Socialisme ou Barbarie au tournant des années 1960

L’aventure d’un groupe révolutionnaire

paru dans lundimatin#520, le 19 mai 2026

Pour penser pratiquement et théoriquement un renversement du monde de l’économie en 2026, il peut être utile, voir crucial, de se pencher sur les menées antérieures. Dans les années 50 et 60, Socialisme ou Barbarie fut l’un des rares groupes à renvoyer dos-à-dos les mirages du capitalisme moderne et du communisme d’État et à poursuivre le travail de recherche et d’expérimentation politique entamé par ce que l’on appelle, souvent à la va-vite, l’ultragauche ou le conseillisme. Frédéric Thomas, nous replonge ici dans les débats qui ont agité le groupe au tournant des années 60 et qui ont certainement contribué à sa dissolution à la veille de mai 68.

Construire une organisation révolutionnaire, telle était l’ambition de Socialisme ou Barbarie. Au tournant des années 1960, ce projet connut à la fois un début de réalisation et une reconfiguration au prisme d’une triple ligne de tension : sociologique, anticoloniale et théorico-pratique.

L’importance du groupe français, Socialisme ou Barbarie (SouB, 1949-1967), est aujourd’hui largement reconnue. Il opéra un renouvellement théorique qui annonça et irrigua le soulèvement de Mai 68 et, plus largement, l’insubordination des années 1968. Né au sein du giron de la IVe Internationale (fondée par Trotsky), SouB rompît avec celle-ci en 1949, sur la base d’un désaccord sur la nature du stalinisme et de l’URSS, ainsi qu’en fonction d’une redéfinition de la division en classes sociales [1].

Le capitalisme moderne oppose, d’un côté, les dirigeants, et, de l’autre, les hommes et les femmes salariés, qui exécutent « les ordres imposés d’en haut ». « la contradiction fondamentale du capitalisme » réside dès lors dans « la nécessité pour le capitalisme de réduire les travailleurs en simples exécutants, et son impossibilité de fonctionner s’il y réussit ; son besoin de réaliser simultanément la participation et l’exclusion des travailleurs relativement à la production (comme des citoyens relativement à la politique, etc.) » [2]. Or, cette contradiction est également à l’œuvre dans les pays communistes, modèle qualifié de « capitalisme bureaucratique » : toutes les activités sociales tendent à y être organisées depuis le « haut » et le « dehors » d’un appareil de pouvoir concentré et bureaucratisé. Il convient donc de redonner au socialisme et à la révolution leurs véritables sens : l’organisation autonome par les hommes et les femmes de toutes leurs activités sociales au sein de « Conseils », telles qu’ils furent notamment mis en œuvre au cours de l’insurrection hongroise de 1956 (l’une des références centrales de SouB).

Au tournant des années 1960, le groupe connaît un relatif rayonnement au sein des gauches radicales. Significativement, ce début de reconnaissance et sa croissance numérique sont à l’origine d’une crise où se croise une triple ligne de tension : sociologique, anticoloniale et théorico-pratique.

La ligne de tension sociologique

À la fin des années 1950, sur fond de déstalinisation, d’amplification de la Guerre d’Algérie et d’accroissement des luttes en France et au niveau international, SouB commence à avoir davantage d’écho et à attirer de nouveaux membres. Se repose dès lors la question clivante de l’organisation interne. Malgré le départ, autour de Claude Lefort et de Henri Simon, d’une vingtaine de membres, SouB croît numériquement : en l’espace de quelques mois, le nombre de militants et militantes au sein du groupe double, passant d’une quarantaine à quelque quatre-vingts personnes (son maximum historique). Or, la grande majorité des nouveaux membres sont des jeunes, pour la plupart étudiants. Ainsi, fin 1960, le CR [comité de rédaction] informe de « 10 nouvelles adhésions » parisiennes au cours des dernières semaines : « 6 étudiants, 2 prof., 1 ouvrier, 1 employé » [3]. De même, une lettre du 21 janvier 1961 de Robert, un membre de la cellule de Caen, l’une des plus actives en province, affirme, de son côté, qu’ils sont douze : onze étudiants et un ouvrier...

Sans pouvoir être qualifié d’ouvriériste, SouB ne se focalise pas moins prioritairement sur la classe ouvrière. Alors que le groupe n’arrive pas à s’implanter en milieu ouvrier, si ce n’est que très partiellement au sein des usines Renault, grâce principalement à Daniel Mothé, qui joue un rôle important au sein de l’organisation [4], il attire la jeunesse étudiante et trouve un certain écho dans les universités. Que faire de ce décalage ? Et quelle signification revête-t-il ?

L’attrait exercé sur les étudiants n’est-il pas aussi – surtout ? – un marqueur du caractère (trop) théorique du groupe ? La confirmation de son échec à se lier organiquement aux luttes ouvrières ? D’où, pour certains, la nécessité – et l’urgence – de se (re)centrer sur les dynamiques et intérêts ouvriers, en adoptant une approche plus militante, moins théorique. Dans le même temps et de manière opposée, l’arrivée de ces jeunes catalyse le renouvellement théorique alors en cours de l’aliénation, du prolétariat et de la conflictualité sociale. Ainsi, dans le numéro 31 de la revue de décembre 1960-février 1961, pas moins de trois articles sont consacrés à la révolte de la jeunesse (en France, au Japon et en Italie), qui acquiert de la sorte un sens nouveau.

La discussion est particulièrement âpre car elle recouvre une question épineuse : celle de la Guerre d’Algérie. Alors que, dans son ensemble, la classe ouvrière demeure en retrait sinon passive, la jeunesse commence plus résolument, à la fin des années 1950, à s’opposer à cette guerre ; et c’est en grande partie au prisme de cette opposition que des étudiants découvrent les thèses de SouB et rejoignent le groupe. Or, la mobilisation naissante de la jeunesse jette une lumière crue sur la passivité ouvrière et redouble les dissensions. Faut-il demeurer « collés » au prolétariat en considérant la Guerre d’Algérie comme un événement périphérique aux conflits de classes et à la révolution ou, au contraire, dans le prolongement des soulèvements de la jeunesse et des luttes anticoloniales, reconsidérer la dynamique révolutionnaire ?

La ligne de tension anticoloniale

Les luttes anticoloniales, en général, et la Guerre d’Algérie, en particulier, font irruption dans la revue assez tardivement, dans la seconde moitié des années 1950. En 1956, des membres de SouB rencontrent à plusieurs reprises Johnson, pseudonyme de C. L. R. James (1901-1989). Membre de Correspondence, un groupe basé à Détroit, aux États-Unis, en lien avec SouB, il est l’auteur des Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue et suit les luttes anticoloniales au Kenya et au Ghana. La réflexion sur l’anticolonialisme de SouB lui doit beaucoup, ainsi qu’à Jean-François Lyotard qui, à partir de 1958, développe une analyse originale de la situation algérienne.

Lyotard cherche à montrer les analogies et divergences entre la lutte algérienne et celle des travailleurs et travailleuses, en France et ailleurs. Le rapport envers les colonisés s’apparente à celui envers les ouvriers : il est fonction de la division entre ceux qui dirigent et ceux qui exécutent, à la différence près – mais elle est capitale – que la transformation des travailleurs en simples objets est cachée par tous les moyens, « puisque c’est à la condition qu’ils acceptent cette situation que celle-ci peut persister », tandis qu’en Algérie, « les exécutants sont manifestement manipulés comme des choses ». D’où « l’absurdité de la tâche militaire en Algérie, [c’est] de vouloir tout à la fois gérer l’Algérie avec les Algériens et sans eux (pour ne pas dire contre eux) ». Et de conclure : « la guerre d’Algérie est exemplaire parce qu’elle révèle et cristallise, dans sa nudité, la contradiction la plus fondamentale du monde capitaliste, la seule qui soit vraiment insoluble dans le système même » [5].

Cette analyse soulève cependant des critiques au sein du groupe. Certains lui reprochent le manque d’un « point de vue de classe » et la surestimation de l’enjeu de libération nationale, craignant en outre qu’on y lise une prise de position en faveur du FLN (Front de libération nationale). « La révolte des colonisés », texte non signé qui apparaît comme une sorte d’éditorial du n° 31 de la revue, semble vouloir opérer un retour à « l’orthodoxie » marxiste et clôturer la discussion :

Seul le prolétariat industriel est capable de les délivrer [les peuples colonisés] à la fois de la maladie du sous-développement et des travaux forcés de l’industrialisation bureaucratique en créant avec eux une société où l’appareil de production des pays avancés au lieu d’être source d’oppression sera instrument de libération.

En réalité, jamais le sens des luttes anticoloniales et de la Guerre d’Algérie ne fera consensus au sein de SouB. Mais la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » (Manifeste des 121) en septembre 1960 et la manifestation, violemment réprimée, du 27 octobre de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) démontrent, comme l’écrit Lyotard, qu’une fraction de l’intelligentsia et de la jeunesse commence enfin, « à résoudre par elle-même et pour elle-même la situation que lui crée la guerre d’Algérie » [6]. Une part des membres de SouB, tout particulièrement les jeunes, ayant soif d’une action militante et y voyant un marqueur du processus révolutionnaire, s’engagent dès lors plus avant dans ce combat (trois camarades de Caen sont d’ailleurs arrêtés et inculpés pour atteinte à la sûreté de l’État).

Une ligne de tension théorico-pratique

C’est vrai qu’il y a des stades différents d’intégration des camarades. On n’a jamais posé le problème des communications entre intellectuels et non-intellectuels. Je suis un militant. Je n’ai pas la formation d’un intellectuel ni la capacité de théoriser. Pour un certain nombre d’entre nous il y a eu pendant longtemps la volonté de s’accrocher, de se maintenir en attendant qu’une activité vienne nous permettre enfin de participer. Quand il y a eu une certaine ouverture vers l’extérieur, c’est à partir de ce moment que je me suis plus profondément intégré dans l’idéologie du groupe. Au fur et à mesure que des activités réelles se développent (T.O. [Tribune Ouvrière, journal ouvrier lancé en mai 1954], Conseil, intervention dans les mouvements politiques voisins) les camarades s’intègrent, se forment.

Ainsi s’exprime Garros (pseudonyme de Jacques Signorelli) lors de la réunion du 23 janvier 1958. La physionomie de SouB est en grande partie déterminée par la priorité donnée à une reconstruction théorique : « sans développement d’une théorie révolutionnaire, il ne peut y avoir de développement d’une pratique révolutionnaire ». Si tous s’accordent sur ce principe ainsi que sur le nécessaire dépassement de la relation entre ouvriers et intellectuels, le double manque d’un ancrage dans la classe ouvrière et d’une traduction concrète dans une activité militante pèse différemment sur les membres. De plus, l’asymétrie entre, d’un côté, Paris, qui regroupe près de la moitié des camarades, dont les figures fondatrices de SouB, et où les textes sont abondamment discutés collectivement, et, de l’autre, les cellules de provinces, davantage isolées et composées de membres souvent plus récents, plus jeunes et moins formés politiquement (à l’exception notable de Pierre Souyri (1925-1979), l’auteur du marxisme après Marx (Paris, Flammarion, 1970)), est encore aggravé par le manque de « matériel léger » – instruments de vulgarisation, brochures, tracts, etc. – mieux adaptés à des ouvriers et à des militants, et que réclament régulièrement les camarades hors de Paris. Fait défaut, enfin, ce que la cellule de Montpellier nomme un « art pédagogique ».

La discussion autour du journal ouvrier, la création, en décembre 1958, du supplément à la revue, le bulletin Pouvoir Ouvrier et la mise en place, à partir de 1960, de « camps d’été » pour permettre la socialisation, la formation politique et des enseignements pratiques, relèvent de cette volonté de rendre la recherche théorique davantage accessible, en doublant la revue d’outils et d’espaces plus directement et facilement traduisibles en une pratique militante. Des brochures sur les Conseils ouvriers, la hiérarchie, les syndicats, la Guerre d’Algérie, le « programme » de l’organisation sont en outre prévues. Mais leur réalisation prend du retard.

L’arrivée en nombre d’étudiants catalyse les questionnements et bouscule SouB. Faut-il y voir la confirmation de l’éloignement des intérêts ouvriers où se vérifieraient l’inadéquation des sujets abordés dans la revue et l’incapacité de proposer une réelle activité militante ? Ou, au contraire, valide-t-elle le renouvellement théorique en cours, en prise sur la révolte de la jeunesse et la modélisation d’un mouvement révolutionnaire intégrant, tous les aspects de la vie en société ? C’est d’ailleurs sous cet angle que doit se comprendre la participation éphémère de Guy Debord, l’un des principaux théoriciens de l’Internationale Situationniste (IS), à SouB, de l’automne 1960 à mai 1961 [7].

Les questions sociologiques – opposant de façon réductrice ouvriers et étudiants –, conceptuelles – place de la Guerre d’Algérie au sein du prolétariat et du mouvement révolutionnaire – et pratiques – militantes et théoriques – se chevauchent. Le 19 mai 1960, Pradier, de la cellule de Montpellier, écrit que le réalisme impose de « s’intéresser aux problèmes immédiats du prolétariat français ». Or, force est de reconnaître que la Guerre d’Algérie n’y participe pas. De plus, les textes de la revue sont « souvent difficiles à lire, même pour des étudiants – ou alors, nous sommes tous, ici, des crétins ». L’enjeu est dès lors de s’efforcer « de dégager des méthodes de lutte. Actuellement, le groupe est vu de l’extérieur comme une secte d’intellectuels pleins d’idées formidables, mais absolument décollés de la réalité présente ».

La volonté d’être au plus près des dynamiques de luttes, concrètes et quotidiennes, et d’en dégager le sens et des pratiques autonomes, est partagée par tous. Mais elle prend un tour singulier auprès de certains. Plusieurs membres du groupe prônent en effet une forme de retour à un activisme militant classique, étroitement associé aux intérêts immédiats (identifiés) du prolétariat. D’autres, davantage engagés dans le renouvellement théorique en phase avec la radicalisation des luttes, sont amenés à redéfinir le prolétariat et le mouvement révolutionnaire ; ce qui implique une critique de la politique et du militantisme. Dès lors, les « méthodes de lutte » sont plus complexes à dégager et davantage issues des franges et du débordement de la classe ouvrière : grèves sauvages, mouvement noir aux États-Unis, révoltes de la jeunesse en Italie et au Japon, moment quasi-insurrectionnel de la « Grève du siècle » de l’hiver 1960-1961 en Belgique, soulèvement populaire de la casbah d’Alger, etc.

L’enjeu se dédouble avec la nécessité de dégager de nouvelles relations au sein du groupe, en assurant « une participation aussi complète que possible et portant sur tous les aspects possibles du travail (pratique et théorique) » et en faisant « entrer dans l’organisation, dans sa théorie et dans sa pratique, toutes leurs [aux membres de SouB] préoccupations concrètes » (lettre du 16 mai 1961 du CR à la cellule de Caen).

C’est d’ailleurs la contradiction entre l’originalité de SouB, sa tentative de renouveler la pratique révolutionnaire, d’une part, et le fonctionnement interne du groupe, d’autre part, que Debord met en avant dans sa lettre de démission de mai 1961. Le noyau de cette contradiction résiderait dans le manque de critique de la vie quotidienne. Cette critique n’est cependant pas absente et a même été théorisée, notamment par Castoriadis dans « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » :

Le mouvement révolutionnaire doit cesser d’apparaître comme un mouvement politique au sens traditionnel du terme. La politique au sens traditionnel est morte, et pour de bonnes raisons (...). Le mouvement révolutionnaire doit apparaître pour ce qu’il est : un mouvement total concerné par tout ce que les hommes font et subissent dans la société, et avant tout par leur vie quotidienne réelle.

Par ailleurs, la critique de Debord fait écho à un débat plus ancien au sein de SouB. Ainsi, lors de la réunion du 23 janvier 1958, Lefort affirmait que le groupe souffre

d’un manque de communication entre individus. Il ne constitue pas une vraie communauté. Les rapports entre camarades y sont formalistes, il y a une hiérarchie tacite, secrète, et en cela notre groupe ressemble à tous les petits groupes existants. C’est le type de groupe qui se constitue dans une société d’aliénation. (...) Ainsi la pratique est-elle chez nous en contradiction avec la théorie. Il importe de concentrer notre attention sur ce que disent les gens, sur leur expérience.

Et Lefort en appelait à « changer notre mode de communication, [d’] à instaurer entre les individus un autre type de rapports ». Tout en reconnaissant qu’il s’agit là d’une question réelle, Vega, l’une des figures historiques de SouB, doutait de la possibilité que le groupe puisse incarner « cette ‘préfiguration’ de la société révolutionnaire ». La question hante cependant SouB et revient au-devant de la scène avec l’arrivée d’une nouvelle génération militante - sans qu’il faille y voir pour autant un simple conflit générationnel.

Le texte de Castoriadis, « mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne », qui circule en interne depuis la fin des années 1950, tend à recouvrir le débat et à l’exacerber, en se cristallisant sur la critique radicale du marxisme et le deuil de la politique traditionnelle. Une lettre commune « des camarades des cellules de Caen et de Lyon » exprime le désarroi d’une partie du groupe : non seulement ce texte « n’offre pas de perspectives », mais il « nous immobilise et nous confine dans un amer pessimisme ».

SouB se polarise et les discussions se tendent, voire se caricaturent. Ainsi, un texte discuté en commun par des camarades des cellules de Caen et de Lyon, en 1960, critique « des discussions interminables sur la place de la femme ou l’architecture », des cheminements théoriques trop aventureux et la substitution de questions autour de la culture à la politique, tandis qu’une lettre de la cellule de Montpellier de décembre 1961 regrette l’incapacité de l’organisation à prendre position sur la Guerre d’Algérie, en étant pour l’indépendance inconditionnelle de l’Algérie tout en critiquant la bureaucratie FLN. La réponse de Castoriadis, au nom des camarades parisiens, qui se sont exprimés « de façon unanime », mérite d’être longuement citée tant elle met en évidence l’originalité de SouB et son positionnement sur la ligne des crêtes :

Le véritable mouvement révolutionnaire a toujours considéré qu’il avait à s’occuper non seulement des revendications immédiates des ouvriers, mais de tous les aspects de la vie sociale, et qu’en particulier la position classique (…) a été que la femme dans la société capitaliste est l’objet d’une double exploitation et oppression, car cette société est non seulement une société de classe mais aussi une société à structures patriarcales qui subsistent dans les faits même dans les pays les plus modernes (et en tout cas en France aujourd’hui). Cette position a été par la suite abandonnée et cachée par le réformisme et le stalinisme, pour des raisons évidentes.

(...)

1) quelle que soit la nature de la direction FLN (…) notre devoir en tant que révolutionnaires français est d’exiger le retrait des troupes de l’impérialisme français d’un territoire étranger. (…) En première approximation, le régime en Algérie c’est l’affaire des Algériens eux-mêmes, et nous essayons d’amener la population française à lutter pour que les Algériens soient laissés libres de former leur pays et leur régime. (…) ce n’est pas à l’impérialisme français de ‘sauver’ les Égyptiens du fascisme ou les Algériens de la ‘bureaucratie FLN’. (…) la lutte pour l’indépendance se fait par la mobilisation des masses et signifie pour ces masses un réveil social et politique qui ouvre, en principe, toutes les perspectives.

2) cela ne nous enlève pas le droit de nous adresser aux masses algériennes et aux militants et de leur dire que leurs aspirations véritables risquent d’être trahies par une bureaucratie politico-militaire (…). Nous sommes une organisation révolutionnaire qui a le droit d’avoir une opinion sur le mouvement en Algérie ou en Patagonie, et de l’exprimer, à condition de lutter effectivement contre son propre impérialisme et de ne pas se servir de ces critiques comme prétexte pour ne pas accomplir son propre devoir.

Reprendre l’aventure

Le tournant des années 1960 fut la période la plus féconde et originale de SouB ; celle où se développa une analyse qui reste en grande partie actuelle. Les lignes de tension qui traversèrent alors le groupe et le bousculèrent ne furent pour autant jamais résolues, encore moins synthétisées et SouB se scinda en 1963 [8].

Le début d’une harmonisation de ces lignes de tension, le nouage de la théorie et de la pratique et la participation aussi complète que possible qui s’étaient passionnément cherchés et partiellement trouvés au sein de SouB devaient largement se réaliser au cours de l’explosion de Mai 68. Ce mouvement social ouvrit un espace de radicalisation des luttes à grande échelle où les problèmes soulevés par SouB avaient quelque chance de commencer à être résolus. Ainsi, deux anciens membres du groupe, Daniel Blanchard (1934-2024 [9]) et Helen Arnold, sa compagne, réussirent, au sein du Mouvement du 28 mars, à concrétiser davantage l’ambition des membres de SouB : « inventer une pratique politique parfaitement en accord avec les idées qui les animaient » [10].

SouB avait plus facile à se définir par la négative – ni (simple) revue ni avant-garde ni groupe politique traditionnel – qu’à mettre en évidence les contours précis de cette organisation nouvelle dont il se voulait l’amorce et qui entendait dégager, à partir des luttes, des pratiques autonomes où s’éclairerait le sens de la révolution. En fin de compte, sûrement est-ce Daniel Blanchard qui a le mieux défini la trajectoire de SouB comme une réinvention constante et une aventure :

Comprendre le monde dans lequel nous vivons et y déceler les voies possibles d’un bouleversement révolutionnaire impliquait une réinvention constante des moyens et des buts en fonction de l’histoire en train de se faire. Une aventure, donc, en ce sens, et comme toute aventure, risquée : risque de se tromper et de ne pas s’en apercevoir, risque de trouver et de s’enfermer dans sa trouvaille, de s’y arrêter, de se fermer à la créativité historique… Aventure puisqu’il s’agit, pour saisir le produit de la liberté des humains, de déployer une égale liberté de pensée [11].

Frédéric Thomas

[1Sur l’histoire de SouB, lire Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Payot, 1997, et Dominique Frager, Socialisme ou Barbarie. L’aventure d’un groupe (1946-1969), Paris, Syllepse, 2021. Les livres de Daniel Blanchard offrent un regard à la fois sensible et intelligent de cette aventure. L’ensemble des numéros de la revue de SouB ont été numérisés et mis en ligne sur le site Fragments d’histoire de la gauche radicale : https://archivesautonomies.org/spip.php?article758. Enfin, sur les aspects théoriques et le rayonnement du groupe au tournant des années 1960, je me permets de renvoyer à mon livre Autonomie et révolution. Socialisme et Barbarie au tournant des années 1960, Suisse, Entremonde (à paraître).

[2Cornélius Castoriadis, « Le mouvement ouvrier sous le capitalisme moderne », La question du mouvement ouvrier. Tome 2, France, Sandre, 2012, pp. 403-528, p. 405.

[3Notons que l’un des deux « profs » est Guy Debord. Je me base entre autres ici sur les archives inédites de l’un des membres de SouB qui y joua un rôle important, Jacques Signorelli (Frédéric Thomas, « Hommage à Jacques Signorelli (1921-2016) », https://dissidences.hypotheses.org/7408). Ces archives avaient été remises à Daniel Ferrand, également membre de SouB. C’est chez ce dernier que j’ai pu les consulter – qu’il en soit remercié – avant de les remettre à l’IMEC où elles sont en cours de traitement. Les documents auxquels je fais référence proviennent de ces archives.

[4Il publie, en 1959, Journal d’un ouvrier, qui reprend des articles publiés dans la revue entre 1956 et 1958.

[5Jean-François Lyotard, « L’État et la politique dans la France de 1960 », Socialisme ou Barbarie n°30, avril-mai 1960, pp. 45-72.

[6Jean-François Lyotard, « Le gaullisme et l’Algérie », Socialisme ou Barbarie n°31, décembre 1960-février 1961, pp. 24-32, p. 28.

[7Frédéric Thomas, « La rencontre de Guy Debord avec Socialisme ou barbarie » dans Lire Debord, Paris, L’échappée, 2016, p. 293-302. Voir également Daniel Blanchard, Debord dans le bruit de la cataracte du temps ; Stephen Hastings-King, « L’Internationale Situationniste, Socialisme ou Barbarie, and the Crisis of the Marxist Imaginary », SubStance, Vol. 28, n°3, Issue 90 : Special Issue : Guy Debord (1999), pp. 26-54 ; Bernard Quiriny, « Socialisme ou Barbarie et l’Internationale Situationniste. Note sur une ‘méprise’ », Archives & documents situationnistes, n°3, automne 2003.

[8Sur cette scission, lire Frédéric Thomas, « Une théorie du mouvement révolutionnaire. Retour sur le débat et la scission de Socialisme ou Barbarie en 1963 », Lundi matin, 10 février 2020, https://lundi.am/Une-theorie-du-mouvement-revolutionnaire.

[9Frédéric Thomas, « Mort d’un poète », Lundi matin, 6 mai 2024, https://lundi.am/Mort-d-un-poete.

[10Daniel Blanchard, La vie sur les crêtes, France, éditions du Sandre, 2023, p. 125.

[11Daniel Blanchard, Ibidem, p. 101.

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