L’invention d’un moment dystopique

La fiction sécuritaire de notre temps
Gabriel Azaïs

paru dans lundimatin#329, le 7 mars 2022

Ce long article propose une analyse de la situation pandémique mondiale à partir du livre de Patrick Zylberman, Tempêtes Microbiennes, et en particulier des notions de « preparedness » (la « préparation ») et de « worst case scenario » (scénario du pire) qui ont été les notions motrices d’un tournant dans les politiques sanitaires des années 2000 aux États-Unis. Il n’est pas question de dire simplement que le moment que nous vivons serait dystopique : il s’agit de montrer en quoi le scénario, la fiction et la dystopie sont devenus des catégories opérantes dans un nouveau paradigme de gouvernement.

« Life is a « State of mind » »

Peter Sellers

11 Septembre 2001 - Répétition ad nauseum d’images de tours qui s’effondrent. Sensation de réel. Onde de choc, dans la conscience collective, ces attentats sonnèrent comme la fin d’une illusion. Ces images, pourtant familières, sorties tout droit d’un film catastrophe, qu’on n’avait pourtant jamais su anticiper, agirent comme un électrochoc : tout semblait nous démontrer, jusqu’alors, que rien n’avait lieu réellement. Images d’un retournement, d’un dévoilement fugitif...
Le rêve américain, brisé, le cours figé et confortable de nos vies, soudain interrompu, un sentiment de vulnérabilité, la mort comme retour du refoulé : ces images en seraient comme le symbole.
Février 2020 - Vues de loin, les images apocalyptiques d’un Wuhan désert, bien qu’inquiétantes, fascinèrent d’abord, fenêtre entrouverte sur un univers de science-fiction. Des films nous avaient montré ça, des livres nous avait fait toucher du doigt cet univers, nous avait pourtant averti.
À l’opposé du 11 septembre, par un processus inverse, ces images, aussi fortes soient-elles, semblèrent marquer comme un retour de la fiction.
Mais cette atmosphère de science-fiction, ces rues désertes, ces mesures extrêmes, inédites : lorsque ces images chez nous, soudain, sont devenues réelles, envahissant notre quotidien, la fascination cèda sa place à la sidération. L’aspect spectaculaire laissant plutôt place à une peur teintée d’ennui. Comme un engourdissement, l’espace interstitiel d’une demi-vie.
La fiction, pourtant, était entrée plus profondément dans nos vies : pas la grande fiction, celle qu’on avait lue dans les livres, mais la petite, celle sans histoire.
Si profondément qu’elle sembla effacer bientôt tout questionnement. À savoir : comment au fond ce basculement avait-il bien pu s’opérer ? Pouvions-nous même en être à l’origine ?

Et plus précisément, quel chemin avait-on pu bien emprunter pour que cette sorte de dystopie se mette en place ? Bref, qu’étions-nous en train de vivre exactement ?
De ce « moment dystopique », tentons ainsi de retracer la génèse.

Sécurité sanitaire et scénarios du pire
Gestation d’une biopolitique

C’est au tournant du Millénaire, qu’émerge le concept biopolitique de « sécurité sanitaire ».
Avec ce concept, la santé ne devient plus qu’une branche de la sécurité (un devoir de protection, ou plutôt de sûreté, qu’assurent les États, vis à vis de leurs sujets).
Contrôle biopolitique des individus, contrôle policier, prennent ainsi insensiblement le pas sur la santé, le soin, l’humain (la raison sanitaire a ici un rôle secondaire et stratégique).
Si la sécurité prend en charge la question de la santé, elle le fait sur un mode idéal, superlatif : fantasme sécuritaire ayant pour corollaire l’exemplarité civique, le biopouvoir veille à la santé de ses concitoyens en gérant la menace (l’introduction de cette notion est capital).
Projet globalisant, par essence, dont le modus operandi est la fiction, via les scénarios du pire, peu regardant sur les questions purement pratiques, de réalisme (la menace, théoriquement, est partout, elle substitue à l’ancienne notion assurantielle de « risque » un champ à la fois beaucoup plus large et plus flou, que cette biopolitique ambitionnera démesurément de circonscrire)(1) [1]].
Anticipation empreinte d’utopisme, idéal sécuritaire hanté par la menace, la sécurité sanitaire encapsule le présent dans le futur.

* * *

En 2013, est paru un ouvrage essentiel pour comprendre la « crise sanitaire » actuelle, Tempêtes Microbiennes [sous titré « Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique », Gallimard, nrf essais] de l’historien de la santé Patrick Zylberman.
Le livre dégage un arrière-plan qui nous permettra de saisir ce qui aura conditionné cette crise, remettant en perspective les bouleversements de ces derniers mois : gestation d’une biopolitique, aspects idéologiques, mode d’appréhension et de gestion des épidémies de la sécurité sanitaire, approche conceptuelle...
Je m’appuierai de manière exhaustive dans cette partie sur cet ouvrage, qui nous aidera à retracer l’histoire de cette notion de « sécurité sanitaire », obscure dans son élaboration mais déterminante.

C’est aux États-Unis que le concept se forge [Health Security]. Le contexte politique post-Guerre Froide et pré-11 Septembre, la crainte du bioterrorisme, qui coïncideront avec la menace « nouvelle » des maladies émergentes, conduisant l’Amérique à mettre en place cette biopolitique. Pour définir le concept de « sécurité sanitaire », de ce mariage de la Santé et de la Sécurité, Zylberman parle d’une « entrée de plain-pied dans l’approche stratégique des États » (p.34), la santé publique ainsi captée par les questions de sécurité intérieure.
Le gouvernement américain voit les choses en grand. C’est un basculement : à la prévention, « philosophie de la santé publique du XXe siècle » et méthode de gestion des risques, succède la preparedness, mode d’anticipation et de gestion de la menace, des crises à venir. À l’étude des risques probables, potentiels, se substituent les « scénarios du pire » [worst case scenario].
En 4e de couverture, Zylberman dépeint l’émergence de la « sécurité sanitaire » comme une « dégringolade vertigineuse dans la fiction ».

Tout démarre d’ailleurs dans l’improbable, dans la fiction.
Après la Guerre du Golfe, et suite aux attentats au gaz sarin en 1995 dans le métro de Tokyo, la fin des années 1990 voit la montée en puissance d’une forme d’obsession bioterroriste, aux États-Unis, cristallisée autour de la crainte d’armes chimiques ou biologiques (notamment venant d’Irak).
Zylberman identifie un moment clé : la lecture du président Clinton, en 1998, d’un « polar scientifique » The Cobra Event. Le livre met en scène une attaque bioterroriste : un biologiste travaillant « pour le compte de réseaux politico-mafieux internationaux » dissémine un virus génétiquement modifié dans le Lower East Side à New York (morale de l’histoire : il mourra dans un tunnel de métro, « mordu par un rat infecté par son propre virus »).
D’après le prestigieux New England Journal of Medecine « Clinton s’intéressera au problème du bioterrorisme après avoir lu The Cobra Event ».
Le livre a fait son effet. Un scénario du pire [tabletop exercise] simulant une réunion de crise a lieu en mars 1998, près de la Maison-Blanche, avec « pour la première fois » des membres du gouvernement. Après la séance, « émergeant de l’obscurité (…) pour se précipiter dans leurs voitures, les officiels paraissaient en état de choc, rapporteront plus tard deux fonctionnaires du conseil national de sécurité » (p. 85).
Le gouvernement embraye. Des membres du ministère de l’intérieur ou de la santé, toute une mouvance politique, scientifique, tous conseillers auprès du gouvernement, s’inquiètent de cette menace bioterroriste. Face à cette « montée « inéluctable » de l’humanité vers le Golgotha de la crucifixion biologique. » (p. 110), des lois sont votées, de nouveaux moyens sont mis en œuvre, des stratégies se mettent en place.

Le bioterrorisme serait d’abord un problème de santé publique : « La santé publique n’est pas seulement une composante essentielle de la biodéfense : ce sera peut-être sa seule composante aux premiers stades de la réponse à une attaque biologique. » (S. Morse, p. 116). Et selon Sam Nunn, se préparer, c’est dissuader [preparing is deterring].
On ne considère plus la santé en soi, mais aussi, sur un plan plus large, comme un instrument de défense en cas d’attaque.
L’amalgame sécurité et santé, sécurité intérieure et système de soins, se précise.
On traite les menaces bioterroristes comme les menaces épidémiques (et, inversement, on fera bientôt de ces dernières des problèmes de sécurité nationale) : « Il faut bien comprendre que l’essentiel, dans ce domaine, est de ne pas faire de différence entre ce qui peut être la conséquence d’actions terroristes délibérées et ce qui est le résultat de phénomènes naturels » explique, en septembre 2001, au journal le Monde David Heymann, directeur de la division des maladies infectieuses à l’OMS [2].

Au même moment, à la terreur biologique s’entremêle la menace des maladies « émergentes ».
Le terme apparaît pour la 1re fois en 1989, lors d’une conférence à Washington, visant à identifier notamment ces maladies infectieuses dûes à l’activité humaine (zoonoses) (notion apparue aussi avec les avancées techniques, scientifiques, permettant l’identification de virus inconnus jusqu’alors ; ainsi qu’avec la résurgence de certaines maladies).
Les virus dépendent par leur diffusion de facteurs politiques, sociologiques, et il y a derrière ce terme d’« émergence » l’idée d’une cohabitation difficile, voire impossible, entre l’homme et son environnement (du moins son environnement microbien).
Ce concept de « maladie émergente » semble mettre l’humain au centre (les virus ne font que changer de milieu, mais n’émergent pas à proprement parler). De façon plus décisive qu’on ne pourrait le penser : la nature ne serait même au fond plus qu’un vecteur d’une guerre insidieuse. Cette menace, c’est l’homme lui-même (le virus possiblement modifié du coronavirus, de ce point de vue, remettrait les choses en perspective).
L’idée d’émergence [Microbial Threats] se confond avec celle de menace. Concept qui fera s’amalgamer, dans le même temps, maladies émergentes et bioterrorisme : « Politisation des épidémies et médicalisation du terrorisme sont deux processus symétriques qui postulent l’un et l’autre un même schéma de pensée. « Faible probabilité, énormes conséquences », ce cliché courant toute la littérature exprime parfaitement les contours de cet univers étrange où voisinent aujourd’hui méchanceté de la nature et perversité des hommes. » (p. 187)
Cette entrée sous le régime de la menace, via la sécurité sanitaire, détermine un nouvel enjeu biopolitique : « Tandis que le bioterrorisme modifie en profondeur le regard que l’on portait traditionnellement sur les armes biologiques (…) et devient matière de santé publique, les maladies infectieuses cessent d’être considérées seulement comme des risques (…) pour être conçues comme des menaces, à l’égal d’un danger permanent pour la sécurité nationale. » (p. 212-213)
Ce glissement de sens, dans le mode de gestion de la Santé aux États-Unis, semble aussi initialement un glissement insidieux vers une forme de fiction paranoïaque (les maladies [infectieuses] ne sont plus de simples risques, mais se chargent, avec l’idée de menace, d’un affect, d’une connotation morale, voire métaphysique).
La notion de « maladie émergente » impliquera bientôt de nouvelles mesures sur le plan international, une veille sanitaire mondiale, chapeautée par l’OMS, s’agrégeant autour de ce concept de sécurité sanitaire
Global Health Security].

* * *

Dans le contexte paranoïaque qui suit immédiatement la fin de la Guerre froide, et davantage encore suite aux attentats du 11 Septembre, les États-Unis s’inventent un ennemi.

Zylberman décrit ce phénomène, aux États-Unis, comme une résurgence du millénarisme protestant. « Terroristes, extrémistes du cru, agents de l’étranger, ou même ancien employé en colère, nous nommerons les exécuteurs « l’Adversaire universel ». » (p. 197) met en garde D. Howe, directeur du département réponse et planification du Homeland Security Council, en charge de l’élaboration des scénarios du pire. « Produit de l’alliance entre néoconservateurs et droite chrétienne, religion apocalyptique et croyance au progrès, « la sécurité nationale est ainsi entendue en des termes venus tout droit de la démonologie » [John Gray]. » (p. 198)
La mise en place de la preparedness, méthode d’anticipation des crises à venir, ou l’idée de se tenir « prêt », face à une menace future, imminente, illustre également ce millénarisme protestant.

Menace bioterroriste et émergente empruntent conjointement à la guerre dite « asymétrique » l’idée d’un ennemi invisible, tapi dans l’ombre, pouvant frapper à tout instant.
Derrière ce récit qui affleure, la sécurité sanitaire aux États-Unis a un sens éminemment stratégique.
Derrière cette « logique du pire » dont parle Zylberman (en référence à la surenchère des scénarios du pire), il y a une volonté déraisonnée d’éradiquer la menace. Un fantasme biopolitique d’invincibilité (le Bioshield Act) incarné par le superprincipe de précaution [Zylberman] de Cheney et sa « doctrine du 1% », que l’on pourrait résumer ainsi : « En matière de catastrophe, un risque de 1% est aussi important qu’un risque plus élevé ; il équivaut à une certitude (à la probabilité la plus élevée). » (p. 210)
Les attentats du 11 septembre plongent les américains dans une paranoïa plus grande encore, qui courra tout au long des années 2000, contribuant, avec le gouvernement Bush, à renforcer cette sécurité sanitaire (le Public Health Security &amp ; Bioterrorism Preparedness & Response Act en 2002). Il faut dire, pour une fois, que les américains semblent avoir vu juste : les lettres à l’Anthrax, juste après ces attentats, confirmeraient le risque bioterroriste (rétrospectivement, après la « résolution » de l’affaire en 2008, cet épisode semble nous avoir fait toucher du doigt, en réalité, cette espèce d’inconscient américain où paranoïa, fiction, construction idéologique et mythologique, continuellement s’entrelacent, finissant par leur jouer de vilains tours) [3].
Rappelons, pour clore ce chapitre bioterroriste, quelque chiffres : « Sur 70 000 cas signalés d’attentats terroristes entre 1970 et 2004, (…) 43 incidents bioterroristes, soit un cas sur 1600 ou 0,0006 %. » (p. 103) « La seule attaque biologique qu’ait eu à subir les États-Unis a fait 5 morts, quand la grippe saisonnière en fait 36 000 bon an mal an. » (p. 122)

Deux raisons expliquent aussi l’émergence de ce concept de sécurité sanitaire aux États-Unis : l’indigence du système de soins américain [4], qui en fait un point de vulnérabilité dont un ennemi bioterroriste pourrait tirer parti ; l’autre raison a à voir avec le système politique américain : un pouvoir fédéral, par rapport aux différents États, porté naturellement à privilégier cette notion de sécurité, étant amener à gérer les « relations de l’Union avec le monde extérieur » [5].
L’Union Européenne, selon cette même logique fédérale, l’OMS, finiront par suivre l’idée américaine et par considérer les épidémies comme des problèmes touchant à la sécurité des États [6].
La France, comme l’UE, ne considérera jamais le risque bioterroriste très au sérieux. La « sécurité sanitaire » y aura plus une connotation de « sécurité civile ». C’est un appareil technocratique, surtout, qui se mettra en place, peu à peu, sur fond d’angoisse bureaucratique à la française.
On peut tout de même s’interroger : que la santé devienne un problème de sécurité nationale n’était-il pas simplement dans « l’air du temps » ?
Zylberman élude en partie cette question (les méthodes restant les mêmes [7]). Avançons, aussi simplement, que cet « air du temps » - cette notion de « sécurité sanitaire » -, c’est le modèle américain qui réellement alors l’incarne et le façonne. Modèle préemptif et fantasme de toute-puissance : « Bush lançait en juin 2002 à West Point [cet avertissement] : « S’il fallait attendre que les menaces se matérialisent, on risquerait d’attendre un peu trop longtemps. » Regarder les scénarios du pire comme simplement nés de la peur serait donc se méprendre gravement. La mécanique du pire puise à l’association des risques infectieux et des menaces géopolitiques, comme elle se nourrit du rejet du « plausible ». » (p. 216)

La sécurité sanitaire propose au fond une nouvelle signification de la guerre : « Grief radical contre le présent, l’impuissance de l’État met en vedette le spectacle absurde et sinistre de conflits dont les armes, dirigées contre les populations civiles, empruntent à l’arsenal de la santé publique. » (p.471)
L’idée réellement fondatrice de la sécurité sanitaire est, en effet, que les épidémies, les maladies amplifient considérablement les guerres, sont vectrices de chaos (il en va, dans les années 1990, de la stabilité du continent africain, en proie à une spirale destructrice où s’entrelacent guerres et épidémies). Zylberman souligne ainsi « la relation (...) très étroite entre la protection de la santé publique à l’échelle internationale et l’organisation de la paix. » (p. 478) De même, est mis en avant le fait que les épidémies génèrent une désorganisation, un chaos social, politique [8].
La notion de sécurité sanitaire est dans son principe même globalisante, transnationale : elle voudrait augurer d’un nouvel ordre mondialisé, pacifié. Il ne faut pourtant pas s’y méprendre : le but visé n’est pas tant la santé que le renforcement de la sécurité des États [9]. Les réformes structurelles se faisant d’ailleurs presque exclusivement sur le modèle, propre à la preparedness, de vigilance (surveillance et alerte), non sur l’amélioration des systèmes de soins.

La sécurité sanitaire se fait l’écho d’une guerre « latente » (p. 478) dans nos sociétés.
Concept fondamentalement ambigu de cette sécurité sanitaire : si la santé semble à première vue avoir un rôle central (la survie même des États en dépend [10]), celui-ci est en fait secondaire, stratégique (le but n’est pas la santé, mais bien la sécurité et le renforcement des États).

* * *

Quelle fonction la preparedness occupe-t-elle dans la stratégie de la sécurité sanitaire ?
Mode d’anticipation et de gestion de la menace, des crises à venir, « la preparedness, emblème du XXIe siècle sanitaire, succéde à la prévention, philosophie de la santé publique du XXe siècle » [11]. Comparé à la prévention (qui a un sens plus passif), elle est proactive, elle prépare, se tient prête, exacerbe le rôle de vigilance des institutions sanitaires.
Après 2001 « la preparedness s’assimile (...) au renforcement de la surveillance épidémiologique (…), elle devient synonyme d’une plus grande réactivité des systèmes d’alerte (...) » (p. 289). Face à la menace biologique, elle tend ainsi à developper la vigilance de l’État, des différents organismes de santé et de sécurité. Elle est un outil biopolitique, qui planifie et tend à coordonner : « Cinq domaines d’action en balisent les contours : préparation et prévention (plans de réponse aux urgences), détection et surveillance, laboratoire, réaction rapide, communication. »
Zylberman en note les différentes ambiguités : « Le financement en grand de la protection contre la menace biologique n’est pas sans créer des tensions entre les différentes missions de la santé publique. (…) Surtout, répudiant les probabilités, la preparedness est dénuée de toute base scientifique ; la simulation est indispensable et les scénarios apparaissent comme la meilleure – mais aussi comme la seule - modélisation. » (p. 289)
La preparedness étant aujourd’hui le modèle auquel se réfère l’OMS et les différentes institutions sanitaires à travers le monde, pour faire face aux épidémies. (Voir notamment le Global Preparedness Monitoring Board (GPMB), sous l’égide de l’OMS [12])

« Si la pensée des scénarios relève d’une critique du plausible et de la prévision, d’une généalogie de l’incertain, elle est aussi le sinistre et lugubre reflet d’un monde brisé où les têtes se prennent d’un vertige de guerre. » (p. 187)

Tandis que la preparedness vise à une mise en place logistique, les scénarios du pire en sont comme le laboratoire ; ils sont des simulations (tests grandeur nature), mais peuvent être aussi de simples modélisations, en cas d’attaque, d’épidémie, et sont le point focal de cette préparation [13].
Par leur logique interne très marquée – la logique du pire – ces scénarios structurent des réponses « concrètes » face à un élément très abstrait, dans la sécurité sanitaire, qu’est celui de la menace.
Les scénarios aussi éloignent du tumulte du réel, tendent à conditionner : « Ils empêchent la peur et la panique grâce à une immersion dans un univers de fiction ; permettent de saisir l’impact de la dissémination des infections en temps de crise sanitaire sur les comportements. » [14]

« Les scénarios d’épidémies ordonnent le réel en séquences d’action qui domestiquent la menace en la constituant en horizon d’un jeu de rôles. » [15] (Frederic Keck)
Problème : « Cantonnés dans le virtuel, ils couvrent tout d’un palliatif également virtuel » (p. 178)

Quelle est donc la méthode de ces scénarios du pire ?
Ces scénarios catastrophe permettraient de mieux anticiper des scénarios futurs moins mauvais ?
Pas vraiment. Il ne s’agit même plus de prévoir, mais de faire face à l’incertitude, et même au delà : pour Zylberman, répondre à la menace, telle que théorisée par la logique du pire, conduit au fond à une « récusation » pure et simple des probabilités, du certain ou de l’incertain [16].
Alors en quoi cette méthode consiste-t-elle ?
Essentiellement veiller, surveiller, se « préparer ». Assurer une vigilance, Elle induit, par la suite, une technique offensive, action (ou guerre) préemptive [17]. Un (super)principe de précaution.
Cette récusation des probabilités est également une négation de la causalité. On s’en tient, pour les scénarios du pire, aux symptomes, à l’hypothèse (où et quand). Pouvant conduire ainsi, indirectement, à de « monumentales erreurs de jugement », à une forme de fictionnalisation.
Zylberman dénonce aussi, avec ces scénarisations, une pensée prise au piège : « L’événement déjoue les prévisions : il est toujours autre chose. Les scénarios du pire deviennent un handicap pour la pensée, parce qu’ils demeurent prisonniers de la modélisation » [4e de couverture]
On prévoit (exclusivement) le pire, non pour faire face (éventuellement) au moins pire, mais pour se tenir prêt, en alerte. Ou l’épidémiologie comme science catastrophe (comme l’on parle de cinéma catastrophe), méthode privilégiée d’anticipation tombée dans la fiction, outil de discipline (les modélisations induisant une conformation à cette pensée du pire).

Avec ces scénarios absolument improbables, nul n’est jamais préparé : les scénarios (préparations) appellent sans cesse d’autres scénarios (préparations) : « Une chance que DarkWinter n’ait été qu’un test, et pas une véritable urgence. Notre manque de préparation, voilà la véritable urgence. » (Sam Nunn, fondateur de la NTI, organisme spécialisé dans la preparedness, Darkwinter 2001) (p. 179)
Les scénarios du pire se caractèrisent comme matrice au fond, comme prisme conduisant à un perfectionnement de la biopolitique : de plus en plus de lois, d’organismes, de logistique, des institutions de plus en plus impliquées [18] ; et concrètement : développement des systèmes d’alerte, de surveillance (technologie sécuritaire), constitution d’une réserve pharmaceutique.

Les scénaristes du pire ne s’y trompent pas, invoquant ce règne biopolitique et sécuritaire. Randall Larsen, l’un des coauteurs de DarkWinter  : « Un système national de santé publique sera aussi important au 21e siècle pour la sécurité nationale que le ministère de la Défense l’a été au 20e siècle. » (p. 109) ; Tara O’ Toole, également coauteur de DarkWinter  : « Les responsables de la santé publique devraient siéger dans les plus hautes instances décisionnelles. » (p. 173)

* * *

Le recours, peu à peu, aux mesures de quarantaines est concomitant à l’avènement de cette sécurité sanitaire : dès la fin des années 90 et début 2000, aux États-Unis, de nouvelles dispositions sont prises (le Model Act) et des lois sont votées en ce sens.
L’idée de menace, qu’amplifie la logique du pire, exaspère le sentiment de vulnérabilité : « À l’inverse de la notion de risque, l’idée de menace synthétise tout un catalogue d’inquiétudes, de dangers à la fois naturels (épidémies) et intentionnels (bioterrorisme) entrevus et en partie actualisés. De ce glissement a résulté un sentiment de vulnérabilité extrême. » (p. 409)
Ainsi, pour y pallier, on n’hésite pas à recourir à des procédés archaïques : « Le « retour » des quarantaines ne saurait surprendre. Angoisse transformée en critère, la santé publique suit un « sentier » où tous les choix effectués dans le passé continuent d’opérer. » (p. 406)

Fin 2001, une loi est soumise aux États américains, le Model State Emergency Health Powers Act (MSEHPA), pour répondre aux attaques bioterroristes : « Le MSEHPA comporte la possibilité de mesures extrêmement contraignantes et totalement dérogatoires aux libertés publiques, notamment le fait de mettre en quarantaine des personnes asymptomatiques » note Patrick Zylberman, dans un article du Monde de Mars 2020 [19]. Ajoutant : « Tous les États ne l’ont pas adopté en tant que tel. Mais, partout, la possibilité de recourir à la contrainte administrative en cas de menace sanitaire grave a été renforcée (...). Y compris en Europe, où l’on est moins enclin qu’aux Etats-Unis à adopter des mesures directement attentatoires aux libertés publiques »
En 2005, pour faire face à la « menace » aviaire, nait l’idée aux États-Unis de distanciation sociale et de confinement général : à l’origine une proposition de deux conseillers dans les stratégies de santé à la Maison-Blanche, Richard Hatchett et Carter Mecher, accueillie d’abord avec scepticisme de la part des autorités, mais qui finit par servir comme base de travail, les années qui suivirent, pour des simulations d’épidémie [20].
C’est en Asie toutefois que ces mesures entrent le plus significativement dans le droit commun. Les épisodes de la grippe aviaire en 2005, et surtout du SRAS, en 2003, auront érigé – davantage encore qu’aux États-Unis – les quarantaines comme modèle.
Contrairement à ce qui s’est passé avec le coronavirus, il s’agit de mesures locales de confinement (et le plus souvent ciblées), mais qui conduiront à établir de nouvelles normes en matière de gestion épidémique : « Oui, le SRAS a été jugulé grâce à des techniques dignes du 14e siècle. Quoi d’étonnant dès lors si, dans l’avenir, en présence d’une nouvelle épidémie (…) les autorités recourent sans hésiter aux quarantaines de masse. » (p. 417) (Cette « efficacité », trompeuse, masquant le fait que, de manière disproportionnée, on n’aura jamais ici qu’expérimenté de « nouvelles » règles : « cas » suspects, mis en quarantaine, jamais avérés, virus peu contagieux...).

Mais l’appareil législatif seul ne peut, ne pourra suffire, nous avertit Zylberman... Cette remise en cause des droits fondamentaux des individus devant s’accompagner de ce qu’il appelle un « civisme au superlatif », valeur cardinale de l’idéal sanitaire et sécuritaire. Tandis que les lois autorisent peu à peu le recours à des mesures d’urgence sanitaire – mesures de restriction rétrogrades et inédites pour l’époque -, dans le même temps l’accent sera mis « sur les devoirs et les obligations du citoyen comme sur la nécessité de faire preuve d’altruisme. » (4e de couverture)
Que l’individu, pour le bien de la communauté, se trouve si facilement privé de ses droits nécessitera aussi peut-être dans le futur quelques ajustements, une amplification, en retour, de cette « logique du pire » de la sécurité sanitaire, semble avertir Zylberman : « Au gouvernement, alors, de placer tous ses espoirs dans ce craving pour le pire – cette faim compulsive de catastrophe ou plutôt de son image – qui sommeille au fond de toute collectivité postmoderne. » (p. 432)
Pensée de la catastrophe et régimes et mesures d’exception ne peuvent que se renforcer, s’engendrer mutuellement. Une épidémie mondiale ne viendrait qu’illustrer cette analyse (rappelons que le livre de Zylberman a été écrit en 2013). Mais pour quel effet d’emballement ?

Le régime de la menace - cette « zone grise » - induit aussi une forme d’opacité : pour faire face à la bioterreur, apparaît dans les années 2000, aux États-Unis, une sorte de « police de la biologie » [Zylberman] exerçant essentiellement un contrôle des publications scientifiques jugées dangereuses (et qui ne l’étaient pas jusqu’alors - une forme de censure) – contrôle qui nuit à l’expertise, mais permet tout le reste (une « politisation de la santé » (p. 225) qu’illustre les nouvelles prérogatives de l’administration Bush : lors de son premier mandat, la cause est devenue nationale, les experts scientifiques représentent officiellement le gouvernement).
Concernant les virus dangereux pour l’homme, cette logique de la menace, du pire, permet expérimentation et recherche, mais sous le sceau du secret (tandis que sous le régime du risque, on pourrait les interdire, ou du moins mieux les encadrer) [21].
Ce même type d’opacité, où l’expertise fait défaut, enveloppera dès lors la Recherche, pour tout ce qui a trait aux virus possiblement réémergents (variole), virus grippaux, etc. conduisant à modifier, manipuler, faire muter des virus, pour en évaluer potentiellement la dangerosité.
« Dégringolade », encore, dans la fiction. Chimères de la Science...

* * *

Sur le sens de la préparation, sous le règne de la preparedness, Zylberman observe ceci, pour conclure : « Selon Machiavel (...) la préparation exige trois sortes de capacités : le jugement (...), la prévision (...) et la vigilance (…). Or qu’a-t-on vu ? On a vu qu’au jugement avait été substituée la fiction, à la prévision des jeux de rôles et des scénarios figés, à la vigilance une certaine propension à l’alarme. » (p. 490)

Aussi, la volonté de gérer la menace, dans tout ce que cette notion a d’abstrait, ne renvoie-t-elle pas fondamentalement à un fantasme ? Fantasme de toute-puissance (par le caractère notamment préemptif de cette approche biopolitique), fantasme d’une maitrise totale des risques d’un (Super)État omnipotent, la sécurité sanitaire est aussi d’abord une illusion de sécurité sanitaire.

Sous le régime de la menace, l’attente de la crise transforme le futur en « imminent » (p. 200), constate Zylberman : prévalence de l’anticipation sur la simple prévention, accélération fantasmatique, « dégringolade vertigineuse dans la fiction », le virtuel...
Les scénarios du pire, s’engendrant eux-mêmes, nous le verrons, précipiteront ainsi la mise en place d’une sorte de fiction sécuritaire. [J’emploierai cette expression, dans cet article, dans le double sens de sécurité fictive, illusoire, et de dystopie.]
Mais marquons une pause, dans ce déroulé.
La partie suivante, consacrée à la crise du H1N1, nous aidera aussi à mieux saisir, à mettre en perspective, les enjeux très concrets d’une telle biopolitique.

Rapport du Sénat sur la grippe H1N1
Les « Scénarios du pire », ou la pensée prise en otage

Retours sur « la première pandémie du XXIe siècle ».
C’est le titre un peu ironique d’un rapport du Sénat de 2010 sur l’épidémie H1N1 (grippe bien plus benigne que prévu, à l’origine, en France, d’un fiasco vaccinal et gouvernemental) [22].
Rapport très lourdement à charge, montrant comment cette logique du « worst case scenario » aura conditionné toute une politique de santé, à l’échelle internationale.
Ce document, dont il est proposé ici un bref aperçu, illustrait très bien, par les erreurs qu’ils ont conduits à commettre, les risques inhérents à l’usage de ces scénarios, de la preparedness.
Rétrospectivement, cet épisode du H1N1 était un avertissement.

Le rapport évoque une « surpréparation » très préjudiciable : « Pendant les cinq dernières années, les préparations aux pandémies se sont ainsi essentiellement focalisées sur les « scénarios du pire », conduisant les autorités publiques à réagir à l’apparition du virus H1N1 comme s’il s’agissait d’un événement sanitaire sans précédent. »
On relève un conditionnement progressif : « Beaucoup d’interlocuteurs de la commission ont insisté sur les mécanismes ayant abouti à la préparation collective des esprits, et notamment de la communauté scientifique, à l’émergence d’un risque pandémique de type H5N1 [la grippe aviaire de 2005], tendant à transformer inconsciemment ce qui ne sont que des prédictions scientifiques en une sorte de « désir de pandémie » »
Un « désir » devenu même une espérance... : « Les prédictions scientifiques sont-elles devenues inconsciemment des espérances ? »
Trop grande abstraction, décalage des modèles utilisés avec le « terrain » : « Le problème réside dans la coupure entre l’expertise publique et le terrain. »
Manque de souplesse, décalage des modèles utilisés avec le réel, allant jusqu’à une falsification : « Tout s’est déroulé comme s’il n’y avait pas eu d’alternative au plan conçu pour une pandémie cent fois plus meurtrière que celle qui se présentait, comme s’il fallait l’appliquer quoi qu’il en coûte, fût-ce au prix d’un travestissement de la réalité. »

Le rapport montre la contradiction entre une forme de gouvernance biopolitique mondiale et la nécessité d’un pragmatisme plus local. On souligne finalement « la perception plus juste des non-spécialistes ». Des professionnels de santé mis pourtant sur la touche, « relégués ».
Un problème, au fond, lié au concept de sécurité nationale, ou transnationale, appliqué à la santé ?

L’OMS est également fortement mis en cause : « La définition de la pandémie retenue par l’OMS a également joué un rôle central dans le déclenchement des plans nationaux de préparation au risque pandémique. En ne retenant pas de critère de gravité, elle n’a pas joué son rôle de « filtre » »
On le voit, l’OMS ne fait pas contrepoids à l’expertise catastrophiste. Bien pire, elle semble entretenir un doute, qui ne donne plus aucune prise.
Les notions de « gravité », d’urgence sanitaire, comme celles de menace ou de sécurité, restent en fait vagues, élastiques. Notions clefs de la biopolitique qui se met en place, dont l’entité un peu fantôme qu’est l’OMS n’est qu’un des auxiliaires.

Outre des reproches faits de simplification, d’un manque de souplesse, de favoriser les pays riches au détriment des pays pauvres, l’OMS est d’abord soupçonné « d’avoir surestimé le risque et engagé les Etats membres dans des dépenses qui auraient pu être mieux employées », de « conflits d’intérêts », « d’opacité », de n’avoir pas su juguler « un certain lobbying interne ».

Des conflits d’intérêts, des intérêts qui dépassent largement le cadre de l’OMS, toute une économie induite aussi par la preparedness, par cette logique du pire : « Au sein même de chaque institution, dès qu’arrive quelque chose comme une menace de pandémie, tout le monde se bat pour être le premier, pour faire son test diagnostic, parce qu’à la clé, il y a des publications, la reconnaissance professionnelle et la pérennité de l’activité. […] Il y a un intérêt à espérer, même inconsciemment, que les maladies arrivent » (Yves Charpak, parlant du monde de la Recherche)
Des investissements « entre 1,5 et 2,5 milliards, par laboratoire, ces dernières années au titre de leur préparation à une éventuelle pandémie. »
« Ce fort investissement à tous les niveaux, aussi bien politique que scientifique, explique sans doute en partie que tous les acteurs intervenant dans la gestion des crises sanitaires attendaient cette menace et que dès l’annonce de l’apparition des premiers cas de grippe H1N1, il était difficile d’imaginer autre chose que l’émergence d’une pandémie. »

En guise de conclusion, les sénateurs mettent en garde : « Appliqués à des domaines où le nombre de données fiables disponibles est particulièrement faible par rapport au nombre de variables prises en compte dans leur construction, ces modèles relatifs à la diffusion du virus ne doivent pas être utilisés pour asseoir une politique de prévision en matière de santé. » [23]

>>> Flash-Forward : Novembre 2021. Certains en sont encore à se demander (avec une persistance qui devrait nous interroger) si le virus et le danger existent bel et bien...
Tout paraît faux. Certains parlent de dictature, dictature qui semble elle-même un simulacre.
L’espèce de dystopie que nous semblons vivre alimente aussi toutes les craintes.
Toutes les théories complotistes.

Des liens sont établis. Des cercles d’intérêts sont mis à jour, plus anciens que l’épidémie [24]. Alors que les lois et mesures sanitaires, encore aujourd’hui, se multiplient, la médecine spectacle, se mêlant de politique, de son côté questionne, nourrit soupçons, critiques légitimes...
Tout un ensemble de réseaux, d’intérêts qui, dans un monde sous cloche, hyper-médiatisé, auront fatalement alimenté les théories complotistes : marché sanitaire qu’anticipaient nécessairement les labos, intérêts financiers ou politiques inhérents à ce développement de la biopolitique.
Il ne s’agit pas non plus d’ailleurs de dénier toute possibilité de stratégie, plus ou moins concertée, au moins sur certains points : « Qui est familier des recherches des historiens sait bien comment les événements qu’ils reconstruisent et racontent sont nécessairement le fruit de plans et d’actions très souvent concertés par des individus, des groupes et des factions qui poursuivent par tous les moyens leurs buts. » [25] (Giorgio Agamben)

Ces pressions, réelles, auront-elles influencé, guidé, les choix effectués, sanitaires ou politiques, dans la crise du Covid-19, et de quelle manière ?
Élément de toute évidence déterminant, dont il faudra absolument mesurer l’ampleur, mais il ne faut l’envisager pourtant qu’en toile de fond (en tant qu’écosystème biopolitique, bien antérieur à cette crise). Ce seul aspect nous ferait passer à côté de l’essentiel.
Plus déterminant avant sans doute est de ressaisir le fil de l’histoire, de comprendre, d’analyser par quels mécanismes nos sociétés auront basculé dans cette espèce de dystopie.
Ce que j’appellerai « l’invention d’un moment dystopique » : la fiction sécuritaire de notre temps.

Basculement dystopique et régime de la simulation
Actualisation d’une biopolitique

C’est d’un ancien projet dont on parle, où la santé était entrée dans le domaine de la sécurité des États, vieux d’au moins vingt ans, mais dont personne – même les scénaristes du pire - ne pouvait penser qu’il évoluerait ainsi précisément vers cette forme.
Comme le virus, qui l’a fait advenir, cette transformation semble avoir été imprédictible.
Si le grand public souvent s’étonne que la plupart des pays se soient alignés sur ce qui avait été fait à Wuhan - sur les méthodes d’une dictature -, c’est sans jamais concevoir que cette matrice biopolitique de la sécurité sanitaire - déjà largement ramifiée, qui avait depuis longtemps étendu son empire – ait pu lui aussi précipiter ce basculement.
Pour autant, cette transformation ne saurait avoir complètement surpris, ni le lecteur du livre de Zylberman [26], Tempêtes Microbiennes, ni, avisées, les différentes instances sanitaires ou politiques.
Cette gouvernance biopolitique qui s’était mise en place, nourrie de scénarios catastrophe, appellait en elle-même, sans aucun doute, un scénario de science-fiction. Le modèle politique chinois actuel, certes, avec sa technopolice, son fantasme d’hyper contrôle et d’hégémonie, fournissait déjà ce modèle de science-fiction en quelque sorte « clés en main ».
Et si rien bien sûr n’était totalement écrit ici – sans cette origine chinoise, gageons même que cette dystopie aurait pu prendre un tout autre aspect -, gardons en tête cette idée de simulation, antérieure à la crise, inscrite au cœur même du projet biopolitique de sécurité sanitaire.

Quelle forme, avec la survenue du Coronavirus, cette biopolitique a-t-elle pris, dans nos pays ?
Plus exactement, comment s’est effectué ce basculement dystopique ?

Je prendrai ici le confinement, auquel la plupart des pays occidentaux ont recouru, comme un choix général de société, et, malgré des divergences entre les pays, en tant que phénomène avant tout global (ayant à voir, nous le verrons, avec le concept biopolitique de sécurité sanitaire).

Il ne s’agit pas de voir si les mesures prises dans nos pays étaient proportionnées ou non – elles ne purent pas l’être – mais de saisir au fond, en analysant de quelle manière ce « moment dystopique » a surgi, le degré de falsification de la politique par la biopolitique, et donc de nos vies propres.
Évoquons encore simplement, au début de l’épidémie, certains faits, discours, liés à cette logique du pire, puis le phénomène d’emballement médiatique initial, ayant accompagné ce basculement.

L’exemple de « scénario du pire » le plus marquant, le plus déterminant, aura été, début mars 2020, les modélisations de l’épidémiologiste britannique Neil Ferguson, du prestigieux et influent Imperial College de Londres : cette modélisation mathématique prévoit plus de 500 000 morts au Royaume-Uni, si rien n’est fait dans les jours qui suivent. « Un travail qui a conduit de nombreux pays dans le monde à se confiner face à la pandémie de Covid-19 » écrira plus tard Libération. Notamment la France, informée très tôt de ces calculs. [27]
Quelques remarques éclairantes d’Antoine Flahault, dans ce même article de Libération :

« On sent très bien qu’en fonction des scénarios que vous allez avoir, certains paramètres vont laisser courir l’exponentielle beaucoup plus loin que d’autres, et donc vous allez avoir une forme de catastrophisme presque inhérent à ces modèles mathématiques. »
« Livrer des chiffres de morts prévisionnels, même en précisant que c’est un scénario du possible seulement, cela revient à dire : "Il y aura possiblement 100 000 morts en Suède au mois de juin". Comme on n’en sait absolument rien, le mieux est de ne jamais évoquer de tels chiffres dans les médias. »

À simple titre d’exemple, encore - et si les diverses théories complotistes n’en avait pas épuisé la figure – on pourrait également souligner l’influence de Bill Gates, grand promoteur de la vaccination devant l’éternel, qui surfant sur cette science catastrophe, a nécessairement contribué à imprimer sa vision alarmiste (financement notamment de l’OMS à hauteur de 25% [28].
Illustrons cette influence par ses fameux scénarios catastrophe, sur fond de mise en scène techno-mondialiste : la simulation « Event 201 », en 2019, en collaboration avec le gouvernement américain, ou encore sa conférence TED, en 2015, où il compare le risque d’une épidémie à une guerre nucléaire, alertant le monde à l’aide d’images et slogans chocs sur les dangers à venir - donnant au passage un plan « clés en main », hyper technologique, selon ce « scénario du pire » [29].
Mentionnons aussi Richard Hatchett (qui initia la Maison-Blanche aux méthodes archaïques de confinement général – voir plus haut), à la pointe des stratégies de preparedness, directeur de la très influente Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI), qui donne le ton, tout empreint du pire catastrophisme, dès le 05 mars 2020 : « La guerre est la bonne analogie » alerte-t-il, alors que le virus commence tout juste à se diffuser en Europe [30].
Dans ce même état d’esprit martial, Macron et d’autres présidents utiliseront bientôt cette métaphore (qui est aussi celle utilisée habituellement contre le terrorisme ; voir 1re partie).

Il ne s’agit là, malheureusement, que d’exemples. Ce qu’il nous faut saisir, au moins autant que ce qu’a impliqué, dans les faits, chacun de ces scénarios ou discours, déterminant certaines politiques à venir, est leur teneur fictionnelle et virtuelle.
Cette logique du pire marque une entrée, dans cette crise, sous le régime de la simulation.
Teneur virtuelle qui est aussi celle de l’imaginaire de la menace, auquel se réfèrent la preparedness, la sécurité sanitaire ; une chappe virtuelle conditionnant toutes les mesures à venir (aux scénarios du pire répondent des mesures « exceptionnelles », qui deviendront, nous allons le voir, la norme).
Cette simulation n’est-elle pas le propre des crises ?
Il faut bien comprendre aussi que ces logiques du pire, de la simulation, de la menace, précèdent la crise. Le modèle – ou la modélisation - précèdent amplement l’évènement.

Bientôt, aussi, partout le même spectacle, nourri d’images comme sorties d’un film catastrophe : des villes désertes, des supermarchés pris d’assaut, les pays cédant, comme en un jeu de dominos, aux mesures de confinement, de « distanciation sociale », les uns après les autres...
Ce basculement s’accompagnant d’un phénomène d’emballement médiatique (effet de focalisation) et, simultanément, de ce qu’on pourrait appeler une virtualisation de nos vies (le rapport au réel, avec les confinements, ne semblant plus se faire qu’à travers ces médias) [31].
Le récit dystopique dans lequel nous entrions, consista dès lors à imposer partout l’état d’urgence, tout un ensemble de mesures tout à fait nouvelles, de type coercitif, la réponse politique chevillée aux simulations de ces « scénaristes » et autres experts en catastrophe, travaillant tous depuis de longues années à la preparedness, mode de gestion et de préparation aux épidémies.
Entendons-nous aussi sur les termes : comment pourrait-on qualifier cette espèce de dystopie ?
Une entrée soudaine dans une réalité autre, prenant la forme d’un enfermement mondialisé - événement sans précédent ; un basculement planétaire vers une forme de contrôle généralisé et systématique des individus (de leur emploi du temps, de la circulation des corps). Un réel qui s’éloigne : des choix de société totalement nouveaux, radicaux, s’apparentant - par leur caractère supposé temporaire - à une forme de pari, une sorte de test grandeur nature à échelle mondiale (dans la droite ligne des simulations des scénarios du pire). Elle est enfin, par les différentes mesures d’état d’urgence, prises dans le monde entier, une mise en suspens de toute politique, sur un mode idéal, dans une logique (dystopique) d’inversion des valeurs : « La biosécurité s’est démontrée capable de présenter l’absolue cessation de toute activité politique et de tout rapport social comme la forme maximale de participation civique. »(26) (Agamben)

Pour beaucoup, la santé serait passée au premier plan, dans nos sociétés surprotégées. En réalité, cette santé, passée au tamis biopolitique de la sécurité sanitaire, recouvre un sens très appauvri (le philosophe Giorgio Agamben parle ainsi de « vie nue », la vie de l’individu réduite à sa condition biologique). On l’a vu, aussi, la santé n’est pas le but de le sécurité sanitaire. Dégénérant, celle-ci conduira à bien des égards, je l’illustrerai ici, à ne mettre en place qu’une politique sécuritaire.

Pourquoi, alors, le coronavirus a-t-il pris une importance telle ?
Bien des épidémies, pourtant, ont eu lieu par le passé, plus mortelles, sans occuper une place si importante dans nos sociétés, et de manière si durable.
La sur-préparation des États, ce phénomène d’attente exacerbée par la preparedness, aura entrainé, comme pour la crise du H1N1, un effet de focalisation, dès l’arrivée du virus, accueilli comme un événement (potentiellement) extraordinaire par les autorités sanitaires.
Il faudrait voir surtout comment cet effet de focalisation s’est fait, ensuite, à travers le prisme médiatique, et comment ce prisme aura interagit avec le politique, le confinement (puis les différentes mesures, véhiculant toute l’attention) en faisant un prisme d’autant plus puissant(31).
Il est ainsi tout à fait abusé de dire que l’attention n’était plus portée que sur le coronavirus, la santé des citoyens, alors qu’on avait procédé, fait sans précédent, à un enfermement mondial des populations, suspendues dès lors à l’évolution de l’épidémie et aux moindres décisions politiques.
Comment concrètement ce basculement, initié par cet enfermement mondial, a-t-il pu s’opérer ?

Le concept de « sécurité sanitaire », qui s’était ancré peu à peu ces dernières années au cœur de nos institutions, aura soudain trouvé, avec cette crise du Covid, sa matérialisation la plus crue, de sous-jacent à manifeste : ce qui n’était pas visible (la structure biopolitique) à la faveur de cette crise devient visible ; ce qui n’était encore qu’à l’état de concept s’actualise avec l’épidémie.
Rappelons que si elle peut paraître secrète, ou obscure, cette notion de « sécurité sanitaire », en matière de gestion des épidémies, avait été complètement intégrée, à un niveau national, par les États ou les autorités sanitaires, et à un niveau international, par l’OMS ainsi que les laboratoires, les experts, travaillant tous depuis près de 20 ans à la preparedness, à la Global Health Security.
Cette biopolitique correspond aussi à des habitudes, des codes, des méthodes, une manière de penser. Tout un appareil législatif, aussi, qui s’était mis en place. (Voir la 1re partie)

Jetons ainsi un œil rapide sur la loi, en France, autorisant les mesures d’urgence (Article L 3110-1), loi sur les menaces sanitaires graves qui n’est entrée dans le code de la santé publique qu’en 2007 :
« En cas de menace sanitaire grave (...), notamment en cas de menace d’épidémie, le ministre chargé de la santé peut (...) prescrire dans l’intérêt de la santé publique toute mesure proportionnée aux risques courus et appropriée aux circonstances de temps et de lieu afin de prévenir et de limiter les conséquences des menaces possibles sur la santé de la population. » [32]
La loi française, encore en partie ancrée dans des anciens schémas, ne semble pas vouloir transiger entre ces notions de risque et de menace ; elle autorise « toute mesure ».
On aura vu aussi comment la sécurité sanitaire, entrée sous le régime de la menace, faisait fi de cette notion de risque, faisant voler en éclat toute « proportionnalité » de la mesure.

Sans aucun doute, pour beaucoup, cette période a pu être perçue comme un moment dystopique car un basculement idéologique semblait s’opérer - sacrifice, que nous avons senti dans nos chairs, de nos droits, de nos libertés, à la fois sur un plan politique et individuel.
Politiquement, très simplement, et de façon plus ou moins consciente, en « activant » cette logique biopolitique, vieille de 20 années : la sécurité et le « civisme » deviennent plus importants que la liberté ; la santé, les menaces épidémiques, deviennent des problèmes de sécurité intérieure, et justifient mesures d’exception, « toute mesure » (comme autrefois, au nom cette fois de la souveraineté des peuples, la guerre entraînait ces mesures d’exception (lois martiales)).
L’instauration de l’état d’urgence, l’enfermement mondial des populations, et les mesures prises dans la foulée, équivaudront de fait, pas seulement de manière symbolique, à un choix politique de société, en contradiction même avec certains principes constitutionnels. « La liberté elle-même, autrefois inaliénable et imprescriptible, est aujourd’hui relativisée au nom de principes qui lui seraient supérieurs (que ce soit la sécurité ou la santé). » [33] (Mathieu Slama)
Ce sacrifice aura été, sous un autre angle, une négation même de la politique : la sécurité sanitaire induit une logique de co-dépendance entre les États, un ordre mondial où la décision politique s’efface, soumise à un principe biopolitique plus général (de type sécuritaire).
Effacement du politique et état d’exception permanent : sous le régime de l’état d’urgence, la décision politique est rendue opaque (en France, le très secret conseil de défense), au profit de l’expertise scientifique (qui ainsi seule semble la rendre légitime) ; ce régime d’exception est, dans le même temps, un régime de la simulation : l’exception devient elle-même la norme, elle est en sus un « laboratoire » politique, de type autoritaire, qui sous couvert d’exception finit par établir de nouvelles normes (par un processus bien connu de banalisation des usages).
(Continuité aussi entre le principe de vigilance, propre à la « sécurité sanitaire », et celui d’état d’urgence : il faut bien saisir cet état d’exception permanent qu’induisent la « sécurité sanitaire », l’épidémiologie contemporaine, sous le joug de la menace (bioterroriste ou infectieuse).) [34]

Individuellement, ce sacrifice se fera de manière plus inconsciente, plus souterraine. On a parlé d’une forte acceptation de toutes ces mesures (résignation aussi, face à des mesures ne répondant plus tout à fait à une logique politique : pas vraiment de débat possible).
D’un plébiscite, même, chacun prolongeant ce principe de l’état d’urgence sanitaire : cet état de guerre « latent » rendant chacun potentiellement suspect, porteur du virus, cette guerre de tous contre tous propre à la menace (bio)terroriste.
Mais essayons de voir, ici, le rôle mal compris qu’auront joué la technologie, internet, dans cette crise du Covid, qui auront de leur côté « pris en charge » cette fiction sécuritaire.

Le mode opératoire de cette gouvernance biopolitique est la fiction.
Nous verrons, d’abord, de quelle manière cette gouvernance, toute empreinte d’un imaginaire de science-fiction, aura tiré parti de l’expérience chinoise pour réellement se mettre en place.

Coronavirus et phénomène de masse :
Avènement d’une conscience dystopique, cybernétique

« Toutes les sociétés, toutes les technocraties dirigeantes, tendent vers cet objectif de toute-puissance. Toutes cherchent “le seul meilleur chemin” d’y parvenir. Tout au plus devons-nous conserver la distinction entre techno-despotisme “éclairé” (américain, occidental) et techno-despotisme “absolu” à la chinoise, même s’ils interagissent, que chacun présente certains traits de l’autre et gravite vers l’autre, en attendant leur fusion au sein d’un techno-totalitarisme mondialisé. » [35] (Pièces et Mains d’Œuvre)
Quel usage a été fait de la preparedness, de la sécurité sanitaire, en Chine, ces dernières années ?
Le modèle autoritaire chinois, dans sa gestion de la santé publique, avait déjà intégré, en lui-même, ce principe sécuritaire. Technologies plus à la pointe, systèmes d’alerte, de traçage, « efficacité » biopolitique, technocratique plus grandes, la politique chinoise, vis-à-vis de la sécurité sanitaire, ne s’embarrasse pas de programmes, de discours : elle est déjà une mise en application de ses principes (surveillance, gestion de la menace, « civisme au superlatif »).
Dans un monde (techno-scientiste, technocratique) où l’efficacité semble être devenue le seul critère, les mesures prises par les autorités chinoises ont été érigées peu ou prou comme modèles. À commencer, on l’a vu, par le confinement de masse de sa population.

Vu de loin, pour l’individu occidental, les mesures chinoises évoquèrent d’abord, par leur aspect spectaculaire, inédit, un film de science-fiction (pas si éloigné des scénarios du pire).
Logique perverse de la menace, « civisme au superlatif », appétit pour la fiction de la sécurité sanitaire, des scénarios du pire, auront précipité nos sociétés - le virus petit à petit s’approchant - vers ce confinement mondialisé. Tout convergeant vers une synthèse dystopique du système biopolitique de la sécurité sanitaire avec son modèle chinois, plus efficace.

C’est ainsi par le biais médiatique, spectaculaire, en tant que phénomène de masse, qu’une gestion mondiale et uniformisée de l’épidémie a pu initialement se mettre en place.
Ici et là, des hôpitaux de fortune, sur les chaines de télé : preuves médiatiques de l’épidémie tapant à notre porte – porte que nous ne pourrions plus guère ouvrir, bientôt. Applaudissements.
De Wuhan à Bergame, de Bergame à Madrid, etc. l’effet viral de la menace, d’un pays à l’autre, activant, dans l’orbe médiatique, la peur de sociétés politiques autonomes (mauvais élèves), de sujets autonomes (irresponsables), appelant à la fin la reproduction du même [36].

Il ne faudrait pas s’y tromper : si ce confinement mondialisé a semblé relever d’une forme d’archaïsme, ses raisons sont aussi bien technologiques.

On l’a peu voire pas du tout souligné, mais les mesures de contrôle, de surveillance, permettant ce confinement généralisé, ce basculement de nos sociétés vers un modèle biopolitique, n’a été possible qu’avec internet (et les différentes technologies de traçage). Et il y a ne serait-ce que 10 ou 15 ans aucune de ces mesures n’aurait pu être mise en œuvre dans ces proportions [37].
Ce n’est bien sûr pas qu’une circonstance, mais une direction plutôt qu’ont prises nos sociétés, vers une sorte de « cyber-pilotage des masses » [38] matinée d’utopie.
La biopolitique de « sécurité sanitaire », qui baigne dans la fiction, aura finalement, avec les différents confinements, trouvé sa pleine expression avec internet, le dystopique technologique, lesquels auront conduit, simultanément, à une forme d’aliénation globalisée, cybernétique.

L’idéal sécuritaire trouve avec internet son terrain privilégié : un fantasme d’auto-suffisance, une bulle protectrice où semble mis à distance le réel et ses menaces, potentiellement mortelles comme le virus ; internet aura ainsi incarné une généralisation du principe de « distanciation sociale ».
À travers un ensemble varié de dispositifs subtils, il aura pris en charge cette fiction sécuritaire.
Ce basculement dystopique aura aussi été en ce sens une falsification de notre monde, le règne d’une forme d’« hyperréalité » [Baudrillard] médiatique.
Internet aura en définitive rendu possible et acceptable le confinement, cet enfermement mondial :
D’un côté, en tant que relais d’information (agrégation des données, statistiques, évolution de l’épidémie, des mesures de contrôle, etc.) ; centre de commande, de surveillance et d’alerte en « temps réel » (fluidité dans les prises de décision, état de veille sanitaire à l’échelle locale, nationale et mondiale, géolocalisation, horodatage, communication « fine », intrusive, etc.).
De l’autre, en tant que média d’agrément, « soupape » par rapport aux différents mesures de confinement (distraction et communication sur les différents réseaux), constituant une forme d’alternative virtuelle à la vie de tous les jours (télétravail, cours à distance, etc.), de substitut dérisoire (les artistes du confinement) autant que de projet de société (un monde sans contact) [39].
Un enfermement mondial, assisté technologiquement, dont le principe anxiogène aura en retour favorisé une massification et une diversification des technologies de contrôle, de surveillance.

Dans un livre récent, Olivier Tesquet a ainsi analysé la façon dont le marché de la sécurité avait tiré parti de la crise du Covid, se déportant, opportunément, vers celui de la santé [40]. Pour décrire ce phénomène, Tesquet parle d’état d’urgence technologique, qui comme l’état d’urgence politique, « ne se discute pas, mais s’impose sans mot dire », prenant la forme, sans plus de frein, d’une expérimentation généralisée des technologies de surveillance sur la population.
Comme l’état d’urgence politique, l’état d’urgence technologique est une entrée sous un régime de la simulation. Légitimés par la « crise sanitaire », ces divers tests grandeur nature, « technologies de surveillance déployées sous couvert d’expérimentation » [41], très vite tendent eux aussi à devenir la norme, par le même processus de banalisation des usages observé plus haut (« effet cliquet »).
Le champ couvert, plus qu’étendu, relevant de la plus pure dystopie : technologie de surveillance épidémiologiques « à la chinoise », technologies sécuritaires type « Safe City », technologies de traçage, de détection, de maintien de l’ordre sanitaire (surveillance, usage des drones, distanciation sociale, etc.), logiciels mouchards (géolocalisation), tout un ensemble d’expérimentations, de dispositifs déployés, qui bien souvent aussi posent la question d’une coopération ambiguë entre État et entreprises (qui exactement surveille quoi ?).
Cet état d’urgence technologique correspond aussi à une reconversion massive dans le « sanitaire » d’entreprises désirant lisser leur image : NSO (spécialisé dans les logiciels espions, élaborant un « score de contagiosité »), Palantir (brassage des données privées), Hikvision (vidéosurveillance du peuple Ouïghour, proposant désormais des caméras thermiques), Athena Security, etc.
Aussi, ces technologies ne sont le plus souvent que façade, volontarisme affiché, dans le but de créer une « illusion de sécurité » [42]. Le déploiement de ces dispositifs est en réalité en soi plus important que ses effets. La bulle protectrice sécuritaire appelle, suscite cet illusionnisme.

Nourrie des scénarios du pire, la biopolitique de la sécurité sanitaire aura instauré un régime de la simulation trouvant son expansion logique dans le tout-technologique, le virtuel.
Cet horizon cybernétique, teinté de science-fiction, qui se profile, correspond à l’avènement d’une fiction sécuritaire, à la fois dystopie et idéal sécuritaire continuellement contrarié, illusoire. Le modèle dystopique chinois et celui occidental se répondant, aujourd’hui, comme en miroir.
La différence avec le modèle chinois étant qu’elle ne nous semble que transitoire.
Elle a en ce sens un double rôle : par ces outils technologiques, elle constitue de fait un moyen de contrôle et de surveillance sur la population, et en tant que fiction, ou simulation, elle se dissimule tout en étendant continuellement son empire, s’améliorant sans cesse, sous couvert d’expérimentation ou de solution temporaire.
Par son origine bien antérieure à la crise, cette fictionnalisation apparaît ainsi, fait remarquable, comme un outil policier de la biopolitique, vers une société de type sécuritaire.

Une « dégringolade dans la fiction »...
Et après ?

Notons ceci : les pays occidentaux n’auront au fond tiré aucun réel enseignement de ces stratégies d’anticipation, de la multiplication des scénarios du pire ; aucun de ces scénarios n’aura aidé ces pays, qui tous auront échoué à établir une stratégie dans le temps pour contrôler l’épidémie.
Ces différents scénarios auront en revanche investi tout un champ virtuel : de la négation de l’épidémie aux preuves sans fin rapportées d’une catastrophe (annoncée, évitée, atténuée), des théories du complot à l’alarmisme obsessionnel, tout n’aura au fond plus tourner qu’autour de la question de la gravité et de la réalité de l’épidémie, dans le débat public.
Le principal reproche fait aux différentes critiques formulées quant à la gestion sanitaire aura ainsi toujours été un manque de prise en compte de cette « réalité ». Comme si plus personne ne pouvait accorder ses violons, parce que le sentiment d’irréalité prédominait dans les débats : chacun aurait pu convenir pourtant de cette rupture biopolitique, augurée avec le concept de « sécurité sanitaire », dans l’histoire de nos sociétés.

Cette rupture aura impacté tout notre rapport à la science. C’est un autre aspect de cette dystopie.
Le rôle faussement central de la Santé dans la biopolitique de la sécurité sanitaire, aura, comme pour la crise de H1N1, relégué au second plan la médecine de ville, les « non-spécialistes » [43]. La médecine tendant à recouvrir un sens plus abstrait, au profit de mesures très générales, qu’on applique de manière statistique à l’entièreté de la population (le rapport du patient au médecin tendant à devenir en quelque sorte un rapport (non médié) du patient à l’État).
Le rôle décisif qu’on a prêté à la science, dans cette crise, fut en réalité essentiellement politique, idéologique (il n’y a pas à proprement parler d’« avis scientifique »).
Comment pourrait-on brocarder cette idéologie ?
Une biopolitique, prise dans les rets du Spectacle [Debord], se référant religieusement à une forme de scientisme ; une soumission quotidienne à une fiction sanitaire (sécuritaire) régulant tous nos faits et gestes [44]. Bref, un culte de la science et de la medecine qui, dans le contexte d’un marché de la santé débordé par les enjeux financiers, d’une science sans plus d’indépendance, au cadre épistémologique de plus en plus vacillant [45], aura beaucoup contribué lui aussi à façonner ce moment dystopique.

Si avec la crise du Covid, la science, butant sur ses limites, semble s’être trouvé confrontée à une forme d’impuissance (près de deux ans plus tard, le virus paralysait toujours le monde), c’est surtout une science tombée dans la fiction (logique du pire) à laquelle on a eu affaire, reniant certains de ses principes (un certain appauvrissement méthodologique inhérent à la sécurité sanitaire : refus des probabilités, de la causalité, étude limitée aux symptômes, etc. - voir 1re partie).
Pour une large part, une forme de scientisme, d’anti-science, s’est mise en place, dans une logique expérimentale qui a tout à voir, encore, avec le régime de la simulation évoqué plus haut – tests, scénarios du pire, hypothèses scientifiques, validés par les experts, justifiant les décisions politiques (qui contribueront ainsi à établir, à l’usage, de nouvelles normes) [46].
Mesures relevant d’une forme d’illusion, d’une fiction sanitaire, auxquelles on pourrait rajouter toutes les mesures arbitraires visant à discipliner plus qu’à protéger – de façon tres marquée en France (en un mot, toutes les mesures kafkaïennes, colorées d’un vernis scientifique ayant, petit à petit, rendu folle la population française) - ; ainsi que, plus généralement, le faux principe d’une « protection de la santé », alors qu’on ferme des lits d’hôpitaux [47], qu’aucune politique de prévention n’est entreprise vis à vis des personnes « à risque » (obésité, diabète), etc.

Règne triomphant de la biopolitique et spectacle pourtant, mise en scène paradoxale d’une forme d’impuissance (hôpitaux toujours sur la brèche, médecine inefficace sur le moyen terme dans sa capacité à freiner l’épidémie, etc.), la sécurité sanitaire semble trouver là cependant ses limites.

Elle aura dégénéré en une fiction sécuritaire où les démocraties auront paru incapables de gérer une simple épidémie (une syndémie [48]), ne proposant en définitive que des mesures coercitives pour lutter contre une maladie menaçant par ailleurs notre société dans ses fondements.

* * *

Reprenons le fil de cette histoire, et allons au fond de cette logique du pire.
Les américains, au rôle ambigu - à la fois annonciateurs et, précipitant l’avènement de la sécurité sanitaire, agents d’une catastrophe bien réelle - avaient peut-être bien vu juste, dans leur logique millénariste : catastrophe civilisationnelle, déguisée en catastrophe sanitaire, le virus chinois aura fini par attaquer en profondeur (les valeurs de) notre société. Il suffisait au fond d’y croire.
Prophétie autoréalisatrice, les américains sembleraient avoir tout intérêt à dynamiter cette fiction qu’ils ont eux-mêmes contribué à mettre en branle. Une sortie, en somme, hors de la fiction.
Moins ironique, plus réaliste sinon, serait de voir comment pourrait se prolonger cette « fiction », voir ce qui est en germe ici (bien que cette notion sécuritaire rétrecisse considérablement l’horizon).

On pourrait ainsi s’interroger sur la durée et les conséquences de ce qui nous semble, plus qu’une épreuve qu’aurait à endurer nos sociétés, plus qu’un test grandeur nature, un projet de société.
Qu’on ait envisagé, à un moment, que cette longue mise en suspens de nos anciennes habitudes ne soit que momentanée nous semble à présent presque étrange.
Les « scénarios du pire » ne sont pas allés jusqu’à anticiper ce qui devait suivre.
Mais derrière la crainte, l’obsession de la catastrophe, matérialisés par ces scénarios du pire, ne se cache-t-il pas aussi le désir millénariste de faire advenir quelque chose, l’homme techno, la post-humanité hybride. Un idéal de sûreté, d’immunité parfaite...
Et si cette illusion nous semble friable, elle n’en est pas moins déjà à l’œuvre dans notre société, la rongeant de rêves empoisonnés.
« Il y a fort à parier que l’on tentera de poursuivre après l’urgence sanitaire les expérimentations que les gouvernements n’avaient pas réussi jusqu’ici à mener à bien : (...) se contenter d’échanger des messages digitaux, et partout où c’est possible, faire en sorte que les machines remplacent enfin tout contact – toute contagion – entre les êtres humains. » [49] (Agamben)

* * *

La fiction au fond n’est pas le problème a priori (l’homme continuellement s’y abreuve). Elle le devient si elle tend à une forme de falsification généralisée (retournement que Debord avait théorisé, dès les années 1960, avec son concept de Spectacle).
Elle l’est d’autant plus lorsqu’elle tend à véhiculer peur et menace. C’est cette fiction sécuritaire dont on peine aujourd’hui tant à se défaire (qu’on pourrait aussi bien nommer ici dystopie).

Cette fiction favorise le mensonge, ou plutôt – comme sans plus d’histoire en propre - elle en dissipe les raisons, la logique profonde. Elle en dissimule l’origine. Les mensonges, ainsi, semblent issus de nulle part, jaillissent sans mot dire.
Les chaines logiques dans le Spectacle – et davantage encore dans cette fiction sécuritaire que nous vivons - semblent brisées.

Les mensonges ne sous-tendent plus des schémas classiques d’oppression. Il paraît dès lors plus complexe de s’y opposer. On sent pourtant bien que quelque chose ne va pas, que quelque chose a basculé, sans peut-être pouvoir y apposer des mots.
Ce monde nouveau exige même de nous une coopération, subtile, indolore, et c’est ce qui en fait la particularité : le mensonge, c’est le confort et la sécurité qui nous sont proposés, comme valeurs terminales, au détriment de toutes les autres.
Mais que signifie donc cette sécurité pour laquelle nous sommes prêts à tout sacrifier ?
Si elle est d’abord un fantasme impossible à réaliser, si elle est avant tout une illusion, elle est aussi sans doute un idéal de sûreté.
Au choix : un paradis, panoptique, indolore, ou l’enfer virtuel de cette fiction sécuritaire.
« Et, de fait, nous vivons dans une société qui a sacrifié la liberté aux supposées « raisons de sécurité » et qui, pour cette raison même, s’est condamnée elle-même à vivre dans un état de peur et d’insécurité pérennes. » [50] (Agamben)

Gabriel Azaïs

[1« Le risque se coule aisément dans les schémas de l’assurance ; une perspective géopolitique répond plutôt aux menaces de nature globale, durable et permanente dont on discute aux sommets du G8 ou aux séances plénières du Forum économique mondial » (p. 212) [P. Zylberman, Tempêtes Microbiennes, Gallimard, 2013

[2Entretien avec David Heymann, directeur de la division des maladies infectieuses à l’OMS, Le Monde, Sept. 2001 : https://www.lemonde.fr/archives/article/2001/09/27/entretien-avec-david-heymann-directeur-de-la-division-des-maladies-infectieuses-a-l-oms_227882_1819218.html

[3L’affaire des « lettres à l’Anthrax », au lendemain des attentats du 11 septembre, est édifiante, et nous aide à saisir, par sa mise en abime, ce contexte paranoïaque : identifié en 2008, Bruce Ivins, l’auteur de l’attaque, était lui-même chargé de la protection américaine, en tant que microbiologiste à l’U.S. Army Medical Research, le FBI expliquant son acte - qui aura en partie initié cette lutte américaine contre le bioterrorisme, axée notamment sur l’élaboration de vaccins - par une vexation, un manque d’intérêt des autorités pour le vaccin qu’il avait lui-même élaboré : « Déséquilibré mental, il aurait voulu attirer l’attention sur le besoin d’un vaccin qu’il avait mis au point » [Wikipédia]. Pour rajouter encore un élément à l’aspect tortueux, paranoïaque de cette affaire, précisons que cela n’est que la version officielle des autorités - voir l’article de Slate, avec la plus crédible des autres « versions » : le gouvernement lui-même derrière cette attaque : Fahrad Manjoo, Le Mouvement pour la vérité sur l’Anthrax, Slate, Sept. 2010 : http://www.slate.fr/story/26755/anthrax-complot-fbi-terrorisme

[4« À l’âge du bioterrorisme, écrit le Washington Post, les faiblesses longtemps tolérées du système de santé américain mettent en péril la sécurité nationale. » (p. 205) On le verra, cette gouvernance biopolitique n’aura pourtant jamais conduit à une amélioration du système de soins américain, la politique de sécurité sanitaire, l’idée de menace - nouvellement accrochée aux épidémies -, conduisant presque exclusivement à une amélioration des systèmes de surveillance, d’alerte, ou encore de veille sanitaire : « La santé publique est devenue un secteur-clé (...) pour la detection de la menace (…) ; une variable stratégique, en somme, dans les efforts de mitigation et de dissuasion de la terreur biologique » (p. 289)

[5Affirmation de cette politique fédérale, en matière de sécurité sanitaire, au lendemain du 11 septembre : « La surveillance épidémiologique est désormais un chapitre de la sécurité nationale ; l’épidémiologie, la discipline de base à l’époque du bioterrorisme », déclare un des directeurs du ministère de la Santé du Wisconsin en octobre 2001. (p. 252)

[6Extrait d’un rapport de l’OMS de 2019 « Annual Report on Global Preparedness for Health Emergencies » : « Le Programme d’action pour la sécurité sanitaire mondiale, une coalition multinationale lancée au début de l’année 2014 en vue d’accroître les capacités et la coordination au niveau des pays (...), compte désormais près de 70 pays membres et organisations partenaires. Sa Table ronde du secteur privé collabore avec le secteur privé pour que celui participe davantage au renforcement de la sécurité sanitaire mondiale »https://www.gpmb.org/docs/librariesprovider17/default-document-library/annual-reports/gpmb-2019-annualreport-fr.pdf?sfvrsn=df2c232b_3

[7La preparedness, tout comme les scénarios du pire : « Chaudement recommandés par l’OMS, fabriqués à la chaîne par le ministère de la Justice et par le ministère de la Sécurité intérieure américains, le Johns Hopkins Center ou le Center for Biosecurity de l’Université de Pittsburgh, les scénarios de la menace microbienne sont désormais systématiquement utilisés pour la préparation méthodique à la gestion des urgences de toutes les grandes administrations locales, nationales ou internationales.  » (p. 24)

[8« Pour nous, une épidémie, ce n’est pas simplement les ravages et les souffrances causés par la propagation d’une infection, c’est encore la désorganisation brutale qui s’ensuit, une société humaine à bout de forces : l’abaissement de l’État, le délitement des autorités, des structures sociales et des mentalités. » (p. 36)

[9Voir par exemple le statu quo en Afrique, moyens dérisoires mis en œuvre, après 15 ans de sécurité sanitaire : « Les obstacles sont bien connus et sont les mêmes dans la plupart des pays du Sud : faible niveau de surveillance (biologique) ; absence d’une vision prospective à l’échelle globale ; rigidité dans les changements de paradigme ; rareté des financements ; difficultés d’accès géographique. » Les nouvelles menaces des maladies infectieuses émergentes, Rapport du Sénat, Juillet 2012 :

{}https://www.senat.fr/rap/r11-638/r11-638_mono.html

[10Zylberman définit la sécurité sanitaire comme cette « notion générique des menaces microbiennes de tout type, naturel, accidentel et intentionnel, prévu ou imprévu, mettant en danger la survie même de la société. » (p. 303)

[11Entretien de Patrick Zylberman, Coronavirus : « L’histoire de la santé publique pose la question des frontières », Le Figaro, Février 2020 : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/coronavirus-l-histoire-de-la-sante-publique-pose-a-nouveau-la-question-des-frontieres-20200214

[13Citons simplement quelques scénarios pour leurs noms évocateurs : Civex (1993, « Dispersion d’Anthrax dans le métro d’une ville imaginaire appelée « Metropolis ». ») Ill Wind (1997), Dark Winter (2001), Crimson Sky (2002), TopOff 2 (2003, inspiré du roman de Preston, The Cobra Event), Global Mercury (2003), Atlantic Storm (2005), etc.

[14Patrick Zylberman, La Sécurité Sanitaire aux États-Unis (1989-2008), Academia.edu : https://www.academia.edu/27234109/LA_S%C3%89CURIT%C3%89_SANITAIRE_AUX_ETATS-UNIS

[15Frederic Keck, Scénarios de catastrophes sanitaires, La vie des Idées, Sept. 2013 : https://laviedesidees.fr/Scenarios-de-catastrophes-sanitaires.html

[16« Nous demandions : qu’a donc changé cette glissade du risque à la menace ? Ceci, au moins : non pas tellement la déconfiture des probabilités (le premier choc pétrolier en 1973 et la chute de Saïgon deux ans plus tard s’en sont chargés) que leur récusation. » (p. 216)

[17Pour la compréhension du terme « préemptif », dans la politique de l’administration Bush : http://www.irenees.net/bdf_fiche-notions-175_fr.html

[18Voir l’inflation délirante, ces 20 dernières années, aux États-Unis, de lois, d’organismes étatiques ou para-étatiques et d’organisations stratégiques liés au concept de « sécurité sanitaire » : le Pandemic and All-Hazards Preparedness Act (PAHPA), le National Health Security Strategy (NHSS), le Biomedical Advanced Research and Development Authority (BARDA), le National Science Advisory Board for Biosecurity (NSABB), etc.

[19Catherine Vincent, Les libertés publiques à l’épreuve du coronavirus, Le Monde, Mars 2020 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/20/les-libertes-publiques-a-l-epreuve-du-covid-19_6033764_3232.html

[20E. Lipton, J. Steinhauer[link-1577bcf9←] , The Untold Story of the Birth of Social Distancing, The New York Times, Avril 2020 : https://www.nytimes.com/2020/04/22/us/politics/social-distancing-coronavirus.html
Étonnante conclusion de cet article : le Dr. Markel, qui travailla aussi sur cette idée, n’aura aucun mal à admettre, après la mise en application de ces théories avec le coronavirus, que travailler à ces scénarios du pire équivalait ni plus ni moins à agiter des concepts dystopiques : « We always knew this would be applied in worst-case scenarios,” he said. “Even when you are working on dystopian concepts, you always hope it will never be used. »

[21« Le risque (…) est un formidable multiplicateur d’expertise : toujours plus d’experts, et d’experts indépendants, voilà la morale du risque et de la précaution. À l’inverse, la menace met la science sous surveillance. Loin de multiplier l’expertise, la biosécurité propose d’en limiter sévèrement l’accès. » (p. 218)

[22La grippe A (H1N1) : Retours sur « la première pandémie du XXIe siècle », Rapport du Sénat, Juillet 2010 :

https://www.senat.fr/rap/r09-685-1/r09-685-1_mono.html#toc66

[23On pourra se désoler de voir à quel point, lors de l’épidémie du Covid-19, les autorités auront fait fi de cette mise en garde : le gouvernement s’appuiera principalement - que ce soit pour les différents confinements, couvre-feux, la décision en juillet de la vaccination de masse, précipitant l’extension du pass sanitaire, etc. – sur ces modélisations pour légitimer ses décisions.

[24Pour établir la genèse de ces cercles, aux États-Unis, cercles politique, scientifique et médiatique, se référer à l’ouvrage de Zylberman p. 109-145

[25Giorgio Agamben, Deux vocables infâmes, lundimatin, Août 2020 : https://lundi.am/Deux-vocables-infames

[26Giorgio Agamben, Biosécurité et Politique, lundimatin, Mai 2020 : https://lundi.am/999-Biosecurite-et-politique (Agamben utilise le terme de « biosécurité » de façon un peu détournée (« Ensemble de mesures visant à sécuriser l’exploitation des ressources biologiques », Larousse), mais qu’on comprendra très bien ici dans le sens d’une mise en œuvre sécuritaire, policière, des principes biopolitiques [sécurité sanitaire].)

[27Les prévisions de Ferguson, qui ont conduit de nombreux pays à se confiner, étaient-elles fantaisistes ?, Libération, Juin 2020 : https://www.liberation.fr/checknews/2020/06/03/les-previsions-de-ferguson-qui-ont-conduit-de-nombreux-pays-a-se-confiner-etaient-elles-fantaisistes_1790061/

[30Coronavirus expert : ’War is an appropriate analogy’, Youtube, 6 Mars 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=dcJDpV-igjs&amp ;ab_channel=Channel4News

[31ÉTUDE INA. Covid-19 dans les JT : un niveau de médiatisation inédit pour une pandémie, Octobre 2020 :

https://larevuedesmedias.ina.fr/pandemie-covid-19-coronavirus-journal-televise

[33Mathieu Slama, Loi de vigilance sanitaire : « Le gouvernement impose, le Parlement exécute », Le Figaro, Nov. 2021 : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/loi-de-vigilance-sanitaire-le-gouvernement-impose-le-parlement-execute-20211104

[34voir, par exemple, les conséquences de ce basculement, après la mise en place du pass sanitaire, en France, glissement vers un « état d’exception » permanent : « On assiste donc en quelque sorte à la naissance d’un nouveau concept, l’« état de vigilance », qui justifie les mesures les plus liberticides au nom de la prudence et de la précaution. Là encore, le gouvernement banalise l’état d’exception en le justifiant non pas par l’urgence de la situation actuelle mais par l’urgence hypothétique de la situation future. » (Mathieu Slama) ; Mathieu Slama, « Pourquoi il fallait s’attendre à ce que le passe sanitaire soit prorogé », Le Figaro, Oct. 2021 : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/mathieu-slama-pourquoi-il-fallait-s-attendre-a-ce-que-le-passe-sanitaire-soit-proroge-20211021
En 2012, dans un rapport du Sénat sur les maladies émergentes, Anne-Marie Moulin, chercheuse au CNRS, s’inquiétait déjà de ce risque : « Comment la science des émergences infectieuses peut-elle entrer en démocratie ? Comment un état d’urgence permanente peut-il s’installer sans dégénérer en biopouvoir tyrannique, compte tenu des incertitudes que nous connaissons sur le contenu même de la science ? » https://www.senat.fr/rap/r11-638/r11-638_mono.html

[35Kevin Boucaud-Victoire, Pièces et main d’œuvre : « La cybernétique affaiblit notre autonomie de pensée » [Entretien], Le Comptoir, Oct. 2021 : https://comptoir.org/2021/10/26/pieces-et-main-doeuvre-la-cybernetique-affaiblit-notre-autonomie-de-pensee/

[36Ces images choc et le critère sinistre des taux d’hospitalisation, des « lits occupés », auront été le ferment essentiel des décisions politiques, dicté par un mimétisme exacerbé ayant beaucoup à voir avec la psychologie des masses [Gustave Le Bon], la pensée rendue prisonnière de cette logique. Deux ans plus tard, impossible de s’en dépétrer : logique binaire des chiffres et spectre d’hopitaux saturés, débordés, semblent être le seul critère de la décision politique.

[37Pour s’en convaincre, voir le livre Tempêtes Microbiennes  : les scénarios relatés illustrent très bien ces (énormes) problèmes de communication, de circulation de l’information, d’insuffisance des systèmes d’alerte, de surveillance, encore présents tout au long des années 2000. (p. 160-187)

[38Kevin Boucaud-Victoire, Pièces et main d’œuvre : « La cybernétique affaiblit notre autonomie de pensée » [Entretien], Le Comptoir, Oct. 2021 : [https://comptoir.org/2021/10/26/pieces-et-main-doeuvre-la-cybernetique-affaiblit-notre-autonomie-de-pensee/→https://comptoir.org/2021/10/26/pieces-et-main-doeuvre-la-cybernetique-affaiblit-notre-autonomie-de-pensee/] « Le cyber-pilotage des masses a franchi un seuil évident à la faveur de cette crise, au nom de la sécurité et de la santé » (Pièces et Mains d’Œuvre)

[39Connaissez-vous la stratégie ’untact’ ? Le projet de la Corée du Sud pour une vie sans contact, RTBF, Août 2020 :

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_connaissez-vous-la-strategie-untact-le-projet-de-la-coree-du-sud-pour-une-vie-sans-contact ?id=10563632

[40Olivier Tesquet, État d’Urgence Technologique - Comment l’économie de la surveillance tire parti de la pandémie (Éditions Premier Parallèle, 2021) « On a vu des officines de toutes tailles, hier positionnées sur le juteux secteur de la sécurité, pivoter vers un nouvel impératif, celui de la traque des corps malades – un levier encore plus puissant que la lutte contre le terrorisme. » [Olivier Tesquet] : http://www.premierparallele.fr/livre/etat-durgence-technologique

[41« Les technologies de surveillance – reconnaissance faciale, drones, etc. - sont (…) systématiquement déployées sous couvert d’expérimentation, sur le modèle de la phase de test (…) Elles naissent d’un État d’exception chimiquement pur, rendu possible par le carcan de la loi. » [O. Tesquet, État d’Urgence Technologique]

[42« Deux aspects cruciaux de l’économie de la distanciation sociale : l’illusion de sécurité et le détournement des buts initiaux, la fameuse mission creep. » [O. Tesquet, État d’Urgence Technologique]

[43Dystopie biopolitique, en temps de Covid : augmentation du pouvoir de l’État, prédominance de la « logistique », au détriment de l’initiative individuelle, de l’intelligence des individus, des « praticiens » ; primauté de la technologie, de la surveillance, des statistiques, au détriment de la médecine de ville, abandon de certains principes de médecine (secret médical) ; consigne, dans certains pays, de ne pas soigner (par crainte d’une saturation des hopitaux), etc.

[44Giorgio Agamben, La médecine comme religion, lundimatin, Mai 2020 : https://lundi.am/La-medecine-comme-religion

[45Richard Horton, Offline : What is medicine’s 5 sigma ?, The Lancet, Avril 2015 : https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(15)60696-1/fulltext ?rss%3Dyes

Kamran Abbasi, Covid-19 : politicisation, ‘‘corruption’’ and suppression of science, The British Medical Journal, novembre 2020 : https://www.bmj.com/content/371/bmj.m4425

[46Recours immodéré et quasi oraculaire aux modélisations ; expérimentations à grande échelle : des mesures, prises, que n’ont jamais validées aucune étude, justifiées par le seul principe de précaution, tels que l’obligation du port du masque à l’extérieur, les divers confinements(A), jamais expérimentés ni pour ce genre d’épidémie, ni à cette échelle, ni sur cette durée (et sans jamais considérer les coûts ou effets pervers, indirects, sur le plan national comme à l’échelle mondiale(B)), la vaccination de masse (au détriment d’une vaccination des personnes à risque, avec des vaccins en phase de test, inefficaces sur la durée), etc. :

A) Lockdowns Do Not Control the Coronavirus : The Evidence, American Institute for Economic Research, Déc. 2020 : [https://www.aier.org/article/lockdowns-do-not-control-the-coronavirus-the-evidence/→https://www.aier.org/article/lockdowns-do-not-control-the-coronavirus-the-evidence/]

B) « On estime que 9,9% environ de la population était en situation de sous-alimentation en 2020, contre 8,4% en 2019 », probable effet des confinements, soit 120 millions de personnes souffrant de carences alimentaires graves. L’année de la pandémie est marquée par une hausse de la faim dans le monde, Nations Unies, Juillet 2021 : https://news.un.org/fr/story/2021/07/1100002

[47Fiction sécuritaire, logique biopolitique déjà en germe, dès l’épidémie H1N1, en 2009. Voir à la fin du rapport du Sénat, la sénatrice Marie-Christine Blandin qui montre la contradiction entre le catastrophisme du gouvernement de l’époque (justifiant mesures disproportionnées), et sa politique au même moment en matière de Santé (fermeture de lits d’hôpitaux, de services hospitaliers, etc.)

[48Richard Horton, Offline : COVID-19 is not a pandemic, The Lancet, Sept. 2020 : https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(20)32000-6/fulltext

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