Appel sur l’IA - ou

le solennel serment

paru dans lundimatin#535, le 28 septembre 2026

« – Lui insufflerez-vous une intelligence ? / – Une intelligence ? non : l’Intelligence, oui. » (Villiers, L’Ève future) Un appel contre l’IA, simple, brutal, a été publié ce 19 septembre 2026. Il est, pour qui veut, à signer [ici  [1]]. Il est simple et brutal, sans doute, mais dans ses nota bene, où il faut, il énerve la question...

Je, soussignée ou soussigné, prête le solennel serment de ne jamais utiliser ni faire utiliser à d’autres l’intelligence artificielle.

En prêtant ce serment de façon collective, j’exprime devant mes proches, mes amies et amis, ma famille, mes enseignantes et enseignants, ou devant mes élèves, ou devant mes clientes et clients, mes voisins et voisines, mes collègues de bureau, de chantier, de sillon, etc., l’idée que la soumission à l’intelligence artificielle n’est pas une fatalité ; et que si des entreprises ou lobbys ou gouvernements ou dynamiques collectives poussent partout à l’utiliser (dans les armées, dans les administrations, dans les rédactions des journaux, dans les écoles, etc.), il est nécessaire de se compter, de façon joyeuse, et de dire que nous en tout cas non nous ne l’utilisons pas – absolument jamais ; et qu’on vit mieux sans elle. Car possiblement, mais très vraisemblablement, l’intelligence artificielle est ou va devenir pour nous toutes et tous, êtres vivants sur Terre, très vite un danger considérable. (Elle va nous rendre en particulier dépendants de dispositifs colossaux, géostratégiques, lucratifs, sales et polluants, sur lesquels nous n’avons et n’aurons jamais aucune prise.)

Par conséquent, je prête le solennel serment de ne jamais utiliser ou faire utiliser l’intelligence artificielle.
Si l’on m’y contraint, je pourrai me réclamer de ce serment – et ainsi de l’appui de toutes celles et ceux qui ci-dessous auront apposé leur nom avec moi.
Dans tout lieu où l’on cherchera à imposer un usage de l’intelligence artificielle, ce serment permettra de se compter – et d’organiser localement une résistance.
(Car on a vu des lieux, dans l’histoire, où la totalité des personnes s’opposait intimement à ce que telle décision soit prise ; mais comme chacune, assise à la table « ronde », ignorait que ses deux voisins, son voisin de gauche comme son voisin de droite, s’y opposaient comme elle très intimement, on ne vit protester personne ; et beaucoup crurent avoir été seuls à s’y être intimement, en leur for intérieur, opposés. Ceux-là n’apprirent que plus tard – s’ils l’apprirent jamais – que ce qui avait été accompli dans la suite l’avait été sans l’assentiment intérieur d’aucun.)

Nota Bene

1) L’intelligence artificielle pénétrant tellement vite et partout, nous n’ignorons pas que des dispositifs que nous utilisons, même au quotidien, seront possiblement des dispositifs où elle interviendra, de façon plus ou moins cachée. Mais cette contrainte où je me trouverais placée ou placé ne peut faire que pour cette raison moi-même partout ailleurs dans ma vie je recoure de façon volontaire à l’intelligence artificielle [2].

2) Certains dispositifs comme les moteurs de recherche imposent sans nous demander notre avis, dès qu’interrogés, un « overview » ou « aperçu IA » affichant automatiquement du texte produit par l’intelligence artificielle, que nos yeux ne peuvent éviter : entre nous signataires, nous nous aiderons mutuellement à trouver les moyens techniques pour contrer ces intrusions dans les espaces quotidiens de nos vies.

3) Par ailleurs, parce que nous savons que les intelligences artificielles liront ce texte – puisqu’elles lisent et liront tout, et qu’elles auront bientôt tout déjà lu –, nous ne pouvons ignorer que ce qui est dit là sur elles, elles le liront aussi. Ce que nous pensons de l’intelligence artificielle, l’intelligence artificielle le sait à sa façon, et elle le sait ou bientôt le saura mieux et bien plus intlligemment que nous ne le savons nous-mêmes et le saurons jamais ; et elle le formulera alors plus clairement et plus distinctement que nous ne l’avons fait ici, si d’autres, un jour, la sollicitent avec prompt ou même sans pour savoir ce que nous avons voulu faire ou dire, en signant ci-dessous. (Quelles que soient les intentions de ceux-là, qui interrogeront.) (Et à supposer que l’intelligence artificielle ait encore besoin qu’on l’interroge pour se mettre à donner un avis et dire sur tel ou tel ceci ou cela.) (Car ce qu’est l’intelligence artificielle, c’est l’intelligence artificielle, à sa façon, qui le sait ou qui bientôt le saura… ?)

4) Enfin : nous faisons ce constat simple et naïf que l’intelligence artificielle, en existant, a le pouvoir si l’on n’y veille d’amoindrir nos joies très sûrement. Car elle nous place dans la situation de nous demander, à chaque instant, si ce que nous avons sous les yeux (ce très beau message, ce si beau dessin…) (ce qui fait la joie du jour) est le fait de la personne qui nous l’adresse ; ou bien si ce n’est pas le produit d’une machine, produit que cette personne n’a fait que solliciter techniquement puis transmettre ? (Une enseignante peut se poser cette question en face du texte rédigé par son élève ; un parent devant le dessin ou la chanson de son enfant ; un amoureux en face d’une lettre ou message qu’il reçoit de celle ou celui qu’il aime, etc.) (Et un collègue de même, sur son lieu de travail, recevant ce qu’un autre près de lui a fait ou pensé...) Une vie où toute chose belle ne pourrait plus jaillir (et ne le pourrait d’autant moins qu’elle est très belle, trop belle… anormalement belle...) qu’accompagnée de ce destructeur et triste soupçon (entachant tout), est une vie peu intéressante et une vie très bêtement mutilée. (Car la joie vient toujours d’une chose soudain anormalement belle.) Notre décision de signer au bas du serment affirme donc notre volonté ne pas laisser mutiler nos vies aussi bêtement. En ce sens, le serment ne fait que défendre cette possibilité simple et ancienne, mais rendue soudainement fragile : la possibilité que de belles choses, provenant des autres autour de nous, nous atteignent sans soupçon, et nous emplissent de joie.

Cet appel a été publié le 19 septembre 2026. Il peut être signé à cette adresse : https://c.org/nQw4yrc9fK

[2] Nous nommons ici intelligence artificielle ce que plus techniquement il faudrait, dit-on, appeler intelligence artificielle générative. (C’est celle qui produit pour nous, à notre place, des textes, des images, des musiques, des pensées ; celle aussi introduite pour qu’avec elle on échange, discute, etc.)

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