Manifeste du parti grumaliste

Isolés et Relais

Fred Bozzi - paru dans lundimatin#512, le 17 mars 2026

La société de connexion lie ensemble tout ce qu’elle peut lier. Elle prétend par là-même dématérialiser les existences sociales – c’est son projet. Aussi n’y a-t-il pas de lutte des classes, même en période électorale. Nous sommes un certain nombre à nous en inquiéter.

I. Isolés et Relais

La société actuelle est une société de connexion. Sur la base d’une annihilation des liaisons les plus spontanées, elle construit des liens tous azimuts. Ainsi établit-elle des liens de sécurité et de performance économique, évidemment, mais aussi les liens de convivialité, d’amitié et d’amour – voire de parenté. Ces liens sont créés à son image : ce sont des liens portables et numériques, des liens encodés dont le code est précieux. Ces liens relèguent au second plan les matières entre lesquelles ils sont tissés, et servent la dématérialisation de l’existence sociale.

La société de connexion se nourrit en outre des liens qu’elle a constitués – elle les exploite. Les liens produisent en effet de l’information chaque fois que les membres qui y résident les actualisent pour leur propre compte. Les contenus des messages qu’ils s’envoient sont exploitables, mais portent déjà, par le seul fait d’exister, des informations utiles : toute action génère une trace qui vient nourrir les bases de « données » [1]. L’analyse de celles-ci permet de disposer d’informations plus utiles encore (par exemple la prédiction des conduites). Sous couvert de protection, d’équité, d’écologie, le recours à l’Intelligence Artificielle va considérablement augmenter cette exploitabilité des informations.

Une multitude d’objets participent activement à la construction et au renforcement de la société de connexion : cartes biométriques et GPS en tous genres pour les déplacements ; portes et volets, caméras et verrous, écrans et enceintes, terrasses et jardin pour la maison ; bracelets traqueurs d’activités, capteurs de sommeil, boites à médecins, tensiomètres, balance, lunettes pour la santé. L’emblème de ces objets est le téléphone portable : il permet de piloter les autres objets, et semble concentrer en lui l’essence de la société de connexion.

L’utilisation de ces appareils ne relève pas de la science-fiction. Elle fait la réalité quotidienne – normale. Aussi nous paraît-il important d’évoquer l’exemple d’un objet qui passe désormais inaperçu : le compteur Linky. Hier problématique pour beaucoup, il semble aujourd’hui faire partie des meubles. Évidemment, selon les chantres de la société de connexion, cet outil permet le progrès et le salut par la déshumanisation (en matière de communication des chiffres de consommation d’électricité, les humains sont moins performants). Mais il vaut peut-être mieux comprendre son utilité sans se laisser bercer par leurs slogans.

En ce sens, nous voudrions indiquer que le compteur communiquant permet l’adaptation aux nouvelles conditions climatiques, politiques et économiques – il est un élément du système qui doit évoluer pour que les choses restent dans l’ordre. Sachant qu’on ne stocke pas l’électricité, il permet en effet de rendre la production d’électricité plus finement contemporaine de la consommation : si l’une et l’autre s’écartent trop (ne sont pas en phase), alors la fréquence électrique change, et cette modification interfère dans la production – elle peut mettre une centrale à l’arrêt, voire plusieurs en cas de réaction en chaîne [2]. Ainsi le nouveau compteur est-il « intelligent » au sens où il est capable de communiquer des informations de façon constante, en temps réel, vers des centres de pilotage qui traitent ces données pour gérer la production et l’acheminement de l’électricité.

En filigrane, il n’est évidemment pas difficile de voir que cette gestion du réseau électrique, et qui se fait à l’échelle européenne, favorise la création de nouveaux marchés : les données collectées sont vendues à des assurances très heureuses de connaître la fréquentation des habitations, voire le type de consommation électrique qui s’y fait jour, afin d’optimiser la tarification par secteurs [3]. Et il est aisé de comprendre qu’en plus de renforcer la société libérale guidée par les marchés, l’opération accompagne le pilotage social : elle permet de discipliner les sujets pour qu’ils deviennent des calculateurs sur pattes. On leur promet en effet le salut par les chiffres, et une place au paradis des Éclairés. A partir de là, tout autre comportement que celui du compteur paraît déviant : il faut calculer au plus près pour bien se conduire, les grands discours sur la stratégie des petits pas en sus. Autrement dit guider pour accorder aux nécessités du réseau, c’est guider dans la vie normale – renforcer la société de contrôle.

Rien d’étonnant à ce que la société de connexion traque ceux qui ne favorisent pas les connexions. Courriers et mails, messages écrits et audios, appels sur téléphone fixe ou portable, appels par des robots ou par des hommes et des femmes, les connexions sont multipliées pour signifier l’obligation à changer de compteur électrique. Le comble, c’est que les sanctions financières ne stoppent pas la traque : elles annoncent au contraire le redoublement des messages. Sans compter les coups fourrés : un mystérieux problème technique apparaît, qui empêche de faire une déclaration en bonne et due forme ; les chiffres déclarés ne sont pas transmis à l’opérateur qui émet la facture ; les tarifs sont tous passés en heures pleines ; l’amende stipule qu’aucune déclaration n’a été faite depuis plus d’un an… Voilà qui peut rendre paranoïaque : sur fond d’ignorance de ce qu’il y a derrière l’interface, le récalcitrant attend chaque fois la facture libératrice – celle qui dit que tout est en règle, que plus rien n’est dû pour l’instant (il bénéficie alors d’un sursis de deux mois, mais les rappels à l’ordre sont constants).

Les gens ainsi traqués sont même peu à peu ostracisés. Qui sont-ils pour s’approprier un appareil qui est la propriété d’Enedis, l’entreprise qui gère l’ensemble du système et le salut par les Ohms ? Qui sont-ils pour prétendre faire office de compteur, savant relai d’un réseau vertueux qui transmet en continu les données vraies du monde (chiffrées, à l’inverse des fake news) ? Qui sont-ils pour refuser d’aider au bon fonctionnement des choses, prévenir les pannes dans les hôpitaux ? Les isolants méritent assurément d’être isolés.

Il n’en faut pas plus pour convaincre les bons citoyens de s’appliquer à bien compter (scrupter leur Linky, aller vers les réductions, répondre aux incitations à moins consommer, acheter des appareils plus performants). Et plus globalement, de veiller à rester connectés, participer à construire la société de connexion clic après clic. Ils ont beau savoir que tout ceci fait avancer la numérisation du monde, attise la capture cognitive qui fait la matière première utile à la formation d’un monde entièrement informatisé ; ils ont beau savoir qu’on les invite à devenir agents d’un programme (ou sous-programmes d’un programme), à souscrire à l’idéal d’une société où les machines communiquent avec les machines ; ils ont beau savoir que la pression ambiante consiste à faire peser sur la conscience individuelle une part du poids d’un système qu’on lui impose – transfert habituel ; ils ont beau savoir que le tracking aboutit, aux États-Unis, à des exécutions sommaires en pleine rue, ils refusent d’en prendre conscience et d’en tirer les conséquences. Ils savent que s’ils savaient, ils vivraient comme des isolés paranos.

Pour conserver leur coolitude, les bons citoyens acceptent ainsi de ne pas trop en savoir. C’est tout bénéfice pour eux : car pour masquer la marchandisation et le contrôle social (en plus de certaines absurdités : utiliser moult matières pour dématérialiser les existences, solutionner les problèmes qu’elle a créés), la société de connexion donne une part de Pouvoir à tout ce qui opère une connexion. Mieux : qui connecte permet au Pouvoir de passer [4] et en récolte transitoirement une bribe. Ainsi les entreprises privées deviennent-elles agentes de la sécurité d’État, les pirates sont embauchés pour former les dépanneurs et les experts en cyberespace, les consommateurs sont encouragés à dégainer leur portable comme une arme (circulez, il n’y a rien à voir – ou Je vous filme).

Autant dire que les bons citoyens réactualisent en permanence leur relation au Pouvoir par la connexion. Mieux : ils s’en font discrets Relais, en mode diode qui plus est – par eux le Pouvoir ne passe qu’en un sens, aucun message contraire ne peut remonter vers les sources du Pouvoir. Ainsi les Relais s’écartent-ils des isolés, et les isolent plus encore. Disons même qu’à mesure que les Relais tracent le monde, participent au cliquage du monde qui va-t-en cloud, les isolés s’évanouissent. Les Relais vivent sans éclats ni velléités d’actions, mais sont en ce sens très opérants. Par eux, toute opposition est amortie dans une connexion sans fin – aidée par le calcul, la comparaison, l’argument de la précision comptable.

Dans la société de connexion, il n’y a pas de lutte des classes.

[1Dans la société de connexion, même les poubelles sont équipées de codes barre, même les robots demandent à ce que les humains prouvent qu’ils ne sont pas des robots – pour en tirer une information.

[2A ce titre, il faut se rappeler la panne d’avril 2025 en Espagne (qui a touché aussi le Portugal, Andorre, et certains territoires du Sud-Ouest de la France).

[3C’est déjà le cas du « contrat tempo » en France : le prix de l’électricité augmente selon la consommation globale.

[4La communication par courants porteurs en ligne (CPL) semble d’ailleurs exprimer l’essence du Pouvoir : la circulation – celle qu’affectionne l’Économie (les accords de libre-échange la précipitent, les agriculteurs récalcitrants sont sommés de ne pas entraver la circulation).

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