Le recours aux drogues, au hasard, à l’automatisme, au montage, au cut-up, à la divination, à la transe, à l’enregistrement pur et simple de ce qui arrive, au dérèglement des sens, à la manie, à l’ascèse, à l’isolement monacal, à l’écoute des rêves, à la répétition obsessionnelle des mêmes gestes et des mêmes horaires, bref, à tout ce que la vie propose et offre pour conjurer l’angoisse d’une phrase qui avance sur la page sans que l’on soit certain d’en être l’auteur ni où elle nous mènera, et peut-être même avec le désir secret qu’elle nous échappe et que l’imprévu surgisse, et avec lui la beauté, ne peut être tu qu’à la faveur d’une censure dont tous les écrivains semblent devenus complices. Pourquoi ce silence, pourquoi cette trahison de tous les livres lus et aimés ?
Les techniques d’écriture ont fait leur entrée dans la poésie et la littérature modernes en remettant en cause les notions d’intériorité, d’intentionnalité et de maîtrise au sein d’une culture bourgeoise valorisant un savoir-faire ne s’autorisant aucun risque vécu, contrairement aux poètes et aux artistes du passé qu’elle célébrait. Un poète se vit en effet comme tel avant même qu’une société quelconque le désigne ou le reconnaisse dans ce vocable. Un auteur de roman de même : il n’a besoin d’aucune caution sociale pour s’autoriser à écrire comme il l’entend, simplement à briser en lui-même la loi qui l’assigne à obéir. C’est pourquoi quelqu’un qui écrit fait toujours l’épreuve de son propre destin dans l’écriture elle-même, et plus encore dans le fait de voir ce qu’il écrit publié, jeté au milieu des signes comme une bouteille à la mer. J’aimerais ainsi que l’on explique sans détour pour quel motif les agents d’IA ne sauraient être ajoutés à la liste des techniques d’écriture par les poètes et les écrivains : cela ne devrait-il pas relever de leur choix propre et exclusif, radicalement individuel ?
Une fois de plus, ce sont donc ceux qui n’écrivent pas qui devraient en décider, montant de toute pièce le tribunal de ce qu’il est légitime de vivre et de faire lorsque l’on « prétend » écrire, cette prétention se devant absolument d’être sanctionnée par une autorité — et de préférence la leur. Celle des assis, celle des profiteurs, celle des donneurs de leçons, celle des défenseurs de la culture outragée, en un mot, celle du public dans ce qu’il a de plus vulgairement bourgeois depuis que la bourgeoisie impose les conséquences de ses choix à l’humanité. Celui-là même qui ne s’est jamais remis des livres écrits et publiés par les poètes et les écrivains depuis Novalis ou Baudelaire : moralement insanes, idéologiquement coupables, culturellement destructeurs (et j’en passe). Cette petite musique accompagne les débats contemporains depuis au moins une trentaine d’années, autant dire, au train où va le temps, depuis la préhistoire (en tous les cas celle de l’IA). Il suffit de restituer la perspective dans laquelle elle se mire elle-même avec la satisfaction des vainqueurs pour en attester : celle, par exemple, de Jean Clair affirmant après les attentats du 11 septembre 2001 que l’ « idéologie surréaliste » en était la grande responsable dans un texte publié par Le Monde, et auquel, déjà, peu avaient su répondre. C’est-à-dire que tous ces gens se font une idée de l’écriture et de sa légitimité (remplacez le mot écriture par un autre désignant toute activité créatrice autonome) selon un cahier des charges très précis établissant les valeurs auxquelles elle doit répondre. « C’est de l’art/ce n’est pas de l’art », ou encore « c’est de la littérature/ce n’est pas de la littérature », etc. se présentant comme la sanction ultime et valorisante assurant la reconnaissance à la fois de l’objet et de son auteur. Nous en sommes donc revenu à cet endroit-là de la réalité sociale dans son ensemble, à rebours de tous les gestes et de toutes les consciences alertes des deux derniers siècles formés au sein d’une hostilité qui, c’est vrai, n’apparaît plus jamais dans les livres une fois leur reconnaissance admise. On y consacrerait trop de temps.
Où sont nos valeureux universitaires progressistes pour rappeler ce que je trace ici à grand trait et prendre la défense dans son ensemble de la modernité, et donc du ou des accusés ? C’est-à-dire de l’individu libre de choisir comment il s’exprime pour révéler la part de nuit qui l’obsède ? Au lieu de cela, de petits débats remplis de précautions oratoires sur la gravité d’un recours à l’IA pour produire, le soupçon de rancune sociale qu’il faudrait lire dans sa dénonciation, la distinction oiseuse entre le contenu et le contenant, sinon la revendication pour toutes et tous de pouvoir accéder à la reconnaissance… qui ne remettent jamais en question le système même qui autorise les distinctions, les louanges, et la répartition symbolique de la propriété (la leur aussi bien). On attendrait des plus autorisés qu’ils rappellent de façon concernée que le secret révélé par l’écriture (et l’écriture, c’est toujours quelqu’un qui écrit) concerne la distribution sociale elle-même.
Quel est l’enjeu derrière la défense d’une « pureté » de la production littéraire, qui ne relèverait que de l’effort d’une tête et de la transparence d’un stylo ou d’un clavier (à peine des objets techniques) pour concevoir « une œuvre de l’esprit », autorisée à répondre à celles qui lui précède selon une logique propre à l’humanisme ? Quel est-il sinon la réfutation de toutes les expériences et de tous les positionnements qui ont contesté les notions d’intériorité et d’identité pour mettre en lumière la matière même du langage, d’un langage en nous-même, et les liens singuliers de chacun avec celui-ci ? Y aurait-il donc quelque chose de dangereux, d’extraordinairement dangereux, dans ces expériences pour l’ordre social ? Ce n’est donc pas la qualité elle-même du résultat qui pose problème à nos défenseurs d’une pseudo-culture classique dont ils seraient les gardiens devant la sauvagerie de la nuit qu’ils produisent, puisque ce monde leur appartient : c’est la distribution symbolique de la propriété elle-même, et la plus-value métaphysique qu’elle produit.
Que le langage soit désormais la propriété de l’économie à travers tous les modèles conversationnels, et tous les agents d’IA, s’accorde entièrement à ce récit d’élection. Il ne faut pas s’y méprendre : un monde malade de l’identité ne sait produire que des leurres. Il se trouve que les notions d’entendement, d’intelligence du monde et des phénomènes, remisées par les Salons et les Prix littéraires au profit du respect hypocrite de valeurs morales, s’engouffrèrent dans les lettres et dans les arts avec toute la vigueur dont les histoires témoignent. Chaque fois de façon singulière, chaque fois en dehors des dogmes, y compris progressistes : au-delà de tous les dogmes. Le mythe de la « responsabilité de l’artiste » et celui d’une création « purement humaine » ne servent ainsi qu’à étouffer le feu dont chaque individu brûle.
Pablo Durán, chef de fabrication dans un groupe d’édition.






