26 avril 1986, Tchernobyl, 40 ans après (I)

Jean-Marc Royer

paru dans lundimatin#518, le 5 mai 2026

Rédigé après la catastrophe de Fukushima-Daiichi en 2011, l’appel qui suit – traduit en huit langues dont le chinois et le japonais – fit le tour de la planète, connut plusieurs versions et porte les marques de son moment d’écriture [1] : il fallait prendre connaissance de la complexité du domaine, de ses spécificités et de son actualité cataclysmique [2], tout en tâchant de s’extraire des questions uniquement scientifiques ou techniques. C’est pourquoi ce texte s’est essentiellement appuyé sur les seules leçons disponibles à ce moment-là [3], celles tirées du désastre de Tchernobyl survenu en 1986. Il commençait également à examiner ses possibles filiations avec l’invention et l’usage du nucléaire durant la seconde guerre mondiale. Il apparut alors que les réacteurs nippons furent construits sur « les failles de la mémoire » [4] et ceux de Tchernobyl dans une perspective militaire [5]. En outre, à la suite d’un colloque de juin 2012 à Genève sur les accidents nucléaires, il devint absolument évident qu’élaborer une nouvelle approche des débuts du nucléaire aux États-unis, devenait une nécessité pour en saisir toute l’importance historique, politique et philosophique. Ce fut un travail de quatre longues années [6].

Kyiv, mémorial Tchernobyl, 2024, photo personnelle.

Hiroshima, Tchernobyl, Fukushima : des crimes contre l’humanité [7]

国际呼吁广岛,切尔诺贝利,福岛:反人类罪

Хіросіма, Чорнобиль, Фукусіма : злочини проти людяності

Depuis 1945, plus de 2 400 explosions aériennes, sous-marines ou souterraines ont eu lieu dont la puissance de la Tsar Bomba [8] équivalait à près de quatre mille fois ( ! ) celle d’Hiroshima : le 30 octobre 1961, sa détonation en Nouvelle Zemble a provoqué un séisme de magnitude 5 et engendré une boule de feu de 7 kilomètres de diamètre. On a pu apercevoir l’éclair de l’explosion à près de mille kilomètres du point zéro, le champignon atomique a atteint une altitude de 64 kilomètre avec un diamètre de 30 à 40 kilomètres et la chaleur a été ressentie à 300 kilomètres. La Tsar Bomba pouvait infliger des brûlures au troisième degré à plus de 100 kilomètres de distance et sa zone de destruction totale mesurait de 25 à 35 kilomètres de rayon, c’est-à-dire qu’elle aurait pu réduire toute l’Île de France en cendres radioactives pour longtemps. Pour autant, il ne faudrait pas en oublier les déchets radioactifs massivement rejetés en mer jusqu’en 1993, [9] les innombrables « incidents » [10] et les dizaines d’accidents de grande ampleur dans les centrales dont les premiers connus datent de l’automne 1957 à Windscale (rebaptisé Sellafield, côte Nord-est de l’Angleterre) et Maïak (sud-est de l’Oural, Russie).

Les enjeux sont tellement considérables que les conséquences de toutes ces contaminations au long cours ont toujours été farouchement niées par tous les États nucléaires. Il n’empêche que la dispersion planétaire de la radioactivité depuis 1945 n’est pas contestable, puisqu’on en retrouve les traces datables de manière précise, jusque dans les carottes de glace du pôle Sud [11]. Mais comme l’OMS est sous la tutelle de l’AIEA depuis 1959 et que le village pro-nucléaire international est puissant, aucune enquête épidémiologique internationale digne de ce nom n’a jamais été diligentée. Seul et unique exemple en la matière, un comité européen sur les risques de l’irradiation (CERI) de quarante-six personnes, constitué à la demande des eurodéputés verts en 1998, en a étudié l’impact sur les populations mondiales depuis l’après-guerre ; il avance le chiffre de soixante-cinq millions de personnes dont la mort doit être imputée à cette industrie [12]. Autrement dit, ce dont il est question, c’est d’un évènement dont l’importance est de premier plan au xxe siècle, mais comme il n’est assignable ni à un lieu, ni à des belligérants identifiés, ni à une date précise, il en devient invisible pour l’histoire officielle.

D’autant que les organisations intergouvernementales embarquées dans le nucléaire ont rapidement appris qu’il valait mieux ne pas le nier mais instiller le doute – comme les cigarettiers états-uniens – en finançant des recherches scientifiques crédibles sur l’ensemble des facteurs susceptibles d’entraîner les morbidités incriminées. Pour ce faire, ils se sont appuyés sur les vérités suivantes : d’une part, toutes les pathologies peuvent être multifactorielles, d’autre part la hiérarchie de leurs causes est inaccessible car celles-ci s’agencent de manière singulière suivant l’hérédité des personnes touchées, leurs environnements etc. Le doute fut donc de rigueur et plus rien n’était connaissable avec un degré de certitude suffisant.

Tchernobyl : irradiations et multi-contaminations « à rebonds » [13]

Tout comme le 6 août 1945, le 26 avril 1986 est une date historique pour l’ensemble de l’humanité. Dès les débuts du cataclysme, les irradiations furent violentes, très supérieures à celles d’Hiroshima ou de Nagasaki, multiples, complexes et pérennes, y compris à des milliers de kilomètres de l’accident : c’est une des particularités de Tchernobyl par rapport aux bombardements de 1945.

En explosant, le réacteur n°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl n’a pas seulement rejeté des gaz et des aérosols divers issus de la désintégration atomique des matériaux fissiles, comme le ferait une bombe, mais il a également rejeté « des particules chaudes solides » [14] : ce sont des fragments de tous types de matériaux devenus radioactifs qui sont retombés sur le site ou à proximité de la centrale. Par la suite, des « particules chaudes liquides » se sont également formées dans le sol après les pluies. Lorsque ces particules pénètrent dans l’organisme par l’eau et les aliments ingérés ou par l’air inhalé, elles produisent, même longtemps après leur émission, des doses élevées d’irradiation ponctuelle interne. Cette remarque est importante pour la compréhension des suites de l’accident.

« Liquidateur » armé de pelles et de brouettes chargés de dégager les morceaux du réacteur 4 qui ont atterri sur le toit du réacteur 3 voisin. Aucun ne survivra. INA.

Depuis la nuit du désastre, les irradiations ont été peu à peu supplantées par des contaminations de long terme et la situation radiologique évolue d’une manière que nul ne pouvait prédire. Deux exemples :

  • Suite aux processus de désintégration du plutonium 241, la formation naturelle de l’américium 241, puissant émetteur de rayons gamma, constitue un aspect important de la contamination de nombreux territoires situés jusqu’à un millier de kilomètres de l’explosion. À cause de cette désintégration progressive, les territoires dont le niveau de rayonnements gamma était faible sont redevenus dangereux.
  • Il y eut une forte redistribution des radionucléides dans les écosystèmes du fait de leur concentration par les organismes vivants (bio-accumulation) et de leur migration, après quelques années, dans les parties du sol où plongent les racines : ces radionucléides sont alors devenus de plus en plus accessibles aux végétaux, qui les reportent pour la deuxième fois à la surface du sol. C’est une des causes de l’expansion et de l’aggravation de la morbidité et de la mortalité atomique dans les territoires contaminés.
Premier sarcophage, 2005, photo AIEA.

Outre cancers et leucémies, voici quelques-unes des maladies induites par Tchernobyl

  • La contamination radiologique de Tchernobyl a influé sur le fonctionnement de tous les organes du système endocrinien dont l’effondrement joue le rôle principal dans le développement de la pathologie du système immunitaire.
  • Les maladies des organes circulatoires sont une des causes principales d’invalidité et de mort des « liquidateurs ».
  • Le vieillissement accéléré provoqué par la catastrophe de Tchernobyl a déjà touché des centaines de milliers de personnes et en touchera des millions dans le futur.
  • Le saturnisme est devenu une des pathologies importantes. En effet, entre 2 400 et 6 720 tonnes de plomb ont été déversées au cours des opérations d’extinction. Une partie importante de ce plomb a été rejetée dans l’atmosphère suite à sa fusion, à son ébullition et à sa sublimation dans l’incendie du réacteur.

En outre, les conséquences génétiques causées par la catastrophe de Tchernobyl toucheront pendant des siècles des centaines de millions de personnes, dont :

  • celles qui ont subi le premier choc radiologique (irradiation externe forte et brutale), parce que la quantité et la virulence des radionucléides rejetés dans l’écosphère furent infiniment supérieures à celles d’Hiroshima ;
  • celles qui vivent, et vivront pendant les 300 années à venir, dans les territoires contaminés par le strontium 90 et le césium 137, ou celles qui vivront dans les territoires contaminés par le plutonium et l’américium pendant des milliers d’années ;
  • les enfants des géniteurs irradiés, pendant des générations, où qu’ils vivent par la suite.

Le secret, la falsification officielle des données et les malversations

Il n’y a pas de données instrumentées disponibles de la contamination de tous les pays d’Europe par l’ensemble des radionucléides dispersées lors de l’accident de Tchernobyl, et désormais il n’y en aura plus jamais. Le rapport Forum Tchernobyl (2005) de l’AIEA et de l’OMS ne discute donc que des données concernant les territoires du Bélarus, de l’Ukraine et de la Russie occidentale, passant sous silence la contamination des autres pays européens.

Or, même si la densité actuelle de la contamination n’est pas élevée dans un territoire, l’énorme contamination des premiers jours et des semaines qui ont suivi la catastrophe (on sait par construction rétrospective que, dans certains territoires, l’activité des retombées radioactives dépassait 10 000 fois les niveaux du fond radioactif naturel), jointe à la faible contamination persistant sur des décennies, ont pu influer et influeront considérablement sur la santé des habitants et sur l’environnement.

D’autre part, la suppression des institutions chargées d’examiner les suites pathologiques de Tchernobyl, le détournement des équipes de chercheurs de l’étude des problèmes engendrés par la catastrophe, le harcèlement et l’emprisonnement de certains médecins spécialisés, sont autant de tentatives concertées et persistantes pour cacher la vérité [15].

Aussi, l’exigence avancée par les spécialistes de l’AIEA et de l’OMS, à savoir de prouver d’une manière certaine la corrélation entre la charge radioactive d’une personne concrète et l’atteinte à sa santé afin de démontrer le lien entre la maladie et l’irradiation de Tchernobyl, relève de manœuvres intellectuelles particulièrement malhonnêtes.

En plus de ces malversations en ex-URSS, en Ukraine, au Bélarus et au sein des principales organisations intergouvernementales concernées (CIPR, AIEA et OMS) les volontés de minimiser les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl sont légion. En voici quelques exemples :

  • Dans aucun des livrets militaires des dizaines de milliers militaires en service qui ont participé aux travaux de « liquidation » il n’a été enregistré le dépassement de la norme alors en vigueur de 25 rœntgens [16] alors en vigueur. Mais l’examen clinique de 1 100 militaires liquidateurs a révélé chez 37 % d’entre eux les symptômes hématologiques de la maladie des rayons, indiquant à l’évidence que ces personnes ont reçu bien plus de 25 rœntgens [17].
  • La médecine officielle n’a commencé à reconnaître la fréquence de la cataracte « tchernobylienne » que 8 ou 9 ans après sa découverte. On se souviendra que les autorités nipponnes ont mis 12 années à reconnaître les suites radiologiques d’Hiroshima et de Nagasaki pour la population. Ce fut la même chose en ce qui concerne le cancer de la thyroïde, la leucémie et les affections du système nerveux central.

Les conséquences de Tchernobyl sur la santé publique

En résumant sommairement les données publiées dans le rapport du CERI, la contamination radioactive de Tchernobyl a touché près de 400 millions de personnes (205 millions en Europe et environ 200 millions hors Europe). L’analyse des courbes de la morbidité générale des enfants vivant dans les territoires contaminés de l’ex-URSS est particulièrement désespérante : seulement 20 % d’entre eux sont en bonne santé. Dans certaines régions du Polessié il n’y en a plus un seul. En Allemagne, les dents des enfants nés après la catastrophe contenaient 10 fois plus de strontium 90, tout comme on retrouve de l’uranium dans les dents de lait des enfants anglais résidant près de Windscale (Sellafield) 53 ans après cette autre catastrophe atomique. Le nombre des victimes de Tchernobyl croîtra pendant plusieurs générations. Au cours des quinze premières années suivant la catastrophe, il peut être estimé de la manière suivante :

Belarus, Ukraine, Russie d’Europe : 237 000
Reste de l’Europe : 425 000
Asie, Afrique, Amérique du Nord : 323 000
Monde entier : 985 000 [18]

Tchernobyl : une catastrophe nucléaire des temps modernes

Les catastrophes atomiques ont ceci de particulier qu’elles délimitent toujours une fracture multidimensionnelle de l’histoire du vivant :

  • La perte irrémédiable de tout un monde vivant sur d’immenses territoires, un printemps sans cris des oiseaux, et des arbres roussis par un gigantesque et silencieux incendie.
  • Une mortalité si nombreuse, et dans des conditions si inhumaines, que le travail de deuil s’avère impossible à réaliser, surtout « au temps de la mort sèche » [19].
  • Un événement imprévu et inconcevable, qui dépasse nos facultés d’imagination, et dont les conséquences futures sont elles-mêmes imprédictibles.
  • Des irradiés/contaminés subissant une atteinte aussi bien mentale que physique, dont certains effets s’étaleront sur plusieurs générations, pour donner naissance à des lignées d’êtres difformes.

Autrement dit, « un avant et un après » sans retour possible. Un trou dans la mémoire symbolique des humains, dans leur inconscient, ce qui nous prépare « un retour du refoulé » à la mesure de l’événement. Mais de plus, et c’est là le « double effet paradoxal » des catastrophes atomiques, elles n’ont pas de fin, pas de terme prévisible : c’est un monstre qui pousse et dévore de l’intérieur l’humanité, dont la morbidité persistante est difficilement évitable. La catastrophe atomique « colonise l’avenir et n’offre aucune possibilité d’échapper au destin tragique : aucune culture n’est prête à affronter ce pari » [20].

Le négationnisme et ses conséquences à l’ère atomique

Les États et les organisations intergouvernementales (UNSCEAR, CIPR etc.) ont délibérément minimisé les conséquences sanitaires de Tchernobyl : ce parti pris concerne également l’OMS [21] et sa fameuse thèse d’une trentaine de morts jusqu’en 2005. Mais il y a bien pire depuis le 6 août 1945 (cf. supra).

Figures de la défaite déshonorante du Japon, les Hibakushas, assimilés aux pestiférés par peur d’une contagion fantasmée, furent l’objet de la honte publique, décourageant ainsi la plupart des rescapés de participer à un quelconque travail de mémoire, témoignages dont on a vu avec Primo Levi, Robert Antelme, David Rousset, Charlotte Delbo, Elie Wiesel, Jorge Semprun, Jean Améry et les autres survivants, l’importance capitale dans la reconstruction intellectuelle et politique de l’après-guerre. Les édiles japonais procédèrent à une « reconstruction » rapide de la ville qui eut pour but d’effacer méticuleusement toutes les traces de leur défaite et de ce crime effroyable. Contrairement à ce qui s’est produit après Auschwitz-Birkenau, vainqueurs et vaincus se sont associés pour aveugler l’humanité, avec succès jusqu’à ce jour, sur la nature des crimes commis à Hiroshima et Nagasaki. Un exemple : avec l’aide des autorités japonaises, les États-uniens ont mené sur place des études sur les conséquences de ces bombardements, études qui furent versées aux archives secrètes de Washington, longtemps inaccessibles. En plus du mépris des victimes en souffrance dont cela témoigne, ce sont sur ces mêmes archives que les États et les organisations internationales se basent encore aujourd’hui pour nier les effets des faibles doses à long terme.

Ne pas laisser de traces, tel est le credo commun à tous les criminels et négationnistes (cf. ce qu’en dit plus précisément Günther Anders [22]). Il en fut de même à Tchernobyl et en sera de même à Fukushima. Le travail de mémoire est ainsi forclos, comme on tente d’enfermer un déchet radioactif dont on sait pertinemment qu’on en retransmet la dangerosité aux générations suivantes.

Un autre versant de la politique négationniste face à tous ces dangers consiste en un raisonnement de type scientiste qui les transforme en risques statistiques. Ce que vise à cacher cette manipulation intellectuelle du risque, c’est qu’en cas de catastrophe (le « risque résiduel »), ce sont toujours les États qui sont appelés à la rescousse car les moyens privés sont à l’évidence insuffisants pour y faire face. Mais depuis Tchernobyl et Fukushima, les habitants de tous les pays de la planète doivent savoir qu’ils ne peuvent plus compter sur leurs gouvernements pour les protéger efficacement, ni avant et ni après une catastrophe atomique. C’est pourquoi nous pouvons dire que les populations du monde entier, après avoir été évacuées du choix politique – aucune société civile ne fut jamais consultée sur le nucléaire – courent le risque d’être évacuées de leurs territoires nourriciers, d’être « expulsées de leurs vies ».

La catastrophe de Tchernobyl aurait pu être encore plus grave

La catastrophe trouve son origine dans le projet inouï consistant à tenter une expérience au cours du fonctionnement du réacteur : il s’agissait de voir, dans le cas d’un arrêt d’urgence, s’il était possible d’utiliser le dégagement calorifique résiduel pour une production supplémentaire d’énergie électrique. Autrement dit, le monde vivant était devenu un laboratoire scientifique à grande échelle. Mais le rejet du seul réacteur n°4 a provoqué une contamination des dizaines de fois supérieure à celle due aux bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, et le « nuage de Tchernobyl » a fait au moins deux fois le tour de la Terre, ce qui fait de Tchernobyl la plus grande catastrophe technologique des temps modernes à ce jour.

Mais il y a plus grave. Le Pr. Vassili Nesterenko, physicien nucléaire qui fut directement en charge des conséquences de la catastrophe, explique [23] que les 1 400 kg [24] du mélange uranium-graphite au contact de l’eau constituaient une masse susceptible de provoquer une explosion atomique d’une puissance de 3 à 5 mégatonnes, soit environ 200 fois la puissance de l’explosion d’Hiroshima. Cela se serait produit si une quantité suffisante du corium, qui avait déjà percé la cuve du réacteur, avait transpercé la dalle de béton qui le séparait des masses d’eau contenues dans les sous-sols du réacteur. « Une explosion d’une telle puissance pouvait provoquer des radiolésions massives des habitants dans un espace de 300-320 km de rayon (englobant les villes de Kiev et de Minsk) et toute l’Europe pouvait se trouver victime d’une forte contamination radioactive rendant la vie normale impossible. […] Mon opinion est que nous avons frisé à Tchernobyl une explosion nucléaire. Si elle avait eu lieu, l’Europe serait devenue inhabitable [25] ».

2011. En avril 1986, les opérateurs travaillant dans cette salle de contrôle du réacteur n°4, située dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, ont commis une série d’erreurs lors d’un test de sécurité. La fusion du réacteur qui a suivi est à l’origine du plus gros accident nucléaire connu à ce jour.

Fukushima, une réplique de Tchernobyl

Au Japon, les systèmes de refroidissement ne pourront plus jamais être remis en service en raison de leur état. Tandis que l’on injecte de l’eau borée dans les cuves et de l’azote pour inerter l’atmosphère des bâtiments, une énorme quantité d’eau y est quotidiennement déversée pour les refroidir afin d’éviter que les coriums transpercent l’enceinte et atteignent ces mêmes masses d’eau, ce qui pourrait être très grave. Et ce n’est pas un, mais quatre réacteurs, dont le n°3 qui fonctionnait au MOX [26] français, qui sont concernés. Sans parler des conséquences d’une éventuelle réplique sismique, que l’on ne peut malheureusement pas écarter au vu de l’emplacement de la centrale. Dans ces conditions, qui peut prédire les effets cumulatifs possibles de ce type de situation, au Japon ou ailleurs ? Or, ce qu’il fut possible de mettre en place à Tchernobyl pour éviter la catastrophe planétaire ne le sera vraisemblablement plus jamais nulle part sauf, peut-être pour quelque temps encore, en Chine. En ex-URSS, il fût possible d’enrôler 800 000 « liquidateurs », les services de secours civils de tout un immense pays, des centaines de pompiers, dix mille mineurs, une armée encore puissante avec ses dizaines de milliers de réservistes, et ce sur ordre du secrétaire du Politburo. Le déploiement de tels moyens ne sera plus possible dans d’autres cas similaires, et il est douteux que l’appel aux autres pays soit suffisant : en démocratie libérale, il y aura peu de volontaires pour mourir dans des souffrances que l’on sait atroces.

La perspective d’avoir à survivre en territoire contaminé ne peut être exclue

Dans les territoires contaminés par les dépôts de Tchernobyl, il est dangereux de s’occuper d’agriculture, il est dangereux d’arpenter les forêts, dangereux de pêcher le poisson et de chasser le gibier, il est dangereux de consommer les denrées produites localement sans contrôler leur radioactivité, dangereux de boire le lait et même l’eau. Tout ce qui constituait depuis des millénaires la plus sûre et la plus fidèle des sources de vie – l’air, les eaux naturelles, les fleurs, les fruits de la terre, les forêts, les fleuves et les mers – tout cela est devenu en quelques jours source de danger pour l’homme et l’animal. La catastrophe ukrainienne nous l’a enseigné, il faut également prendre en compte les effets délétères sur la santé des dites faibles doses, inhalées ou ingérées via l’alimentation, qui vont ensuite se fixer dans l’organisme et produire leurs effets des années plus tard.

Les appareils automatiques de spectrométrie tels le SCRINNER en usage en Biélorussie, sont conçus pour mesurer l’activité des radionucléides dans le corps humain. Ces appareils devraient être d’usage courant dans tous les pays sous le vent de centrales atomiques en activité. Par ailleurs, dans de véritables prescriptions publiques à grande échelle, il faudrait préciser les avantages et les limites des pastilles d’iode et des mesures de confinement, les gestes qui sauvent, les « périmètres d’évacuation », les plans d’urgence, etc. C’est pourquoi, dans tous les pays, les organisations de la société civile doivent considérer l’importance de la création d’un système de contrôles radiologiques indépendant du système officiel.

L’industrie nucléaire, une banalisation radicale du mal

À travers son concept de « banalité du mal », Hannah Arendt a démontré dans les années soixante que des crimes contre l’humanité avaient été perpétrés par des hommes ordinaires parce qu’ils ne se posaient pas de questions sur les fins de leurs activités. D’ailleurs, à partir du moment où ils étaient liés par un serment de fidélité à leur hiérarchie (ou à une idéologie, toutes choses qui sont aujourd’hui érigées en valeurs universelles par la raison calculatrice dans le monde du « travail » et ailleurs), ils tenaient ces activités pour légitimes.

Ce concept de « banalisation du mal » n’est pas issu de supputations sur une « nature humaine », mais bien d’une analyse socio-historique de ce qui s’est passé en Europe entre 1933 et 1945 et de ce qui en a préparé l’avènement. Des décennies après, à moins de croire en un monde fixiste, il faut oser tirer les conclusions de ce qu’Hannah Arendt avait écrit.

Historiquement, la banalisation du mal occidental s’est répandue à grande échelle à partir du moment où le travail et les êtres humains ont été « industrialisés » c’est-à-dire coupés de leur réalité nourricière, terrestre, pour être encasernés, prolétarisés, disqualifiés, déréalisés et finalement déshumanisés. À partir de ce moment, tout a été possible dans l’ordre de la banalisation et tout est devenu acceptable dans l’ordre du mal, puisque toutes les fins humaines ont été discréditées au seul profit de l’aliénation productiviste et marchande.

Les choses ont empiré sur tous les plans, y compris psychique [27]. Alors, il faut avoir le courage de dire que cette banalisation du mal est devenue omniprésente et que, en conséquence, nos sociétés ne sont plus que des « totalitarismes démocratiques » nous menant au(x) désastre(s) définitif(s), ce qui devrait être analysé comme tel dans l’ordre du politique. Porteuse de mort généralisée du vivant sur la planète, l’industrie nucléaire en est un exemple particulièrement frappant. Mais les gouvernements et la plupart des médias occidentaux (la guerre froide, qui a duré quarante ans, y aura bien pourvu) ont tout fait pour recouvrir les 6 et 9 août 1945 – cette défaite historique de l’humanité – d’un épais manteau d’admiration et de dévotion devant le génie et la puissance des chercheurs, de la science, de la technique, de l’industrie. Un nouveau dieu est apparu ce 6 août 1945, à la puissance inquiétante certes, comme tous les dieux, et à la gloire duquel de nouveaux hymnes ont été rapidement forgés.

Le largage des bombes atomiques, puis « l’expérience Tchernobyl », furent non seulement un crime contre l’humanité mais, fait nouveau, un crime contre la Nature, ce que l’on appellerait aujourd’hui un écocide. Si le refoulement de ce type de catastrophe systémique pour l’écosphère persiste, il ne sera pas sans conséquences pour l’avenir de l’humanité et sa manière d’en écrire l’histoire.

Une conclusion s’impose donc : il faudrait mettre sur pied un tribunal international, à l’image de celui conduit par Bertrand Russell, jugeant les crimes atomiques contre l’humanité à Tchernobyl et ailleurs, depuis le 6 août 1945 jusqu’à Fukushima, en passant par Fallujah [28].

Cet appel a été signé par :

Paul ARIES, philosophe et écrivain, intellectuel de référence du courant de la décroissance, a publié La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, La Découverte, 2011.

Marc ATTEIA - Docteur en mathématiques appliquées, professeur honoraire de l’Université de Toulouse, auteur de Hilbertian kernels and spline functions, (Elsevier Science Publishers, 1992) et Le technoscientisme, le totalitarisme contemporain, (Yves Michel, 2009).

Martine DARDENNE, philologue, sénatrice honoraire, Administratrice du Groupe de réflexion et d’action pour une politique écologique : grappebelgique.be/

Marie-Christine GAMBERINI, traductrice, référente de l’association Les Amis de la Terre France sur le nucléaire et l’énergie.

Raphaël GRANVAUD, écrit dans « Billets d’Afrique » de l’association Survie, auteur de Que fait l’armée française en Afrique, (Agone 2009) et de Areva en Afrique, une face cachée du nucléaire français, (Agone 2012).

Alain GRAS professeur émérite de l’Université Paris I et directeur du Centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques, cofondateur de la revue Entropia, auteur de Le choix du feu. Aux origines de la crise climatique, (Fayard, 2007).

François JARRIGE, Maître de conférence à l’Université de Bourgogne, auteur de Face au monstre mécanique. Une histoire des résistances à la technique, (Imho, 2009).

Baudouin JURDANT, Professeur émérite à l’Université Paris VII, traducteur de Paul Feyerabend, auteur de l’ouvrage Les problèmes théoriques de la vulgarisation scientifique, (Les Archives contemporaines, 2009).

Paul LANNOYE, Docteur en sciences physiques, député européen honoraire, administrateur responsable du Groupe de réflexion et d’action pour une politique écologique (GRAPE) en Belgique, co-traducteur en français du rapport du CERI, (Frison-Roche, 2004).

Serge LATOUCHE, professeur émérite d’économie de l’Université Paris XI et objecteur de croissance, auteur de Vers une société d’abondance frugale ; Contresens et controverses sur la décroissance, (Mille Et Une Nuits/Fayard, 2011).

Frédérick LEMARCHAND, Sociologue, co-directeur du pôle RISQUES, Université de Caen, membre du Conseil scientifique du CRIIGEN. Coauteur de Les Silences de Tchernobyl et du film La vie contaminée, Conseiller de l’exposition internationale Il était une fois Tchernobyl.

Corinne LEPAGE, ancienne ministre de l’environnement, députée européenne, enseignante à l’IEP, a publié La vérité sur le nucléaire ; le choix interdit, (Albin Michel, 2011).

Stéphane LHOMME, Président de l’observatoire du nucléaire, auteur de L’insécurité nucléaire ; bientôt un Tchernobyl en France, (Yves Michel, 2006).

Jean-Marie MATAGNE, Docteur en philosophie, Président de l’Action des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire (www.acdn.net), auteur de En finir avec la terreur nucléaire et de Désarmer pour vivre sur une planète sans armes ni centrales nucléaires.

Roland MERIEUX, secrétaire de l’Union internationale pour l’assistance aux liquidateurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl et aux victimes nucléaires.

Jean-Marie PELT, Président de l’Institut Européen d’Ecologie et professeur honoraire de l’Université de Metz, dernier ouvrage : Heureux les simples, (Flammarion, 2011).

Jean-Marc ROYER, ingénieur, auteur, a publié La science creuset de l’inhumanité. Décoloniser l’imaginaire occidental, (L’Harmattan, 2012).

Jacques TESTART Agronome et biologiste, docteur en sciences, directeur de recherche honoraire à l’Inserm ; ex-président de la Commission française du développement durable (1999-2003). Co-auteur de Labo-planète. Ou comment 2030 se prépare sans les citoyens, (Mille et une nuits, 2011).

Alexeï YABLOKOV, académicien russe, voir le site Reporterre à son sujet.

[1Sa version princeps fut relayée par « Independent Who » et signée, entre autres, par Marc Atteia, Martine Dardenne, Marie-Christine Gambérini, Raphaël Granvaud, Alain Gras, François Jarrige, Baudouin Jurdant, Paul Lannoye, Serge Latouche, Frédérick Lemarchand, Stéphane Lhomme, Jean-Marie Matagne, Roland Mérieux, Jean-Marie Pelt†, Jacques Testart, Alexeï Yablokov†.

[2En témoigne la douzaine d’articles publiés sur fukushima-blog.com et intitulés : « Synthèse et commentaire des inspections conduites en 2011 par L’ASN », « Maitriser le nucléaire… ou fermer toutes les centrales du monde », « La piscine de tous les dangers », « Rapport de la commission indépendante sur la catastrophe nucléaire de Fukushima : la vérité dévoilée », « La bombe atomique, un pur produit de la technoscience », « Une ’commission d’investigation’ sur Fukushima téléguidée par le village nucléaire », « Conference de presse de l’ASN du 28 juin 2012 : une langue de bois bien ciselée », « 900 prescriptions applicables aux centrales françaises », « Le premier été silencieux de l’histoire du monde », « Les îles Marshall, un des cimetières de la Terre », « Atoms for Peace à la sauce baroque, au bas mot ».

[3Il fallut beaucoup de temps pour en décrypter tous ses aspects car le village pro-nucléaire mondial et les autorités soviétiques avaient joint leurs efforts pour les dissimuler. De plus, je n’avais pas encore traduit les archives étatsuniennes concernant l’essai nucléaire du 16 juillet 1945 au Nouveau Mexique.

[4Ces centrales ont été mises en service en dépit des suites pathologiques des bombardements, en dépit des failles tectoniques qui entourent le Japon, en dépit des malfaçons de construction connues et en dépit de la puissance répertoriée de certains tsunamis.

[5Ces réacteurs de type RBMK avaient été choisis pour leur plus grande capacité à produire du plutonium à usage militaire. Daniel Bastien, « Réacteurs RBMK », site de l’ingénieur, 10 janvier 2000 et Les voix du nucléaire, réacteurs RBMK.

[6Ce qui a engendré par la suite l’écriture du livre Le Monde comme projet Manhattan. Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant, Le Passager Clandestin, 2017.

[7J’ai ultérieurement montré que cela était le qualificatif adapté aux bombardements atomiques du Japon. Bien qu’avec des attendus différents, il en est de même de Tchernobyl et de Fukushima.

[8Entre 53 mégatonnes selon l’IRSN et 100 mégatonnes selon Andreï Sakharov, Mémoires, Paris, Seuil, 1990, p. 246.

[9En 1967 et 1969, la fosse des Casquets, à 15 km des côtes du Cotentin, a ainsi servi de poubelle nucléaire sous-marine : 14 200 t de déchets provenaient du CEA de Marcoule, géré par l’Andra. En 1993, une convention internationale a finalement été signée pour interdire définitivement cette pratique. Ce qui n’a pas empêché de continuer à rejeter en mer – via une canalisation de 5000 m découverte par Greenpeace – les effluents liquides issus des retraitements de la Hague. Article de Jean-Dominique Merchet, Libération, 21 juin 1997.

[10Il s’agit de bombes « perdues » ou larguées par des avions en difficulté, de sous-marins nucléaires disparus etc,. Cf. à ce sujet le site http://www.astrosurf.com/luxorion/accidents-nucleaires-militaires3.htm

[11Claude Lorius, Voyage dans l’Anthropocène, Arles, Actes Sud, 2010.

[12Comité européen sur le risque de l’Irradiation, Recommandations 2003 du CERI, Paris, Frison Roche, 2004, p. 168. https://euradcom.eu/ecrr/

[13La grande majorité des informations qui suivent sont extraites du livre d’Alexeï V. Yablokov, Vassili B. Nesterenko, Alexeï V. Nesterenko, « Tchernobyl, conséquences de la catastrophe pour l’homme et la nature », annales n°1181 de l’Académie des sciences de New York, 2009, dont le choix de textes traduits en français est dû à Wladimir Tchertkoff avec la collaboration de Lisa Mouravieff.

[14Au moment de l’accident, l’activité de certaines « particules chaudes » atteignait 10 à 12 mille becquerels, ce qui pouvait provoquer la mort en quelques heures.

[15Yuri Bandajevski fut arrêté en juillet 1999, prétendument dans le cadre des mesures d’urgence destinées à combattre le terrorisme. Arbitrairement détenu, puis accusé de corruption et condamné le 18 juin 2001 à huit années de prison, malgré la rétractation publique de son accusateur, au terme d’un procès digne de ceux des années 1930, il fut incarcéré jusqu’en 2005. Vassili Nesterenko, directeur de l’Institut indépendant biélorusse de protection radiologique Belrad, qu’il a créé en 1989 avec l’aide d’Andreï Sakharov, Ales Adamovitch et Anatoli Karpov, a été menacé d’internement en asile psychiatrique par le KGB, a subi deux attentats, et est décédé le 25 août 2008 après une opération à l’estomac.

[16Ancienne unité de mesure des radiations abandonnée pour le Sievert. Ici 25 rœntgens = 250 mSv.

[17Alexeï V. Yablokov, Vassili B. Nesterenko, Alexeï V. Nesterenko, annales déjà citées.

[18Alexeï V. Yablokov, Vassili B. Nesterenko, Alexeï V. Nesterenko, op. cit. Ces chiffres ont été largement revus à la hausse soit par l’académie des sciences de New York, soit à la suite de la conférence internationale de novembre 2010, La gazette nucléaire, 259, février 2011.

[19Allouch Jean, Érotique du deuil au temps de la mort sèche, EPEL, 1995.

[20Frédéric Lemarchand, sociologue, membre du Conseil scientifique du CRIIGEN, article du 17 mars 2011, Les Échos.

[21Un accord a été signé en 1959 entre l’AIEA et l’OMS obligeant celle-ci à soumettre sa position à celle de l’AIEA dans tous les cas où le nucléaire est en jeu.

[22Günther Anders, Hiroshima est partout, Seuil, 2008.

[23Dans le film « Tchernobyl. La vie contaminée, vivre avec Tchernobyl » de David Desramé et Dominique Maestrali.

[24Il reste encore en 2011 l’équivalent de quelques dizaines de tonnes d’uranium sous le sarcophage.

[25Lettre du professeur Nesterenko à Wladimir Tchertkoff, Solange Fernex et Bella Belbéoch, janvier 2005.

[26Combustible constitué d’un mélange d’oxydes d’uranium, mais aussi de plutonium, ce qui réduit les marges de sécurité (sa température de fusion étant plus faible et plus rapidement atteinte) et accroît sa dangerosité : quelques milligrammes suffisent à déclencher une mort rapide.

[27Melman Charles, Lebrun Jean-Pierre, La nouvelle économie psychique, une nouvelle façon de penser et de jouir aujourd’hui, Eres, 2009.

[28 Ville martyre d’Irak devenue radioactive suite aux nombreuses bombes à uranium appauvri qui y ont été lâchées par les États-unis en 2004. «  Fallujah  : un nouvel Hiroshima ?  », France Culture, 9 août 2010.

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