2- Relais et Grumeaux
Dans la société de connexion, les habitations sont des carrefours – non plus des foyers. Elles sont traversées de toutes parts par les lignes des réseaux d’information et sont essentiellement sources de données, plutôt que retraits du monde à l’abri de la société numérique. Elles imposent d’ailleurs aux habitant.es de borner chaque jour. Elles les contraignent même à faire le tour de leurs fragments pour reconstruire une réalité désespérément absente, à se faire touristes de leur propre lieu de résidence pour se donner le sentiment d’y vivre. A partir de là, les habitant.es se conforment en conscience aux normes de la mise en connexion.
Comment vivre dans cette situation physique et psychique ? Comment vivre dans un monde où il n’y a plus de foyer – habiter les ruines ? Les « philosophes du vivant » ont prétendu répondre. Il s’agissait pour eux d’éviter deux erreurs : 1- chercher à se séparer de la société de connexion pour habiter « la nature », voire s’y reconnecter, alors même que celle-ci n’existe qu’à titre d’illusion efficace, et qui détruit les milieux ; 2- pratiquer un marxisme surplombant, adopter un point de vue trop général pour se libérer du local déterritorialisé, manier des raisonnements abstraits qui conduisent à imaginer que le système s’effondrera par la seule réticence à se laisser compter. A partir de là, plutôt que penser que la société est un moule dans lequel les individus se coulent, ils proposaient de s’intéresser au tissage ambiant, reconsidérer de proche en proche les relations avec ce qui fait un monde. Et plutôt que s’imaginer tout recommencer à zéro, ils invitaient à construire et entretenir des liens d’un nouveau type (en remplacement des liens de la connexion ordinaire – des liens Linky).
Ainsi, selon eux, pour peu que l’on efface en soi toute trace de psyché conquérante, un autre monde devrait pouvoir
s’éveiller, peuplé d’êtres doués d’intériorité, et qui ne sont plus interchangeables. Il serait alors possible de pratiquer la « diplomatie des interdépendances », avoir des « égards ajustés » avec les vivants qui nous entourent, dixit Morizot, au lieu d’entamer une rébellion frontale contre le Pouvoir (celui d’Enedis et ses compteurs par exemple). Habiter reviendrait ainsi à cohabiter avec d’autres vivants – un territoire n’étant d’ailleurs pas un simple espace mais un ensemble comportemental (permettant la suspension de l’activité, il assure la survie). Et pour retrouver le foyer, il faudrait par exemple chercher à « habiter en oiseau », dixit Despret, avant de mener la lutte politique en « suivant la forêt ».
Le problème, c’est que les « philosophes du vivant » ont manifestement manqué d’efficacité, malgré leur prétention à la concrétude [2]. Peut-être parce qu’ils ne parlaient pas assez du type de liens que nous subissons quotidiennement, parce que ces spécialistes du lien oubliaient la vie des connecteurs en place, au point de devenir finalement indifférents aux vivants que nous sommes vraiment, dans cette société de connexion. Peut-être parce qu’ils avaient tendance à refouler, comme les Relais.
En lieu et place d’une philosophie du vivant, nous proposons donc de considérer les connexions concrètes. De regarder nos compteurs en face pour s’affronter à l’Inconscient de notre société (où les Index sont comme des Surmoi). Et nous proposons de prendre en compte la vie de nos consciences rétives, ce lien entravé de soi à soi qui implique une certaine incoïncidence à la société environnante. Bref : nous proposons de repartir de la situation qui nous est faite et, pour retrouver le sens du foyer, d’en revenir à une philosophie de l’existence [3].
Ainsi voulons-nous considérer pleinement le vide de la connexion des choses. Et surtout le sentiment qui accompagne notre solitude : l’angoisse – l’isolement fait l’angoisse. Qu’est-ce que cette angoisse ? C’est l’expérience d’un corps en train de quitter son vivant. Chaque personne un peu attentive à son existence sent la présence en elle de cette réalité à venir – et qui s’intensifie à l’occasion.
Cette angoisse est certes une expérience difficile – l’angoisse fait l’isolement. Mais elle charrie sa leçon : elle fait savoir qu’il y a quelque chose de mort dans la société de connexion. Mieux : elle apprend que la société est morte. Elle fait sentir qu’il n’y a plus d’expérience commune qui serait première, et qui ferait que les connexions seraient effectuées à partir d’objets secondaires. Par conséquent que dans la morte société, les appareils de connexion ne sont pas de simples outils au service des vies qui y résident : ce sont les traceurs de nos existences dématérialisées.
Depuis dix ans, cette funèbre vérité est certes camouflée, notamment par la dénonciation acharnée du « communautarisme ». Aussi les Relais sont-ils loin d’éprouver cette disparition : ils épousent au contraire le déni public par le clicage du monde (lui-même basé sur la reconnaissance et la réaffirmation des préjugés tranquillisants). Ils ont d’ailleurs développé une faculté étrange de lier ensemble le fait de se retirer dans les écrans (en famille, en se coupant prétendument de la place publique) et le traçage numérique (en souscrivant à tous les points de passage nécessaires à la société de connexion).
Pour rendre vie à l’expérience sociale, nous estimons donc nécessaire de nous opposer à cette attitude existentielle. Comment faire ? Les Relais-liants étant confirmés par leurs opposés (les isolés-isolants), il s’agit en l’occurrence de refuser de se laisser assigner, par eux, à cette place d’isolés. Il s’agit de changer de peau.
Et dans cette perspective, à notre tour, nous croyons bon d’éviter deux erreurs. La première erreur consisterait à sonner la révolte à grand renfort de métaphores électriques : prétendre « faire résistance » ou « court-circuiter » le réseau, « faire masse » pour disperser la surtension à même la terre, voire se convertir en « fusible » pour empêcher que la continuité du réseau soit assurée, et qu’il ne puisse plus fonctionner normalement. Il ne faut pas s’en tenir à jouer sur les mots. Alors non, pas de déclaration de révolution.
La seconde erreur consisterait à se contenter de dénoncer les Relais. A leur rappeler qu’un smartphone enregistre tout, même éteint, et restitue les informations à son Maître calculateur. A les accuser d’avoir cédé, plaçant les isolé.es dans une situation délicate et solitaire en relayant les discours de Pouvoir (« c’est obligatoire »). D’autant que c’est au service d’un calcul égoïste : se laisser du temps pour kiffer la life, faire des autophotos et les poster sur les réseaux sociaux jusqu’à s’y fondre (quand la guerre frappe à la porte, on peut même la filmer). Ces énoncés seraient sans effet. Alors nous nous interdisons de céder au ressentiment du sachant, au savoir triste. D’autant que critiquer les Relais, ce serait faire comme le système : culpabiliser, creuser les solitudes et les paranos, séparer avant de reconnecter. Ce serait risquer de brandir un discours qui oscille entre description rancunière et nuance de résistance.
Par contre il est hors de question de dire qu’il faut cesser de juger les autres au nom du fait que nous sommes toutes et tous également pris.es par le système. Et il est hors de question, rapport à la première erreur, d’abandonner toute révolte. De penser que puisqu’on ne peut pas savoir par où saisir le tout, alors il est impossible de rien changer à rien ; de penser que pour changer la moindre chose, il faudrait tout changer à tout. Eviter ces erreurs, c’est au contraire chercher à se transformer en alternative autonome, pleine et crédible. En alternative qui redonne vie au foyer et n’apparaît plus comme Relai de la connexion.
Or en la matière, nous pensons que la bonne attitude est celle du Grumeau. Alors qu’il est aisé de se laisser fondre dans l’ensemble en souscrivant à l’idéologie ambiante, ou en tournant les choses dans sa tête jusqu’à ce que tout devienne compatible [4], le Grumeau coagule en effet. Il n’a ni smartphone, ni compteur Linky, ni réseau social, ni caméra connectée, ni capteur de sommeil… Il s’efforce même de contourner les robots pour réussir à parler à des humains, qui plus est en dehors des échanges habituels.
Là où le Pouvoir voudrait que tout coule et se relie, le Grumeau épaissit sa présence. Là où la labilité ambiante incline chacun à changer vite et souvent d’avatar, pourvu qu’il reste connecté, le Grumeau ralentit par empâtement (en matière de numérique, il sait aussi que toute entrave à la spontanéité est bonne). Et là où tout ce qui est connecté peut être brutalement déconnecté, le Grumeau reste solidement accroché à son milieu – il lui appartient. Là où la connexion alimente un vaste processus de parcellisation (comme il y a une division du travail), le Grumeau isole sans séparer – il renoue avec les liens par le corps.
En outre, alors que les Relais sont prompts à disqualifier ceux qui entravent (ceux sans qui, prétendument, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes), le Grumeau est plus empathique, et sait que parfois, malgré lui, il est conducteur. Il suspend donc en lui ce qui pourrait en imposer à autrui, il soulage autrui de ce qu’il pourrait lui imposer par le seul fait de se laisser constituer en Relai – en atome de Pouvoir de la société de connexion. Réciproquement, le Grumeau repère chez d’autres les façons qu’ils ont de vouloir le soumettre (par exemple en se montrant très à l’aise). Ainsi pratique-t-il un certain anarchisme local, convivial – moral.
Nous pensons que l’attitude existentielle du Grumeau a déjà des effets tangibles, au contraire des coquilles vides de la prétendue « vie inutile » ou « des expériences incodables » – qui ne sont que des jeux de mots, qui plus est joués dans le lexique de l’adversaire. Son attitude est d’autant plus efficace qu’elle ne suscite ni scandale, ni dégoût (le Grumeau n’est jamais qu’un paumé), tout en exaspérant les Relais et leur coulitude.
Et si nous n’avons pas le goût d’en faire la figure d’un programme révolutionnaire, nous gardons l’espoir que quelque chose du Grumeau remonte vers les sources du Pouvoir. Au lieu de prétendre faire un trou dans une liaison qui, pour fonctionner normalement, doit être continue, nous projetons ainsi de faire masse. Il s’agira de dépasser le seuil des 5% – chiffre du nombre de foyers qui ne sont pas équipés d’un compteur Linky, marge d’erreur décidée pour les statistiques, barre de remboursement des frais d’impression et d’affichage…
L’actualité électorale favorise certes l’émergence des Grumeaux. Certaines communes ont été conquises par des listes ami.es, et ces listes vont avoir affaire à la société de connexion – elle qui a besoin du local pour connecter au plus précis. Elles devront résister à d’injustes accusations existentielles (par exemple, de vouloir la mort des gens), mais pourront justement lutter à hauteur des questions existentielles (alors que le libéralisme prétend s’occuper de la seule organisation collective et matérielle – le reste relevant du privé). Nous les invitons par conséquent à se faire Grumeaux – Grumeaux dans les ruines. A souscrire librement au Parti existentiel grumaliste.
Pour finir, nous aimerions rappeler qu’elles ont un rôle important à jouer pour aller contre les Relents Nationalistes. Ceux-ci étant en surface, ceux-ci étant fascismes de la surface, il s’agira de mettre de la profondeur dans les relations locales pour décourager les gens de haïr au plus loin. Mieux : il s’agit d’ores et déjà de mener une nouvelle lutte des classes – en ayant à l’esprit que si les Grumeaux sont parfois écrasés, les Relais peuvent griller en un éclair.






