour lui : l’enjeu pèse d’autant plus sur ses gestes qu’une certaine égalité s’installe entre eux alors qu’il est censé être plus fort. Je le lui signifie d’ailleurs assez lourdement par mes encouragements, à chaque point qu’il perd. Il en vient à faire deux fautes en démarrage coup droit. Ouf, victoire 11-9. On mène 2/1.
Nouveau temps mort d’une minute. Clément a parfaitement conscience que la remise en flip revers est efficace : il ne fait pas de fautes, et la balle suivante est assez souvent favorable. Il faut continuer d’avoir ce courage, même si évidemment il peut y avoir quelques fautes. Un peu de timidité, de passivité dans les propulsions et ce sera la défaite, alors il faut….
« Temps ! » La minute a passé en un éclair, signe que je commence à m’agiter – plutôt qu’agir. J’ai même l’impatience de penser qu’il faut finir dès la quatrième manche, sans quoi la valeur moyenne des deux joueurs en viendra à s’exprimer. En tout cas, il ne faudrait pas se tranquilliser parce qu’on est devant au score. Mieux vaut rester habité par la possibilité de la défaite pour être au bon niveau d’activation. Nouvelle reprise. Que va-t-il se passer ? Je suis électrique, et doit m’inhiber comme je peux.
Clément est légèrement devant au score – un à deux points d’avance. On pourrait presque imaginer qu’il va gagner ce match. Mais évidemment, il ne le faut pas : seule la défaite est objet d’imagination. Allez, évacuer les pensées parasites. Faire seulement du mieux possible.
Le problème c’est que l’adversaire, dos au mur, réagit. Il prend les choses en main plutôt que se plaindre. C’est toujours comme cela que ça se passe. Un joueur acculé se fait sujet de sa situation. Aïe, aïe, aïe… Il impose son coup droit, le niveau monte comme une marée nouvelle.
8-6. L’adversaire sert un peu plus dans le coup droit, très court, et Clément est en retard : la balle est sans effet, il veut la piquer (remise courte coupée), elle monte – il se fait transpercer par un top spin coup droit. 8-7. Le point suivant est crucial. L’autre s’apprête à refaire le même service, Clément le voit d’emblée et a l’idée d’y aller en flip revers avec tout son corps, ou alors d’allonger en ligne pour surprendre l’adversaire et gagner un peu de temps pour se replacer. Mais il est trop loin de la balle pour l’activer franchement.
C’est là qu’un éclair surgit de lui – le traverse : paf ! un flip coup droit explosif propulse la balle dans la diagonale opposée, plein coup droit, et qui laisse l’adversaire sans réaction. Un cri me traverse aussi, et me lève de ma chaise, poings en l’air vers Clément. Son coup vient de nulle part, mon cri l’accompagne plus loin.
9-7. On se rapproche, on est devant. Mais il y a encore du chemin à parcourir, et l’obstacle est bien présent. Les deux derniers points me semblent tellement loin… Ce que c’est dur à supporter, le duel pongiste.
Une première pensée
Clément n’est pas un système nerveux central qui piloterait un corps. Il est un corps qu’il lui faut particulièrement habiter. Pas seulement comme à l’échauffement, où il avait à faire à son corps seul – ce n’était pas encore vraiment un corps. C’est plutôt un corps qu’il rencontre dans la gêne, en présence d’autrui, et qui nécessite des ajustements constants, à tel point qu’il doit négocier ses propulsions. Mieux : il doit habiter un corps qui le contraint parce qu’il évolue dans une situation qu’il crée avec un adversaire qui le contraint.
Ainsi voudrait-il que ceci arrive, mais c’est cela qui surgit de lui. Autrement dit : Clément ne peut pas « décider » de façon à ce que son corps agisse comme il le lui demanderait – commander à un corps qui obéirait à ses ordres. Il ne le peut pas plus que moi. Car son corps a beau être entraîné, habitué à certaines répétitions, il est aussi rétif que l’adversaire. D’ailleurs il s’en plaint lui-même. Aussi doit-il faire avec ce que lui impose l’adversaire, leur relation, mais aussi ce que lui impose son corps. Celui-ci fait obstacle à sa volonté autant qu’il en est un instrument.
Nous faut-il alors dire que Clément n’a pas vraiment conscience de ce qu’il fait, dans la mesure où sa conscience ne peut pas tout sur son corps – puisqu’il ne peut décider de le mobiliser comme il faut ? Du moins qu’il n’a pas une conscience aussi poussée que moi, qui ait pu décrire l’événement ? Tout au contraire. Car à l’ordinaire, le corps, il n’y pense pas ; or là, dans la situation duelle, il est contraint d’y penser. Mieux vaut donc dire que sa conscience est bien présente, et qu’elle appartient à sa situation de corps.
Aussi pouvons-nous dire que son corps fait sa conscience et qu’il n’y a chez lui, dans cette situation, aucun acte de pure « décision », comme le laisserait entendre l’idée de traitement de l’information (d’ailleurs les scientifiques disent eux-mêmes que le mouvement est « décidé » avant sa « conscientisation »). C’est dire que la conscience est toujours déjà engagée dans le corps, engagée dans ce qui ne se réduit pas à elle. Clément a conscience sur fond de corps, sur fond de ce dont il n’a pas conscience. Ceci vaut pour moi, déjà : je tente de comprendre la situation à laquelle j’appartiens à partir de mon corps stressé (plein de soubresauts). Alors pour lui, évidemment, c’est décuplé. Il pense à même une situation à laquelle il appartient corporellement. Réciproquement : son corps participe à la prise de conscience [2].
Mais alors : faut-il penser que c’est son corps qui « décide » ? [3] Pas tout à fait non plus. D’une part car il doit assumer pleinement les erreurs surgissant de son « corps », du moins les apprivoiser, même s’il a tendance à s’en plaindre [4]. Et d’autre part car la conscience en vient à peser très lourd sur le geste, notamment dans les moments cruciaux, et qu’il doit alors mobiliser ses segments en supportant tout le poids des enjeux (il doit conduire son corps en tous points, sans aucun vide, plutôt que de se contenter d’appuyer sur un bouton).
Voici donc : pour Clément, en situation, il y a le corps et l’esprit, l’esprit et le corps. Certes il est un corps, mais il est aussi en conscience. Certes, il a conscience, mais tout n’est pas dans l’idée : il y a aussi la réalisation, l’effectuation corporelle. Bref : il y a le conscient et l’inconscient, et les deux sont intriqués. Les deux sont actifs, et non hiérarchisés. Or ceci ne peut aller de pair avec les descriptions biomécanique et neuroscientifique qui tablent sur la succession [même si elles évoquent des « boucles de rétroaction » et acceptent l’idée qu’il y ait corps (sens informateurs), puis conscience (décision), puis corps (muscles effecteurs)].
Une deuxième pensée
Plutôt que de partir de la séparation initiale de l’esprit et du corps, de la décision et de l’action, mieux vaut donc partir d’une certaine unité des deux. Et en l’occurrence, nous pouvons évoquer le concept de « chair », récemment utilisé en matière sportive par Jean-Luc Marion dans La Raison du sport.
Le philosophe signale certes l’anormalité de la chair : « la chair, contrairement à l’idée reçue, nous ne l’éprouvons pas immédiatement, ni facilement. De prime abord et le plus souvent, nous accédons à nous-mêmes comme une portion de l’espace, homogène au corps physique, comme un corps impénétrable aux autres corps, qui occupe une place définie de l’espace étendu et fait nombre avec les autres corps du monde physique. Nous gardons le même rapport d’extériorité avec notre corps qu’avec tout autre objet » (p187).
Mais il ajoute que l’ascèse proprement sportive permet justement « de se libérer des nécessités involontaires que la condition naturelle du corps impose à ma chair et qui en limitent les possibilités. Car, en l’état quotidien, le corps ne cesse de buter sur des contraintes en apparence insurmontables : la fatigue, les besoins physiologiques, la peur du danger et de la domination par la peur ; dans le monde tout résiste à ma chair, qui ne s’éprouve elle-même que dans le choc de la résistance alentour ; ma chair ne se sent qu’en ressentant l’impénétrabilité des autres corps qui l’encerclent, l’assaillent, l’emprisonnent. L’effort de l’ascèse et de l’entraînement n’a qu’un unique but : que mon corps devienne une chair, qui s’éprouve immédiatement elle-même, et qu’en son corps physique, au lieu de buter sur des normes imposées de l’extérieur, ma chair devienne moi-même ; qu’entre mon esprit et son expression extérieure ne s’interpose plus l’écart d’une aliénation et d’une résistance, mais que celle-ci libère l’expression de celui-là » (p224-225).
Ainsi : « l’exercice volontaire dissipe l’apparence d’un dualisme entre l’âme et le corps ; il fait passer l’une dans l’autre ; il confond les deux dans l’unique chair » (p9). « Ici et maintenant je suis mon corps ; ou plutôt mon corps devient ma chair qui s’immatérialise tant ma pensée l’éprouve de part en part, tant m’inonde l’esprit dont elle respire » (p23). « J’éprouve que je ne suis pas d’abord un corps objectif parmi les autres corps physiques, doublé d’une pensée représentative immatérielle, mais que ma pensée s’étend » (p37).
Dans cette perspective, nous pouvons certes partir d’une certaine unité de l’esprit et du corps, du conscient et de l’inconscient, de la décision et de l’action – à même l’effort. Encore faut-il ajouter d’emblée que la « chair » va jusqu’au milieu, par conséquent que celui-ci est plein d’« esprit » (il en va d’animisme). Ainsi la « chair » n’est-elle pas seulement l’union du corps et de l’esprit, elle est la chair du monde [5]. Ainsi l’action technique n’est-elle pas maîtrise de soi, mais ouverture au milieu. Clément fait partie de la situation en esprit et en corps, et il y participe (ce n’est pas une simple « variable »). Ceci implique que la chair aille jusqu’à l’autre, qui fait avec lui la chair du duel [6].
Or à partir de là, il nous est possible de faire le raisonnement suivant : puisqu’il y a séparation dans la relation avec l’autre et par rapport au milieu, autrement dit incoïncidence, il y a aussi, en la chair du joueur, incoïncidence de l’esprit et du corps, du conscient et de l’inconscient, de la décision et de l’action. Autrement dit : nous partons d’une certaine unité de la chair sportive, ce qui implique une certaine intrication plutôt qu’une succession, mais nous apercevons en retour une certaine incoïncidence de soi à soi en vertu d’une incoïncidence de soi au milieu et à l’autre.
Nous pouvons dès lors comprendre ceci : la quête de Clément, c’est l’unité. L’unité n’est pas déjà là, elle est ce qu’il s’agit de créer – elle est en train de se faire. Clément vise l’unité de la chair, sachant que ceci implique l’unité avec le milieu et avec ce que lui impose l’adversaire. Et ceci vaut pour son adversaire. En conséquence de quoi nous pouvons dire que chacun cherche à se rejoindre dans la victoire [7]. Cette quête d’unité est alors ce qu’il s’agit de préciser.
Une troisième pensée
Plutôt que de souscrire au modèle qui voudrait qu’un esprit agit sur le corps, lequel serait en prise avec l’étendue, et qui comprendrait l’adversaire, il s’agit de frayer un chemin dans une multiplicité hétérogène – dans une situation où la balle, le public, les coups du sort et de l’autre, les segments de son corps, tout cela est à égale présence dans l’expérience en cours. Des choses sont « Clément », d’autres non, et toutes ne vont pas dans le sens où il voudrait qu’elles aillent. Il se débat, dans tout cela. Comment se conduire dans cette hétérogénéité sans que ceci consiste à piloter une machine ?
Voici mon idée : Clément tente d’aller en une direction. Il y a assurément des mauvaises voies, mais le pire serait de n’en avoir aucune (sauf à l’état de flow, quand l’unité est faite et constante). Un corps sans finalité ne se meut pas, la bonne exécution requiert d’être mue selon une direction. Ainsi la conscience cherche-t-elle l’endroit où se placer pour permettre au corps de converger – avec toute son énergie, de façon adéquate. Non pas pour correspondre à une situation, mais pour la faire, a fortiori la faire à sa main – et pour soi. L’art du sportif consiste ainsi à trouver le bon endroit à regarder (viser) pour que suive le reste, sachant que cette pertinence doit concerner l’adversaire (extérieur) et l’inconscient corporel (intérieur).
Qu’est-ce que ce point ce convergence ? Un ailleurs. Il s’agit pour Clément de viser un ailleurs pour que le corps, qui n’est qu’ici (pleinement ici), le réalise. Si le joueur focalise sur une forme effective, il y va tout droit (comme un cycliste va vers le nid de poule sur la route). Ainsi la conscience est-elle la capacité à agir en fonction d’un ailleurs saisi au-delà et à travers les formes effectives. L’ailleurs crée le déséquilibre, qui est mouvement, et un certain tonus s’ensuit [8]. Sans cela, il serait bloqué dans la réalité. Or il est difficile de décoller des formes effectives ; parfois, il faut un point sauvé où, revenu d’ailleurs, il peut ouvrir un ailleurs en soi et alentour.
Évidemment, cette recherche se fait sur la base des habitudes prises dans l’ici des entraînements et des matches précédents. Il y a assurément des automatismes, chez Clément. Mais ceux-ci peuvent justement faire obstacle à la conduite vers un ailleurs. Clément doit certes s’entêter en une direction pour en récolter les effets, malgré les échecs et les réponses adverses, mais à un moment il doit avoir le courage de changer, réorienter en fonction de l’évolution. L’effort de l’ailleurs se fait à chaque match, dans une relation en cours.
Évidemment, il y a le risque de l’erreur, la mauvaise piste. Et l’ailleurs fait aussi courir le risque de se connecter à un fond dangereux : la conscience des enjeux, ou alors une certaine image de soi, un passé glorieux par exemple. La bonne voie est un certain avenir de ce qui est déjà en train de se tramer entre les deux corps. Voilà pourquoi je cherche cet ailleurs avec lui : je guette ce qui se trame entre les deux, l’ailleurs de leur situation, et plus précisément l’ailleurs de Clément en cette situation – cet ailleurs qui pourrait le faire se dépasser pour gagner. Mais certes, c’est lui qui va trouver. Et en l’occurrence, il sait au plus intense qu’il lui faut flipper le service adverse – il l’imagine en revers, mais c’est un coup droit qui sort de son corps.
Disons en outre que l’’indice de la bonne voie réside dans la confiance et le relâchement. C’est à double effet : quand un joueur est en confiance, il se relâche, et donc se confirme être dans la bonne voie. Mais attention : s’il se relâche a priori, il ne pourra trouver la bonne voie. Exemple : il est devant au score, de haute lutte, et se relâche pour retrouver son niveau a priori (au lieu de se relâcher dans la partie, en prise avec le poids de chaque point). Clément a-t-il maintenu cette voie ?
La fin du match
9-7 à la quatrième manche. La situation est intenable. Je sais la difficulté de gagner les derniers points contre un adversaire qui, acculé, n’attend qu’une défaillance pour sauver la mise. Je connais trop les scénarios où les choses basculent, déraillent même, en trente secondes. J’en ai vécu, des déconvenues de ce genre.
Je sais tout cela, mais je ne peux rien pour lui. Et c’est peut-être en ce sens que je l’aide au mieux : je peux certes lui donner une indication, mais il doit voir en moi que c’est lui seul qui peut faire les choses à sa main.
9-8. Aïe ! Il faut conjurer le scénario catastrophe, sans pourtant essayer de faire quoi que ce soit. Je guette seulement les indices, et m’efforce de supporter mon état insupportable. Clément en revient au service lifté, prend le pivot et envoie un top spin coup droit puissant dans la diagonale revers. Ça rentre, ça marque. 10-8.
Tout est désormais aussi déprimant que facile pour l’adversaire. Car il n’a plus que sa tête froide et ses coups à offrir. Clément lui, doit s’efforcer d’agir sans penser aux enjeux. Éviter de se séparer de lui-même – rater, se plaindre, regarder les choses se dérouler sans rien pouvoir y faire, comme moi.
Je ne sais plus comment il a fait. Mais il l’a fait. Il a gagné la manche 11-8, et par conséquent le match 3-1. Grâce aux deux victoires suivantes, ses partenaires ont même entériné une incroyable victoire collective – et une montée en Nationale 1, le meilleur niveau amateur où nous rencontreront des joueurs de haut-niveau (certains qualifiés aux Championnats du monde récemment disputés à Londres, et qui ont consacré la victoire des équipes de Chine).
Je me souviens de la farandole, et de la joie du public. Je sais surtout que cette performance de Clément est son record à lui. Je sais qu’il a déclenché ce coup déterminant à 8-6 en s’arrachant à sa limite, à ce qu’il est censé être (un classement, une image de soi, un passé…). À l’inverse de ce que peut pousser à dire la perspective du traitement de l’information, ce flip coup droit vient de nulle part. On voit bien le cheminement, le pourquoi, la question à laquelle ce coup répond, mais on ne voit pas d’où a surgi la réponse. C’est un ailleurs qui va vers un ailleurs, et qui permet pourtant à Clément de dire « J’ai gagné ».
Notre victoire
Ne pouvons-nous partager à notre tour un début de victoire ? Nous apercevoir qu’en embarquant la pensée dans une expérience concrète, nous avons bel et bien initié une autre vision de la conduite de l’action ? Soit. Essayons de déguster la troisième mi-temps en explicitant cette conception.
Le modèle du traitement de l’information inhérent aux neurosciences voudrait que nous croyions que le pongiste et son coach délibèrent, puis décident, et que le joueur réalise ensuite les choses en fonction de sa/leur décision. La perspective biomécanique voudrait que nous croyions que la décision du joueur se traduit ensuite en réactions chimiques et biomécaniques, en déplacement objectifs de ses pieds et bras, puis de la balle, et qui pourraient eux-mêmes être traduits en trajectoires analysables.
Or a minima, nous pouvons affirmer que le pongiste n’est ni un computateur indépendant, ni une machine à réaction. Pour rendre compte de ce qu’il fait, nous pensons préférable de partir de l’idée qu’il y a pour lui chevauchement du corps et de l’esprit, et qu’il ne s’agit pas de piloter l’un par l’autre. Son action s’effectuant à même la chair du duel, il est plutôt question de chercher une certaine unité et de se retrouver lui-même dans la victoire.
Ainsi s’engage-t-il corps et âme dans une situation duelle où il cherche à s’habiter. Certes il « décide », mais il ne le fait assurément pas au sens précis du modèle du traitement de l’information : il le fait plutôt en un sens large, sa « décision » étant coextensive à la façon dont il habite la situation, et qui contient l’inconscient de son corps. A quoi il faut ajouter qu’il est de prime abord comme prisonnier de son corps, en tant qu’il est pris dans le duel, mais qu’il ne s’agit pas pour lui de se libérer de son corps : il s’agit au contraire de se libérer par le corps en trouvant un ailleurs vers lequel se diriger en conscience.
Cette vision est bien plus cohérente : la décision est d’ailleurs et cherche un ailleurs au corps lui-même, plutôt que de venir d’un ailleurs et déclencher une action qui resterait ici. Par contre il faut bien noter que cette recherche d’ailleurs fait courir un risque au pongiste : se prendre pour un autre. C’est-à-dire se conformer à l’image d’un autre (l’imiter, en quelque sorte), ou même à une image de soi. Cette pente est mauvaise pour la performance, étant donné que le meilleur niveau d’un joueur advient dans la pure chair, nous l’avons vu, ou la pure expression.
Or le modèle du traitement de l’information est, justement, une image. Elle prétend faire la liaison entre l’esprit et le corps, la décision et l’action, et conduire vers un ailleurs pour améliorer la performance. Elle pousse à se faire pilote de son corps en vertu d’un bon traitement des informations – d’une bonne décision. Or un joueur qui emprunte cette perspective trop objectivante, pente largement renforcée par les écrans et les replays, sans compter les « laboratoires pour améliorer le cerveau », un tel joueur tend à placer un écran entre lui et lui, plutôt que d’atteindre sa meilleure expression.
Les adversaires des pongistes chinois, joueurs et entraîneurs en premiers lieux, feraient donc bien de se méfier des perspectives objectivantes qu’on leur tend (les sciences physiologiques et biomécaniques, les neurosciences), a fortiori quand on prétend que ce sont de simples « outils ». Et ce d’autant plus qu’ils ont déjà l’impression d’approcher la victoire comme on s’approche du vrai – en accumulant des savoirs de plus en plus précis (en matière de cerveau et de muscles, bien sûr, mais aussi relativement à une certaine histoire européenne ou aux savoir-faire spécifiquement chinois). Car la victoire intervient toujours au-delà de ce que l’on sait, voire de ce que l’on en sait [9].
Cette précaution, nécessaire en matière de performance, est également requise en un sens moral (sachant que les deux dimensions ne sont pas séparées). La perspective objectivante charrie en effet un modèle dangereux de rapport à l’autre : celui-ci n’est bientôt plus rien par rapport à ma propre souffrance, ce qui pousse à réclamer une justice abstraite (à laquelle les arbitres souscrivent quand ils assignent les joueurs aux conditions matérielles).
Cette précaution est d’autant plus urgente que l’avancée de la mise en information de soi, du monde et des autres [10] est diluée dans une idéologie du progrès, bien sûr, et qui peut bercer bien des esprits avides de victoires prochaines, mais encore dans une idéologie de la camaraderie familiale (pour les européens) ou de la fidélité aux traditions d’un pays qui s’ouvre à l’avenir (pour les chinois, et qui adhèrent massivement au développement de l’IA).
Or cette avancée qui ne se voit pas, les sportifs pourraient la manifester – en la contrariant. Et en amont, ils pourraient signifier aux scientifiques ce qu’ils savent vraiment de la quête de performance : en elle, il n’y a jamais décision d’un côté, action de l’autre – tranquillement séparées comme si elles s’agençaient abstraitement. Ils pourraient les inviter à donner sens par eux-mêmes à cet ailleurs que le joueur tente de se trouver depuis son corps, et pour mieux l’habiter.
Fred Bozzi






