lundimatinpapier #5

« Elle serait blessée de se voir décrite en chef matonne, usant de son pouvoir sur les corps et les esprits de prisonniers sans défense. Banal rouage d’une institution du mal qui broie les déviants ; cupide entrepreneuse dans l’industrie du mal-être des riches. Elle souffrirait d’être ce qu’elle a choisi d’être, de la même façon qu’elle tourmenta le jeune que je fus pour être comme il était. »

« Aujourd’hui le rouge à lèvre lui mange toute la bouche jusqu’au nez, le crayon noir salit le contour de ses yeux ; avec ses cheveux noirs en bataille, elle a l’air d’une sorcière. Je la préférais hier, elle était terriblement belle en Princesse Noire. C’est comme ça avec elle, tu ne sais jamais à quoi t’attendre. C’est gênant pour les monologues que je prépare, dans lesquels je la convaincs de ma responsabilité, je parle toujours à une autre. Si j’arrivais à lui dire tout ce que je prépare, elle en verrait de la cohérence. À chaque fois, je me retrouve à bafouiller quelque chose d’autre ; embarqué sur des terrains plus glissants, je dégringole allègrement et, le temps de m’en apercevoir, je suis recalé, condamné à préparer la prochaine session. C’est ma psy, c’est une salope. (Jeunesse Exquise) »

Dans la nouvelle Jeunesse exquise écrite il y a une quinzaine d’années, je racontais des évènements marquants de la fin de mon adolescence. J’y décrivais entre autres mon enfermement en hôpital psychiatrique, dans un pavillon dirigée par Elsa Cayat (ci-dessus décrite mais non nommée). Cette femme est morte l’année passée, assassinée par les frères Kouachi dans la rédaction de Charlie Hebdo. Les assassins avaient annoncé qu’ils ne tueraient pas de femme, mais ils changèrent d’avis à la vue d’une juive. Une juive ce n’est pas une femme, c’est une juive. Ainsi, le machisme islamique est sauf et les valeureux guerriers pourront bénéficier des cents vierges du paradis des djihadistes.

Après sa mort, quelques portraits et notices nécrologiques ont été publiés sur le net. J’ai ainsi appris des faits épars de sa biographie : une femme engagée, une brillante carrière, une famille aimante et un rire dévastateur. J’ai essayé de me l’imaginer hors de l’HP dans lequel elle me maintenait enfermé dans une chambre crasseuse. Assise à la table de restaurants à la mode, déployant de fines analyses agrémentées d’une spiritualité pétillante durant les diners. Amusante et pertinente, à son aise dans des endroits trop raffinés pour n’être que branchés. Commentaire assassin sur la dernière pièce de théâtre, renversement du thème occupant le débat public par une discrète incise, grand esclaffement qui affirme la liberté. Voilà la Dr. Cayat dans toute sa splendeur, sa réussite dans un monde dont elle a tôt fait de saisir les supercheries pour mieux les moquer.

J’ai ainsi appris que lorsqu’elle me détenait sous son pouvoir au début des années 90, elle était l’une des plus jeunes psy du pays, peut-être la plus prometteuse de sa génération. Lorsqu’elle décidait que moi, jeune de 17 ans, devait rester interné dans un pavillon peuplé de vieux tout cabossés, elle faisait un choix audacieux. Les traces de gerbe séchée sur ma fenêtre, le satyre sénile qui se branlait sans cesse, la bossue hennissante et sa cousine mimant une chate qui feule, tout cela était le fruit d’une intrépide décision lacanienne, un pari intellectuel intéressant dans une carrière commençante (« lacanien » veut ici dire que l’adolescent que j’étais devait réagir – « rebondir » dirait-on chez Pôle Emploi - positivement – « positiver » disait-on chez Carrefour - face à la tristesse empoisonnante du pavillon).

Une fois libérée de son obligation de médecin dans les services hospitaliers publics, elle a ouvert son cabinet privé à Paris, dans le XVIe. Elle écrivait des chroniques dans le torchon qu’était devenu Charlie Hebdo, elle a aussi à son actif quelques essais dont les titres évoquent le rayon du « Développement Personnel » et elle recevait des patients fortunés, de supposés célébrités des arts et de la culture, lit-on ici ou là.

Je me suis toujours demandé comment pouvait-on payer pour passer un moment devant une personne silencieuse qui vous observe d’un regard qui oscille entre la commisération et l’ennui. Quoiqu’il en soit, la Dr. Cayat parvenait à recevoir de l’argent pour ça, et pas qu’un peu. Dans ces affaires, facturer est l’essentiel, le reste ce sont des histoires.

La dernière fois que je l’ai vue, c’était dans son énorme cabinet, élégamment désordonné comme il sied bien à une intellectuelle au-dessus des vicissitudes de la vie matérielle. C’était une époque où je revenais vivre en France, après plusieurs années nomades en Amérique latine. Et comme je fais partie des dernières générations du service militaire obligatoire, je craignais qu’on m’arrête et m’envoie dans une caserne. J’ai pensé qu’un diplôme officiel de démence me permettrait d’y échapper, et qui mieux qu’elle était en mesure de me le délivrer ? J’ai donc cherché son nom dans l’annuaire et pris rendez-vous.

Elle me reçut après une jeune fille qui semblait avoir bien des soucis mais pas celui de l’argent. J’expliquais à la Dr. Cayat ce que j’attendais d’elle, le certificat de cinoque pour qu’il ne vienne à personne l’idée de me placer une mitraillette entre les mains. Elle le rédigea et me le remit immédiatement.

Après, elle me demanda comment ça allait dans la vie. Je répondais que tout allait de travers, que le fait d’avoir été enfermé comme cinglé si jeune m’avait empêché d’établir dans quelle mesure j’étais vraiment dingue. Il me fut impossible de rien construire sur cette incertitude. Travail et relations se fissuraient et s’échouaient sur cette question lancinante et insoluble.

Je n’étais pas sincère avec elle, j’étais plutôt en forme et ne ressentais qu’une vague haine pour tous ceux qui avaient participé à mon enfermement et aux maltraitances inhérentes à l’HP. Mais je lui répondais ainsi car je souhaitais qu’elle se sente responsable d’avoir bousillé la vie d’une jeune personne. Elle ne dit rien, comme elle ne disait rien lorsqu’elle me tenait prisonnier dix ans auparavant. Elle montra seulement un peu d’ennui, je suppose qu’elle s’attendait à que je lui raconte des choses moins attendues, plus intéressantes ou intrigantes, des aventures dans des pays exotiques ou une vie sexuelle exubérante. Je n’avais rien de tel à lui raconter.

La réunion terminée, elle me demanda si je paierais par chèque, carte bleue ou en liquide. Je lui ai dit que je n’avais pas d’argent, ni carte, ni chèquier car j’étais interdit bancaire et je n’avais même pas de Sécurité Sociale puisque je venais d’arriver au pays. Cette fois, son visage s’est transformé, passant de l’indifférence à une furieuse indignation en un instant. Presque en criant, elle demandait comment j’osais me présenter dans son cabinet sans rien prévoir pour payer. Est-ce que, par hasard, j’allais à l’épicerie sans argent ?

Un peu surpris, je maîtrisais mon sourire et lui suggérais d’appeler les flics, qu’elle me dénonce comme voleur mais qu’elle ne compte pas que je la paye : j’étais sans argent. En finissant ma phrase, j’ai senti un rire m’échapper et se déployer très franchement. Son énervement était trop drôle, son indignation : comment était-il concevable qu’on lui fasse perdre son temps ? On ne respectait donc pas son travail ? Avec mon rire, elle se ressaisit, comprenant immédiatement que je me moquais d’elle. Elle reprit le contrôle de son visage agacé et elle me renvoya avec des mots glacés. Je riais à nouveau dans l’ascenseur et allumais une clope jouissive une fois dans la rue.

J’étais parvenu à la faire sortir de ses gonds et le goût de la vengeance était savoureux. De plus, je l’avais épinglé sur le fric ce qui, pour moi, équivalait à mettre à nue sa bassesse, j’ai toujours méprisé la vénalité. Mais l’instant avait été trop bref. Ce n’était pas cher payé pour les mois de souffrance qu’elle m’avait fait subir. Alors je me promettais d’y revenir, une fois que je saurais comment la toucher plus profondément. J’ai appris à être patient –bien obligé- pour régler mes comptes.

Plusieurs années sont passées et quand je reçus un doctorat en histoire avec tous les honneurs dans une salle de la Sorbonne, je pensais que je recevais aussi la légitimité pour m’attaquer à ces autres docteurs que sont les psychiatres, et à une en particulier : Elsa Cayat. Peu modeste de caractère, j’ambitionnais rien moins qu’un jugement historique de cette pourriture d’institution psychiatrique en même temps qu’un jugement moral de cette fière Dr Cayat. Je voulais la voir râler au milieu des décombres de toutes ses croyances, anéantie par son fourvoiement et celui, séculaire, de la psychiatrie.

Je laissais cette vengeance froide grandir au chaud d’un recoin de mes multiples projets plus ou moins tordus, dont certains aboutissent et d’autres non. Puis, l’année passée, je commençais à écrire un roman (« autofiction » dit-on), dont une partie revenait sur l’épisode de mes 17 ans. Il n’est pas encore fini mais déjà j’ai rêvé que ce livre la toucherait, elle, Elsa Cayat. Elle serait blessée de se voir décrite en chef matonne, usant de son pouvoir sur les corps et les esprits de prisonniers sans défense. Banal rouage d’une institution du mal qui broie les déviants ; cupide entrepreneuse dans l’industrie du mal-être des riches. Elle souffrirait d’être ce qu’elle a choisi d’être, de la même façon qu’elle tourmenta le jeune que je fus pour être comme il était.

Mais des abrutis à la recherche de vierges dans le paradis, des abrutis ont volé ma vengeance. Ils ne l’ont pas atteinte pour avoir été la matonne qu’elle fut, avec la violence et le sadisme qui caractérisent tous les matons ; ils l’ont tué pour être une juive dans un journal supposément progressiste. Ils ne l’ont pas touché avec des mots, ils l’ont flingué avec des balles. La mort laisse les mots suspendus ; en l’air, ils perdent leur signification, ils ne servent plus à rien. Les mots n’affectent pas les morts. La docteur Cayat ancienne cheftaine raffinée de mon HP est morte dans un bain de sang que je ne parviens pas à concevoir, qui dépasse la morbidité de mon imagination. Ma vengeance volée semble désormais mesquine, insignifiante, réduite à la petite rancœur d’un égocentrique, tandis que s’écrit l’hagiographie de la seule femme massacrée ce jour-là, pour être juive, intellectuelle et progressiste.

Jérémy Rubenstein

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Zapping Loi « travaille ! »
Des lecteurs de lundimatin nous ont envoyé ce « zapping » d’une vingtaine de minutes qui revient sur les évènements du printemps.
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La semaine dernière, nous avions interviewé Julien Brygo et Olivier Cyran à propos de leur dernier livre "Boulots de merde ! Du cireur au trader, enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers paru aux Éditions La Découverte. Dans son édition d’octobre, le journal CQFD vient d’en publier les bonnes feuilles, en l’occurrence, un chapitre concernant la distribution de prospectus dans nos boîtes aux lettres.
Emplois poubelle pour prospectus jetable
Assassinat d’une matonne progressiste
« Elle serait blessée de se voir décrite en chef matonne, usant de son pouvoir sur les corps et les esprits de prisonniers sans défense. Banal rouage d’une institution du mal qui broie les déviants ; cupide entrepreneuse dans l’industrie du mal-être des riches. Elle souffrirait d’être ce qu’elle a choisi d’être, de la même façon qu’elle tourmenta le jeune que je fus pour être comme il était. »
Cauchemars et facéties #48
Un magicien. Un compteur électrique sans caméra espion mais qui espionne quand même. Et ne pas oublier qu’« en passant à une société hyper-fragmentée, nous devenons de plus en plus sensibles à une société de contrôle qui repose sur la puissance algorithmique qui produit des groupes sociaux distincts, influencés par une surveillance des données qui n’est plus centralisée par un Etat, mais encodée par tous ceux qui ont intérêt à contrôler nos comportements ». Et ouais !
Sur l’internet, on trouve...
VALD - Une éthique adéquate [Quand j’entends le mot culture]
Il a été relevé maintes fois que les meilleurs mots d’ordre du mouvement du printemps venaient du rap français des deux dernières années. Le langage « vulgaire » du rap a fini par mieux répondre au malaise de notre époque que les discours et slogans politiques. C’est le signe que cette musique, qui a toujours prétendu partir de la vie quotidienne, se situe sur un terrain délaissé par la raison politique : celui de l’éthique. Comment vivre, comment parler, comment s’habiller, qu’est-ce qu’on aime, qu’est-ce qu’on déteste, qu’est-ce qui est stylé, qu’est-ce qui ne l’est pas, qu’est-ce qui est insultant, qu’est-ce qui est flatteur, etc. Si on peut aimer Mozart sans avoir le moindre avis sur la manière dont il vivait, aimer un rappeur signifie toujours plus qu’aimer une « musique » : il s’agit aussi d’aimer un personnage, sa façon de vivre, sa manière d’être, bref, son éthique. Les fans de PNL aiment leur éthique de la force désespérée et de la loyauté QLF, les fans de Booba aiment son éthique du scandale mythomane et de la suprématie OKLM, les fans de Niska aiment son éthique de charognard, et ainsi de suite.
Cette semaine, lundimatin a voulu faire le portrait éthique de VALD, le rappeur déconcertant d’Aulnay-sous-Bois, qui, depuis le buzz de son clip Bonjour, s’impose dans le rap game en faisant fi de ses codes. Il est l’auteur d’un double EP intitulé NQNT (pour Ni Queue Ni Tête) et son prochain album, Agartha, est attendu pour 2016.
Qui est VALD ? Ou plutôt, qu’est-ce que vivre selon VALD ?
V.A.L.D. ! Finies les Lumières, les demi-philosophes. Place à la poésie moderne.
Calais : l’humanitaire en action



Un bruit court à Calais. L’armée est à quelques kilomètres, des grilles de sécurité par-dessus la tête. Camions, barnum et radar accompagnent le campement installé à l’aéroport de Marck. Que trafiquent-ils ? Des charters militaires à la rescousse ? Les vœux de la maire Bouchart enfin exaucés ? « Non, non, » nous dit-on, « ils étaient là pour une manœuvre, ils remballent ». C’est qu’à force de voir associée l’action humanitaire aux opérations militaires, l’imagination va galopante. Et l’humanitaire justement, on en parle
 beaucoup depuis l’annonce de l’expulsion du camp.


« Ce samedi 1er octobre, les pierres ont volé contre les forces de l’ordre. Visages masqués et gestes habiles, les migrants sont rodés aux affrontements, mais la riposte démesurée. Sept cents grenades ont été tirées et le canon à eau dégainé contre quelques deux cents personnes. »
[Revue juridique] Quand les lois antiterroristes autorisent les agents de la RATP et de la SNCF à intervenir en civil et armés
Christian Lambert, ex-patron du RAID, ex-directeur des CRS, ex-préfet de Corse et de Seine Saint-Denis se reconverti dans le rail