Je songeai alors à cet excellent et nazérois « Festival de littérature criminelle » qui, au siècle dernier, s’était attiré les remontrances du préfet. Celui-ci accusait la gentille manifestation culturelle, par son seul intitulé, de promouvoir le crime. Voilà qui devrait nous servir de boussole : ce qui mécontente un préfet, incarnation de ce que la raison d’Etat a de plus borné (borné par la bêtise administrative, l’arrogance technocratique, la servilité envers les sommets) a de fortes chances de viser juste, en passant les bornes. Ce que je quêtais donc, c’était un crime et les questions qu’il pose : au lecteur, à la société, au lien social.
Que le crime soit un excellent analyseur social, on le vérifiera à la lecture du livre de Fanny Taillandier, nullement vendu comme « polar » ou « roman noir » et pourtant doté de tous les ingrédients du genre : un braquage en préparation, une montée en tension, une fuite, une fusillade, bref de quoi faire tourner les pages dans la hâte de savoir ce qu’il se passa ensuite. Nulle étiquette autre que « roman » pourtant, qui puisse coller à ce Sicario Bébé qui commence ainsi.
Elle me regardait avec ses yeux profonds, profonds, tellement profonds, j’ai jamais vu un truc pareil. En moi ça faisait comme d’habitude cette sorte de chaleur, mais aussi quelque chose d’autre, de nouveau. Comme une fente lumineuse qui s’ouvre entre deux tours quand le soleil se lève ou décline et qu’on est ébloui, on ne voit que le halo et les deux lignes noires du contre-jour sur le béton. Un truc très grand et peu visible, un truc de ouf.
J’ai dit C’est trop bien.
Djen a pas bougé, à peine frémi, je pense après coup qu’elle hésitait à me croire. Mais je veux dire : c’est pas parce qu’on a le droit d’avorter qu’on est obligé de le faire, on peut aussi se dire allez, ça part de là, et j’ai dit Allez, ça part de là.
(…)
Moi aussi je l’aime, on s’aime depuis qu’on a quatorze ans. Ensuite elle est partie à Langevin où il y a les bac pro plutôt pour meufs, et moi j’ai retapé parce que je voulais partir en électrotech mais ces bâtards du conseil de classe ont commencé direct à me mettre des bâtons dans les roues rapport à ce projet de carrière, comme quoi l’assiduité laissait à désirer, ainsi que mes résultats en sciences. Et derrière de me dire Tu sais, le redoublement c’est une chance, bla-bla, si on fait ça c’est qu’on croit en tes capacités, ou alors si tu veux y a de la place en métiers de la sécurité. Jamais de la vie je vais en sécurité. Pour être le Noir qui va faire le pied de grue à H&M pendant quarante ans en fouillant les sacs des gamines, tandis que les Blancs vont aller voter Bardella ou Zemmour dans les forces de l’ordre, avant de nous tirer dans la tête à bout portant ? On connaît la chanson. Bref, j’ai redoublé, et l’année d’après j’ai réussi à aller en électrotech mais pas à V., à l’autre bout du département. Une zone où y a que des Blancs, d’ailleurs. Dont Bobby, c’est là qu’on s’est connus.
J’ai dû trouver un moyen d’aller crécher là-bas, et c’est Bobby qui m’a dépanné, je dormais chez lui quand on commençait à huit heures parce que la conseillère d’orientation apparemment elle a jamais capté qu’il y avait pas de bus pour se rendre dans ce bled et être à l’heure. Et Djen m’a dit Blaise, faut mettre les chances de ton côté, faut pas rater les cours ; elle avait raison. On s’est donc moins vus ; comme l’amour est un miracle, ça a continué entre nous, par miracle. Faut dire que des meufs, y en a pas à Curie où j’étais, à part la prof d’histoire qui nous faisait aussi les cours de géo, de français et de culture comme ils disent, et qui par ailleurs est assez belle quoique déjà vieille de mon point de vue. Et Djen c’est simple, en carrières sociales à Langevin, y a que des meufs. Depuis on continue à s’aimer.
Tout ça c’était donc le déroulement de mes quatre dernières années, un petit quotidien un peu de galériens comme nous, des bons prolétaires (c’est ainsi que la prof d’histoire les a désignés : ceux qui se font marcher sur la gueule dans le système, et qui doivent s’organiser pour se défendre un tant soit peu d’ici à la révolution – qui adviendra peut-être, a-t-elle nuancé). Et ça aurait pu continuer comme ça jusqu’à l’an prochain, qu’on soit diplômés tous les deux si Dieu veut, mais voilà, Djen qui me dit, un dimanche matin, après avoir passé la nuit en câlin : Blaise, je suis enceinte. Et en moi cette lumière éblouissante entre deux murs noirs.
Donc, effectivement, c’est parti de là.
Bobby n’est pas le même genre de mec que moi. Bobby est le genre de mec à pas aimer jouer au foot, ni au basket, ni à n’importe quel sport de ballon, mais à faire des pompes sur les poings dans sa chambre pour se mettre des muscles dans les épaules. Par séries de cent, avec en guise de pause des digressions sur l’autodiscipline comme clé de la réussite. Et c’est aussi le genre de mec à rouler un énorme zder même s’il est sept heures du matin, qu’il éclate à la fenêtre de sa chambre, vue sur le toit du garage et la petite rue encore tout ensommeillée dans laquelle ses parents habitent. Du coup ça le rend encore plus bavard, il enchaîne sur tout et n’importe quoi, tandis que moi je me frotte encore les yeux en essayant de faire la mise au point sur les posters de Tupac Shakur et Sangoku qui décorent ses murs. Il a aussi Pacino dans Scarface, bien évidemment. Ensuite on glisse mon matelas sous son lit, on sort et il finit le splif sur le chemin des cours, donc autant vous dire qu’il brille pas spécialement par ses résultats. Il est plutôt catastrophique, alors qu’en vrai il comprend toujours tout avant tout le monde dès que ça touche à l’électronique, pourtant derrière il en fout pas une. Tout le monde l’aime bien parce qu’il est certes un peu grande gueule mais tou- jours gentil avec tout le monde, le premier à vouloir séparer les gens qui vont se taper, le premier à dire bonjour quand on croise un prof ou autre. C’est le grand dadais que tout le monde prend pour un semi-débile inoffensif, ce en quoi tout le monde se plante, ainsi que la suite le montrera. Bobby est loin d’être inoffensif.
Or donc le gars a été très sympa avec moi quand je suis arrivé dans cette classe de babtous dont la moitié avait l’air interdit juste à voir ma peau ; il m’a demandé comment je m’appelais, m’a montré les bons spots du lycée, et c’est lui qui m’a proposé de venir dormir chez lui quand on commençait tôt. J’ai dit oui et jusqu’à maintenant je l’avais pas regretté. Il mène à l’ordinaire une vie assez normale, avec deux parents, des trucs à manger dans le frigo, une télé, bref j’aimais bien aller dormir chez lui, un endroit cool, un genre de foyer comme j’aurais bien voulu avoir quand j’étais petit. Comme j’aimerais bien donner à mon fils ou à ma fille.
C’est ça aussi le truc.
Parce que passé le premier éblouissement et la grande chaleur de l’amour qui fait naître la vie car l’amour est un miracle, je me suis dit : Oh, con. Putain de con. En effet j’ai quand même assez vite capté que le miracle de la vie risquait de ne pas s’accomplir sans quelques problèmes d’ordre logistique et surtout financier. Ça a commencé directement dans le car du dimanche soir, quand je repartais chez Bobby, après avoir fait un dernier coucou de la main à Djen par la vitre, dans les halètements du gros moteur. Habituel- lement j’aime bien ce trajet, on sort de V. en douceur, on voit les arrière-cours des immeubles, des maisons, des garages ; on prend un tronçon d’autoroute avec l’horizon qui s’élargit, lisières urbaines, lampadaires, puis le presque noir du crépuscule quand c’est l’hiver, sur des champs verts ou marron, des hangars. Ensuite on ne voit plus rien jusqu’à arriver à l’autre ville, où les lumières reviennent aussi en douceur.
En l’occurrence c’était fin février, il faisait déjà bien nuit, même si on sentait qu’on allait vers un mieux. Et cette fois-là ça ne m’a pas bercé du tout ce putain de trajet. J’ai commencé à penser prix des couches, lit-parapluie, petit machin à remonter pour que ça joue une berceuse, j’ai commencé à imaginer Djen qui allait avoir tout le temps la dalle, et puis à me dire, Pas moyen qu’on reste chez sa mère. Non que j’aie quoi que ce soit contre ladite daronne, mais d’une, elle est assez stricte avec Djen et a toujours été claire sur le fait que sa fille n’habiterait pas avec moi avant sa majorité, donc pas de place pour moi ; et de deux, c’est notre bébé, c’est à nous de faire une famille main- tenant – Sois un homme, bon sang, sois un homme Blaise, pas une mauviette – j’ai pas pensé mauviette sur le moment, mais un terme plus clairement homo- phobe donc pas besoin de le répéter à voix haute, d’autant que ce que ça apporte à la présente chou- croute : macache. Et macache c’était aussi, à peu de chose près, ce dont je disposais en termes de pouvoir d’achat.
Je faisais connaissance avec les affres de la parentalité.
Je ne pipai mot de cette situation toute neuve à Bobby pour le moment. Il était remonté comme un coucou, le gars, par ailleurs, car c’était la semaine des conseils de semestre et pour lui, ça ne roulait pas tout droit. Entre deux séries de tractions sur la barre qu’il avait fixée à sa porte de chambre, il déclama des tas de trucs sur cette formation pourrie, À la fin tu vas changer des ampoules dans des parkings pendant quarante ans, génial, tu parles d’une vie, si t’es salarié c’est smic-party, si t’es à ton compte tu bosses comme un chien pour trois kopecks. Lui avait des vues plus hautes sur l’avenir, m’annonça-t-il en pointant son index contre sa poitrine transpirante. Je marmottai Ah oui, en ne cachant pas mon scepticisme.
Tatata, tu verras mon bonhomme. Je vais trouver un truc.
Je lui dis : Tu vas faire quoi ? tu vas aller chouffer pour cinquante balles par jour et te prendre une rafale dans les genoux d’ici six mois ?
Jamais de la vie, tu m’as pris pour un débile ou quoi ? La drogue, le marché est arrivé à saturation de toute façon, yapu de place pour les startupers.
Il prit son paquet de cartes et commença à les mélanger d’une main experte. Il connaissait plein de tours, tellement que les profs lui avaient interdit de se pointer en classe avec son jeu parce que plus per- sonne voulait bosser, tout le monde fasciné par ses passe-passe. Et que la carte que t’as piochée ressort derrière l’oreille du voisin. Et que tu les mélanges, je coupe et elles ressortent par ordre et par couleur. Un champion.
Tu veux te mettre au poker ? suggérai-je me fou- tant à moitié de lui.
Nope, dit-il en faisant passer les cartes d’une main à l’autre si vite qu’elles paraissaient animées d’une vie propre. Je vais trouver plus rapide. T’inquiète. T’as pas la dalle ?
J’avais pas spécialement la dalle dans la mesure où je n’avais pas fumé deux persos chargés comme des poneys dans les deux heures précédentes, ni fait cinquante tractions d’affilée ; néanmoins je descendis avec lui à la cuisine du pavillon de ses parents. Voilà ce que j’aimerais, pensai-je à part moi, un petit pavillon bien tranquille avec une cuisine où le môme pourra descendre au milieu de la nuit quand il sera un grand échalas de dix-sept ans, et un petit jardin derrière où il aura appris à marcher et joué avec un tricycle. J’imaginai même le tricycle, un beau truc rouge. Comme ça si c’est une fille ça lui plaira aussi. Je me demandai combien coûtait un beau tricycle rouge.
Pendant ce temps-là, Bobby avait entrepris de fouiller méthodiquement le frigo et d’en sortir diverses victuailles qu’il destinait à des tartines de pain de mie géantes ; il continuait à déblatérer des trucs à voix basse pour pas réveiller ses parents, et je me vis dans quinze ans, trouver un môme aussi beau que Djen, en train de rafler toutes les courses au milieu de la nuit.
Pourquoi tu me regardes avec ces yeux ronds, dit Bobby, t’as l’air d’une mamie, gros.
Je remballai mes visions, et on remonta s’endormir tandis qu’il jouait sur sa PS4 jailbreakée. Il est hyper fort pour bidouiller des trucs, donc il avait chopé plein de jeux et d’extensions pour zéro centime. Quant à moi, pour zéro centime aussi, je passai la semaine à calculer des trucs dans ma tête, pendant les cours, dérivant depuis les schémas de puissance jusqu’à comment ça se passe au juste un accouchement, et n’écoutant plus que d’une oreille distraite la prof d’histoire qui nous parlait Grand deux, des colonies, un système de domination économique fondé sur une hiérarchie ethnique et raciale au service des colons. Il pleuvait des cordes sur les terrains de basket de la cour.
A-t-on déjà vu un polar commencer ainsi, en s’attardant si longuement sur les émotions d’un potentiel papa de 17 ans ? Ce qui nous accroche pourtant et nous donne envie de connaître la suite comme dans un bon thriller (c’est-à-dire, chose presque impossible à dénicher de nos jours, un récit producteur de « thrills » [secousses, n.d.t.] qu’on n’aurait pas l’impression d’avoir déjà lu ou vu cent fois), cette « tension interne » créant une « émotion passionnante », Taillandier la trouve dans une création aussi réussie sur le plan littéraire qu’efficace sur la plan politique : c’est la voix de ses personnages. Elle réussit en effet à faire parler Djen et Blaise dans une langue qui n’est pas une plate tentative de restituer le langage de leur âge et de leur classe sociale, mais qui sait l’évoquer, dans son inventivité comme dans ses faiblesses expressives, tout en tenant cette oralité à distance par un artifice vraisemblable du récit : on a affaire à de bons élèves, qui ont donc acquis une certaine maîtrise de la langue des maîtres. Donc, ni surplomb, ni singerie gênante.
Ecoutons la voix de Djen qui cherche à se documenter sur l’économie grise, celle des start-upers de la drogue, dans laquelle son chéri espère opérer une razzia. Elle fait comme vous et moi, elle tape dans google :
Un article concluait sur une vue d’ensemble : « Hélas, V., a bien des attraits pour les trafiquants. À la fois nœud autoroutier au milieu de la plaine et bassin d’emploi sinistré, la ville sert de plaque tournante idéale et représente un marché local non négligeable. Les travaux Opération cœur de ville, Territoire zéro chômeur et NPRU aideront peut-être l’action des forces de police. »
C’était gonflé ça, quand même. Si on faisait tout ce boxon de chantiers et démolitions, qu’on délogeait ma Tatie juste pour que la police soit plus confort, j’étais pas sûre de valider. Mais personne ne me demandait mon avis.
Quand, leur forfait accompli, les deux amoureux fuient les dealers qui veulent leur mort pour rejoindre un territoire où on les accueille sans poser de question, elle raconte :
Donc on avait rejoint la ZAD à la nuit tombante, et mangé la soupe de poireaux de la révolution.
Plus tard encore, on écouta Radio classique et j’avais l’impression incongrue d’être dans un film français sur des quinquagénaires qui se cocufient.
C’est grâce à sa capacité à nous faire entrer dans la peau de ces personnages, noire pour l’un, rose et tendue sur le ventre pour l’autre, que Taillandier réussit à nous entraîner dans leur rêve de petite vie de couple en pavillon, cauchemar de la petite bourgeoisie intellectuelle et paradis inatteignable pour Blaise, qui serait mineur isolé s’il n’était adopté par un squatt de sans-papiers, et qui va « devenir père sans avoir été fils », et pour la fille d’une mère isolée : on comprendra qu’il y a beaucoup d’isolement dans ce roman, le collectif secourable ne s’incarnant qu’en dehors des institutions, du côté de grévistes du tri postal et de zadistes. Le plaisir de la lecture n’est nullement gêné par la présence de ces deux réalités contestataires qui, tout en jouant un rôle essentiel, n’existent qu’en arrière-plan, la focale restant centrée sur les émouvantes aventures de ces futurs jeunes parents et l’enchaînement inéluctable au bout duquel Djen et Blaise et leur ami Bobby commettent un crime que les lectrices et lecteurs de Lundi Matin ne manqueront pas d’approuver. Ou comment démontrer, sans avoir l’air d’y toucher, que dans le capitalisme tardif, les rêves, même les plus modestes, ne peuvent se réaliser que les armes à la main. C’est une leçon à retenir par toutes celles et ceux qui peuvent reprendre à leur compte la phrase de René Char dénichée par Djen et citée comme titre de cette partie.
Samir nous dit que, dans le genre polar, le cosy crime aurait, en termes d’exemplaires vendus, le vent en poupe. Ces récits où le crime est à peine évoqué et qui sont tout entiers centrés sur l’énigme, sur la recherche du coupable à travers l’élimination successive des fausses pistes et le plaisir du lecteur à découvrir qui va partir en prison ne sont pas sans évoquer un célèbre jeu de société. Et après tout, nous n’avons rien contre le cluedo, ni contre le scrabble d’ailleurs, bien faits, l’un et l’aute, pour animer les soirées en Ehpad (et pourquoi pas sur les Zad et dans les squats ?) Mais il est peut-être inutile de rassembler sous une même étiquett
e ce qui ne parle qu’aux vieux (quel que soit leur âge), et ce qui raconte comment on les a fait vieillir.
Serge Quadruppani






