La main de la ZAD, les fourgons d’Arago, et l’arc d’extrême-droite

Par Frédéric Lordon

paru dans lundimatin#147, le 1er juin 2018

Dans une sorte de concentré vertigineux qui livre en un instant la vérité d’un régime, Gérard Collomb, micro « BFM » en main, avertit à mots à peine couverts que le droit de manifester en France deviendra bientôt conditionnel à l’intervention active des « manifestants ordinaires » contre les « casseurs » – et que le refus desdits manifestants de devenir la police conduira logiquement à la suspension de leur droit.

[Crédit photo : Suvann]

Comme souvent, dans un paysage du commentaire qui n’a jamais brillé par son intelligence, on s’est beaucoup extasié sur l’« innovation politique » du macronisme là où il n’y avait rien, sans voir ce qu’il y a à voir là où il y a quelque chose. L’innovation politique réelle du macronisme est morphologique : elle est d’avoir substitué à « l’extrême-droite », conçue comme une entité identifiable (un parti, quelques satellites), la forme nouvelle d’un arc d’extrême-droite. « L’extrême-droite » n’épuise plus l’extrême-droite : voilà ce qui s’esquissait depuis quelques années déjà, mais à quoi Macron donne une installation définitive. Désormais il y a « de l’extrême-droite » un peu partout, et jusque dans des endroits où on ne l’aurait pas imaginée. On sait, par exemple, qu’il y a « de l’extrême-droite » dans la tête de Laurent Wauquiez – mais ça n’est pas une surprise renversante. Plus contre-intuitif en revanche (on l’accordera) qu’il y ait « de l’extrême-droite » dans les débris de ce qui fut jadis connu sous le nom de Parti socialiste : chez Manuel Valls, dans le laïcisime raciste du Printemps républicain. Chez Gérard Collomb. On dira que l’histoire a déjà produit semblables tératologies. Ça n’est pas une raison pour ne pas les voir quand elles reviennent.

On lit partout que Gérard Collomb est un ministre indispensable à Emmanuel Macron, qu’il est même « un bras droit intouchable ». Ça doit être vrai. De ces énoncés qui semblent faire autorité, on peut alors tirer quelques conclusions simples et logiques. Ce que fait Collomb, non seulement Macron l’autorise, mais il l’endosse. Il l’encourage même. La loi « Asile et immigration », encouragée. La répression des aides aux migrants, encouragée. Les évacuations brutales des universités, encouragées. L’extension sans limite des prérogatives policières contre les manifestants politiques, encouragée. L’entrave générale et systématique à toute forme d’information qui ne soit pas d’accord tacite ou d’humide complaisance, encouragée. L’évocation d’une possible suspension du droit de manifester, encouragée.

Mais la liste des encouragements indéfinis commence à se faire lourde, maladroite, et surtout visible. On entend bien, par exemple, que, le naufrage de Parcoursup promettant de lever les lycéens, il importait de faire aussi vite que possible un exemple : terroriser soixante mineurs, capturés lors de l’occupation du lycée Arago, en leur infligeant gardes à vue jusqu’à 48 heures, défèrements et comparutions immédiates est certainement la chose à faire dans la logique de « l’arc » qui, du reste, ne connait plus d’autre réponse en ce genre de circonstance – et même si mettre aux cent coups des parents parisiens bourgeois, électeurs de deuxième tour d’Emmanuel Macron à 90% apparaît comme une idée étrange.

Ce que la rationalité interne y perd, c’est la clarté externe qui le gagne : confirmation de ce que les pratiques policières-judiciaires expérimentées aux marges ont toujours vocation à l’extension indéfinie. Des catégories sociales jadis protégées (ou se croyant telles) sont en train de découvrir ce que peut un gouvernement « d’arc », et qui était jusqu’ici réservé aux invisibles des banlieues. Mais un autre gain en clarté, considérable, a été accompli à Notre Dame des Landes, où il était fatal que l’usage d’armes de guerre finirait par produire des blessures de guerre : une main arrachée. Pour avoir défendu le droit d’expérimenter autre chose. Le gain en clarté, c’est que, par le choix des armes qu’on lui applique, et les dommages qu’on accepte sans ciller de lui infliger, la population qui renâcle est maintenant informée du rapport en lequel la tient l’Etat : celui d’un ennemi de l’Etat.

Pendant que ce gouvernement, donc, fait ouvertement la guerre à certaines fractions de sa population, pendant qu’il mutile, en attendant qu’il assassine, ce qu’il fait déjà d’ailleurs, comme toujours dans la nuit des quartiers, pendant qu’il ramasse des gosses de quatorze ans dans ses fourgons, qu’il tolère comme « gesticulations » les équipées frontalières de milices d’extrême-droite, et envisage sans se cacher de se passer du droit de manifester, les magazines font des couvertures sur les « dictateurs » – Erdogan, Poutine, Kim variés, grâce au ciel il n’en manque pas. La question, quasi-expérimentale, est alors la suivante : combien de temps leur faudra-t-il pour regarder au-dedans, et mettre quelques noms adéquats sur tous ces faits proprement ahurissants, ou bien sur les alarmes répétées de la CEDH et de l’ONU ? Sans doute « un certain temps », comme disait Fernand Raynaud, puisqu’au moment où sur la ZAD, Maxime, manquant de perdre la vie, venait de perdre la main, toute leur attention n’allait pas moins à « l’insupportable violence » faite à… l’effigie de Macron en flammes.

Par un paradoxe insuffisamment remarqué, le « barrage à l’extrême-droite » a donc donné naissance à cette forme, en effet nouvelle, d’un arc d’extrême-droite. Le ministre de l’intérieur y prend toute la place qu’il y revendique en actes. Son supérieur hiérarchique en est d’accord, et c’est tout son gouvernement qui s’y trouve installé. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Nous savons surtout que des gouvernements de cette sorte ne s’arrêtent nulle part. Il ne reste plus, précédents historiques en tête, qu’à penser aux actions que ce savoir légitime en conséquence.

Frédéric Lordon

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