Inde : La démonétisation à la sauce indienne et ce qu’elle nous dit de notre avenir à tous

Par Serge Quadruppani [reportage]

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#88, le 11 janvier 2017

Pour aller de l’aéroport de Bangalore, capitale de la Silicon Valley indienne, au centre-ville, on emprunte une quatre-voies fleurie, bien entretenue, à la circulation facile. Elle est bordée de panneaux hauts comme des immeubles de quatre étages, éclairés jour et nuit, qui proclament : « Bienvenue du côté Uber de la vie ». Puis au bout de quelques kilomètres, la route devient à deux voies et l’on pénètre dans l’Inde de partout, celle du grouillement des foules, du martèlement constant des klaxons, celle où les règles de la circulation se résument à une seule : priorité au plus gros, poids lourds et bus aux dépens des voitures, grosses bagnoles de la middle class contre rickshaws, et tout le monde cherchant à renverser cyclistes et piétons. Les trottoirs sont occupés par les marchands ambulants ou non, nourriture de rue dans ses multiples variantes bouillonnantes, machins en plastiques ou déprimantes friandises industrielles. La grande route de la modernité numérique confrontée brusquement au chaos humain et commerçant qu’elle n’a pas réussi à domestiquer : cette image pourrait servir de métaphore à l’entreprise d’ingénierie sociale lancée par le gouvernement Modi sous le nom de « démonétisation ».

Le 8 novembre 2016, ce dernier annonçait sans crier gare que les billets de 500 et de 1000 roupies – soit 86% de la monnaie en circulation – n’étaient plus monnayables, on avait jusqu’à la fin de l’année pour les échanger à la banque contre les billets de 100 roupies, qui resteraient valables. De nouveaux billets de 2000 roupies seraient « bientôt » disponibles. Le but annoncé de cette mesure d’une ampleur sans équivalent jusque-là dans le monde, était de lutter contre l’argent noir, la corruption, et le financement du terrorisme.
Il est difficile d’évaluer l’ampleur du choc que cette mesure a provoqué dans l’ensemble de la société indienne. Pour tenter de le comprendre, les articles de la presse occidentale ne peuvent guère aider. Ainsi, dans un papier qui n’est pas sans rappeler les écrits de journalistes ou de compagnons de route retour de l’URSS des années cinquante, Julien Buissou, envoyé spécial du Monde, nous raconte que les paysans de l’Uttar Pradesh qu’il a rencontrés ont certes du mal à acheter le nécessaire mais qu’ils sont extatiques à l’idée que grâce à cette politique, le gouvernement va faire rendre gorge aux riches et redistribuer l’argent pour construire des routes. Le représentant local du BJP, le parti au pouvoir, confirme. Et le titre du papier, à lui seul, est un beau résumé de novlangue officielle : « En Inde, la chasse aux vieilles coupures réveille l’espoir d’une justice sociale ». Les coupures de 500 roupies (7€) ou de 1000 (14€) n’étaient pas plus vieilles que celles de 100 ou de 10 qui restent en circulation, et il ne s’agissait pas d’une « chasse » mais d’une décision brutale, prise d’en haut, avec effet immédiat. Et si le journal officieux de tous les pouvoirs avait voulu respecter cette objectivité qui serait sa marque de fabrique, il aurait sans doute fallu parler non d’un espoir réveillé mais d’un désespoir profond dans lequel ont été plongés des millions, si ce n’est des centaines de millions de personnes dans les couches les plus pauvres de la population.

Pour comprendre quelque chose à l’Inde, mieux vaut lire les romanciers que les journalistes : on recommande ici vivement la lecture du magnifique Tigre blanc, de Aravind Adiga. Dans ce pays d’1,26 milliard d’habitants (2e pays le plus peuplé de la planète qui devrait accéder au premier rang, devant la Chine, dans une dizaine d’années), Adiga distingue deux mondes radicalement éloignés : celui de la Lumière, les villes, et celui des Ténèbres, l’Inde rurale où vivent, nous dit Wikipédia, « les deux-tiers de la population active (49 % des emplois en 2012), avec un taux de suicide particulièrement élevé. » Il suffit de voyager un peu hors des circuits touristiques pour se rendre compte de la justesse de cette distinction, entre la vie des villages au ras des rizières et les conurbations où la misère côtoie les délires de puissance d’une technologie invasive et d’un urbanisme qui semble avoir pris Dubaï pour modèle suprême. Pour qui vit dans la Lumière, politiciens comme intellectuels critiques, il est certes bien difficile d’appréhender les contrecoups en profondeur du coup de la démonétisation. Essayons d’en saisir quand même quelques données.
À la mi-décembre, plus de 80 morts avaient été recensées, comme résultantes directes de la démonétisation. Et ce sont certainement des sous-estimations. Car si les décès en ville peuvent ne pas passer inaperçus, conséquences souvent des interminables queues formées devant les rares distributeurs où on pouvait trouver les nouveaux billets, avec leurs lots de suicides après plusieurs jours de queue inutile, de rixes et d’infarctus, en revanche dans les campagnes où les paysans ne pouvaient pas acheter les semences de la prochaine récolte, un nombre indéterminé d’entre eux n’ont plus vu d’autre choix que de se donner la mort. Les banques ayant cessé rapidement de convertir les billets démonétisés en billets encore valables, seuls les détenteurs d’un compte en banque, sur lesquels ils pouvaient encore déposer les coupures maudites, pouvaient espérer en récupérer la valeur. Or, selon la version officielle, 70% environ des Indiens possèdent un compte en banque : c’était déjà d’un trait de plume spolier 30% de la population, la plus pauvre évidemment. En réalité seule la moitié de ces 70% ayant un compte actif, ce sont donc 35% seulement des Indiens qui peuvent, en déposant leurs billets à la banque, récupérer leur pognon. Le résultat est là : 60% des travailleurs migrants qui, à Delhi, assurent la construction et le fonctionnement des usines, ont quitté la ville, car ils ne pouvaient plus être payés.

Le coup d’État monétaire du 8 novembre a été une surprise pour l’immense majorité de la population, mais certes pas pour les pontes de l’appareil du BJP, le parti de Modi, non plus que pour ses associés ou plutôt ses mandants au sein de l’hyperbourgeoisie archimilliardaire dont les trusts familiaux dominent l’économie indienne. On a pu voir ainsi une fille de chef se montrer sur Facebook avec un nouveau billet avant même qu’il soit mis en circulation. Un des bénéfices non négligeables de l’opération aura été, à l’approche des élections, de frapper les partis concurrents dans leurs indispensables caisses noires, celles qui permettent notamment l’achat des votes, tandis que l’appareil du BJP, lui, avait très certainement placé ses avoirs à l’abri.

Si l’objectif de la mesure était de s’en prendre à l’argent noir, c’est-à-dire à la totalité des richesses créées de manière plus ou moins criminelle mais en tout cas non déclarées au fisc, elle a spectaculairement échoué. Environ 90% des billets démonétisés ont été rendus aux banques, soit beaucoup plus que ce que prévoyait le gouvernement. Ce qui signifie, comme le dit le Guardian avec son sens britannique de la litote, « soit que les Indiens dissimulaient moins de richesses à l’abri des impôts qu’on ne le croyait, soit que l’argent avait été conservé sous forme de biens ou d’or plutôt que sous forme de liquidités. » En réalité, Selon les économistes un peu sérieux, selon toute probabilité, moins de 2% de l’argent noir est détenu en devises. Presque tout a été soit converti en or (par tradition, l’Inde, qui n’a aucune mine d’or, possède de loin les plus grosses réserves privées d’or du monde), soit placé dans des achats de bijouterie, dans l’immobilier, le foncier, quand ce n’est pas dans les investissements financiers, l’ensemble de ces placements étant opéré pour une partie dans le pays, mais surtout à l’étranger. Quant à empêcher la corruption, les nouveaux billets de 2000 roupies vont plutôt la faciliter, en rendant les liasses plus minces.

Derrière le prétexte de la lutte contre l’argent noir, et selon les déclarations mêmes de Modi et de ses subordonnés, la mesure paraît plutôt avoir eu un double objectif : provoquer un séisme dans l’économie informelle en contraignant une bonne partie d’entre elle à prendre une forme contrôlable, et avancer à marche forcée vers une cashless economy, perçue comme le comble de la modernité.
En ce qui concerne la création d’une économie démonétisée, il est certain que certaines de ses entreprises ont connu un formidable essor, que ce soit Uber ou sa version indienne Ola, ou encore PayTM, une application qui permet de payer avec son smartphone, et que même certains rickshaws possèdent désormais à Delhi. Les deux dernières entreprises au moins font partie de la nébuleuse des intérêts en symbiose avec le BJP, et d’une manière générale, le monde des start-ups et de l’économie numérique est proche de Modi et consorts, chez qui un autoritarisme identitaire hindou fait bon ménage avec des fantasmes de modernité dans des projets comme celui de « smart-cities », villes réellement existantes et censées devenir, par la magie Modi, aussi écologiques qu’hyper-connectées. Mais ces résultats, autant que ces projets, ne concernent au fond qu’une fraction minime de la population, à savoir la couche supérieure de la classe moyenne. Un quart de la population indienne n’a pas de téléphone mobile et 10% seulement a accès à internet.
En revanche, l’économie informelle représente 75% du produit intérieur brut. Et tandis que la croissance de l’économie officielle, une des plus fortes du monde, n’entraîne aucune augmentation des créations d’emploi, la majorité de la population continue de travailler dans cette économie informelle qui échappe largement à l’œil de l’État. Les dégâts collatéraux de cette frappe chirurgicale censée viser l’argent noir, sont donc par définition difficiles à évaluer. Une chose est sûre : les économistes ont réduit les prévisions de croissance de l’économie indienne de 7,8% à 6,5%. La fermeture de millions d’activités commerciales et de petites entreprises fonctionnant sur le cash y est sûrement pour quelque chose.

Mais les souffrances des pauvres et celles de l’économie importent peu à Modi et à ses acolytes. On l’avait déjà vu en 2002, quand l’actuel premier ministre dirigeait le Gujarat et qu’il avait laissé massacrer 2000 musulmans par des foules fanatisées : ces gens, dirigeants politiques et pontes des grandes familles industrielles, sont les héritiers d’une tradition de despotisme oriental qui, en Inde comme en Chine, a toujours considéré que la perte de quelques milliers de vie de pauvres n’avait strictement aucune importance quand il s’agissait d’appliquer la politique fixée par les dirigeants. Peu importe pour Modi dans quelle mesure il réussira son entreprise d’ingénierie sociale visant à remodeler la société indienne sur un modèle occidental numérisé. Car la démonétisation est d’abord et avant tout une démonstration de pouvoir, une manière d’affirmer son emprise sur la société.

Sur ce plan, on peut dire qu’il a pour le moment réussi. Depuis novembre, le BJP a gagné plusieurs élections locales et l’agitation a été contenue. Il y a deux ordres de raisons pour lesquelles les Indiens se sont si peu révoltés contre une mesure si aberrante. D’abord, Modi est un excellent communicant. Dans ses discours, il a réussi, comme un Trump ou un Poutine, à se présenter comme le représentant du peuple s’en prenant aux élites. Ne reculant même pas devant une citation explicite de Bob Dylan (The times are changing) son discours sur le thème à connotations religieuses « nous allons souffrir tous ensemble mais à la fin nous en sortirons meilleurs » a trouvé une résonance profonde dans des populations enclines, en Inde comme aux États-Unis ou en France, à prendre pour un représentant du peuple un milliardaire ennemi de tout progrès social. Mais il y a aussi une autre raison, que les journalistes occidentaux n’ont guère signalée : c’est l’emprise terrorisante du BJP sur la société. Des hommes de main surveillant les queues aux distributeurs et chargés de casser la figure à ceux qui protesteraient trop fort, aux pressions sur une presse de plus en plus encline à l’autocensure, le BJP et ses alliés fascistes identitaires hindous tels que le RSS et ses commandos de tabasseurs et ses escadrons de la mort, n’hésite pas à pratiquer l’intimidation physique jusqu’au meurtre.

La coagulation politique d’un bloc social réactionnaire à prétentions modernistes autour de figures autoritaires charismatiques bien insérées dans les mailles des démocraties capitalistes est un phénomène mondial. On retrouve des analogies frappantes entre Trump (États-Unis), Erdoğan (Turquie), Orbán (Hongrie), Kaczynski (Pologne), Abe (Japon), Xi (Chine), Poutine (Russie), Duterte (Philippines) et Modi. Et d’autres du même tonneau pointent déjà leur nez en Italie, en France et dans plusieurs pays latino-américains1. De la part de ces gens-là, on peut prévoir qu’ils n’hésiteront jamais à recourir à des mesures chocs, prises par surprise, à des frappes chirurgicales visant à la fois un but particulier et un but général. Qu’on se souvienne par exemple des attentats montés par ses services qui ont permis à Poutine de déclencher la deuxième guerre de Tchétchénie. Le but particulier (obtenir telle ou telle transformation de la société, anéantir telle fraction de population) peut bien ne pas être totalement atteint, cela importera toujours moins que le but général : réaffirmer l’emprise d’un pouvoir charismatique dont la force recèle une fragilité de fond, son fondement principalement imaginaire. Que des groupes arrivent à imposer d’autres images et d’autres narrations que celles du pouvoir et un autre basculement est possible.

Cette nuit-là, j’étais amer. La ville le sentit. Sous le faible halo orangé des réverbères, sa propre amertume était palpable.
Parle-moi de la guerre civile, lui murmurai-je.
Je t’en parlerai, répondit-elle.
Une vasque de fleurs était renversée sur un terre-plein, au milieu de la route ; à côté, trois hommes étaient assis, bouche bée. Un vieillard avec une barbe et un turban leur parlait, un doigt levé. Les voitures filaient près de lui avec leurs phares aveuglants, et le vacarme étouffait ses paroles. Il ressemblait à un prophète au milieu de la ville, un prophète que seuls écoutaient ces trois apôtres. Ils deviendront ses trois généraux. La vasque renversée est une sorte de symbole.
Parle-moi de sang coulant dans les rues, murmurai-je à Delhi.
Je le ferai.
J’aperçus d’autres hommes qui discutaient et lisaient dans la nuit, seuls ou en groupes au pied des réverbères. Cette nuit-là, dans l’éclairage blafard de la ville, sous les arbres, aux intersections, sur les bancs, j’entrevis des centaines de personnes qui lisaient en plissant les yeux, des journaux, des livres pieux, des revues, des tracts du parti communiste. Que lisaient-ils ? De quoi parlaient-ils ?
De quoi, sinon de la fin du monde.
Et si le sang coule dans les rues, me promets-tu qu’il sera le premier à mourir, le gros homme avec des plis de graisse sous le menton ? demandai-je à la ville.
Un mendiant assis au bord de la route, presque nu, crasseux, ses cheveux hirsutes mêlés en longues torsades pareilles à des serpents, me regarda dans les yeux :
Promis
Aravind Adiga, Le Tigre blanc, 2008

Serge Quadruppani en attendant que la fureur prolétarienne balaie le vieux monde, publie des textes d'humeur, de voyages et de combat, autour de ses activités d'auteur et traducteur sur https://quadruppani.blogspot.fr/
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