LA CONSPIRATION - EPISODE 4

Le génie (et les génies) de la finance : Les réseaux cybernétiques.

paru dans lundimatin#30, le 5 octobre 2015

Comment comprendre l’Histoire ? Comment la raconter ? La rédaction de Lundi matin n’a jamais dissimulé un certain tropisme pour la tradition des vaincus, c’est-à-dire, pour l’histoire qu’il reste à faire. Ce feuilleton de rentrée que nous vous proposons ici se veut être un contre-pied. Il s’agira d’explorer la tradition des vainqueurs, ses héros oubliés et leurs appareils. Là où certains s’interrogent sur la manière dont il serait possible de transformer les conditions de la vie des hommes, eux, renversent la question : Comment adapter l’humain au désastre économique, écologique et politique ? Leur œuvre est d’y parvenir : de la conformation à la sélection.

Pour lire la présentation de « La conspiration », c’est ici. Les liens vers les autres épisodes se trouvent à la fin de celui-ci.

Après avoir rencontré les agents rationnels de l’économie, de la finance, ces spécialistes de la planification du et par le marché, nous allons nous tourner vers leur ouvrage (de génie informatique et financier), le système financier. Un énorme réseau informatique, qui permet de transférer des quantités astronomiques de données, et d’opérer avec ces données au moyen de programmes de calcul.

Ici la déshumanisation atteint son apogée. La planification devient automatique. Comme il est impossible de vivre sans le réseau électrique, il est impossible de survivre sans un système bancaire (ou financier) en ordre de marche. Le laboratoire grec en atteste suffisamment.

Les traders sont des ingénieurs spécialistes des réseaux, de l’informatique des données en masse et des systèmes automatiques de traitement de l’information. La finance automatique à très haute vitesse (finance THF) est leur création, comme le réseau électrique est l’œuvre des ingénieurs économistes. Aussi, après avoir examiné la structure du grand système électrique (2e épisode) nous pouvons décrire la structure du réseau financier, le réseau de tous les réseaux.

Le réseau financier est, évidemment, directement un réseau de transfert massif d’informations. Et, à l’inverse, c’est parce que le réseau de l’information (internet) est d’abord un réseau de transfert numérique qu’il est impossible de le distinguer du réseau économique, commercial ou financier. Il est ainsi tout à fait possible d’utiliser les infrastructures d’internet pour transmette des ordres, transférer des fonds, rechercher des écritures comptables. Même si les banques et les sociétés financières ont effectué de lourds investissements en matière informatique, serveurs, calculateurs, programmes et réseaux, le réseau général reste un moyen très utilisé (qui permet le piratage).

Néanmoins, le réseau financier possède ses propres nœuds de concentration, ses propres fermes de serveurs (data centers) et ses propres lieux de stockage informatique. Il revient à Denis Robert, dans Révélations et dans La Boîte noire, d’avoir mis au jour l’importance de ces nœuds financiers de concentration de données - ces notaires globaux, comme il les nomme.

Commençons, donc, par Clearstream, devenu célèbre comme plateforme mondiale de l’évasion fiscale et du blanchiment de l’argent criminel, après les affaires éponymes.

Clearstream est un notaire financier, dépositaire central international (ICSD, International Central Securities Depository), ainsi qu’une chambre de compensation pour les opérations enregistrées.

Voilà le point le plus important : Clearstream (basé au Luxembourg) est un nœud d’enregistrement des transactions au niveau mondial. Etant donné que les chambres comptables comme Clearstream sont très peu nombreuses, au niveau mondial, on peut dire d’une part que l’économie est très centralisée dans les mains des opérateurs de concentration (nous retrouvons là la planification) et d’autre part que l’information financière mondiale est réunie en un lieu parfaitement défini et, donc, en principe, accessible. Du reste le travail remarquable de Denis Robert, travail effectué avec l’aide d’un informaticien de Clearstream, a été de rendre publique une information supposée rester secrète. C’est une des première occurrence de la figure du "lanceur d’alerte", qui retourne la concentration économique, la concentration des données, en moyen d’information politique.

Car Clearstream, nœud d’enregistrement des transactions — en principe entre des banques (chambre de compensation) et quelques très grandes entreprises (dont les directions financières sont des quasi banques) — s’est avéré être « beaucoup plus ouvert », aux services secrets, aux gangsters, aux divers trafiquants, de drogue par exemple. Clearstream est tout simplement une chambre de compensation qui utilisait le prétexte du secret des affaires pour soutenir des opérations de barbouzes ou de gangsters. Vérité luxembourgeoise difficile à accepter, et qui sera pleinement exposée par l’affaire LuxLeaks. Bien entendu, cette chambre est d’abord virtuelle, et se ramène essentiellement à un système de serveurs. Nul n’a besoin de s’y déplacer pour faire affaire. Toutes les transactions, tous les enregistrements, etc. s’effectuant à distance via le réseau internet.

À partir de cet exemple, on peut étendre la compréhension du système en entier. Il est encore courant de parler de ’bourse’ pour localiser la finance. Mais ces ’bourses’ matérielles et localisées restent des scories du passé. Les halls remplis à craquer de traders surexcités ont été remplacés par des hangars anonymes au fin fond d’une banlieue. De grands réfrigérateurs où sont concentrés et ventilés des centaines de mètres de serveurs (data centers), ils sont désormais là, les les pôles essentiels de la finance.

Reprenons alors la structure. La finance est le contrôle des contrôles au moyen de son réseau comptable. Elle définit un système de comparaison de l’ensemble des techniques, des procédés, des conditions de production, etc., disparates mais réunifiés dans un tableau comptable. Ce tableau comptable numérique peut être géré par des sous-systèmes, des pôles, des nœuds, eux-mêmes réunis par un réseau informatique.

Si Wall Street est un nom générique pour la finance (par métonymie), Wall Street n’est plus située rue du mur, mais est délocalisée dans des fermes, des fermes de serveurs en banlieue ou des hangars informatiques. Et ces fermes et hangars sont réunis par un réseau internet (téléphonique ou à fibre, etc.). Le réseau de la finance, l’organisation de la concurrence, est réticulé, organisé au moyen de nœuds, de concentrateurs et strictement hiérarchisé.

Prenons alors l’exemple de NYSE Euronext, fusion de Euronext (la bourse électronique européenne, Amsterdam, Bruxelles, Paris, Lisbonne et le marché des dérivés de Londres, LIFFE) et du New York Stock Exchange (Wall Street, NYSE). NYSE Euronext est le premier opérateur financier mondial. Il s’agit d’une plateforme électronique de trading, permettant la cotation. Le groupe gère le système central de cotation (secrétariat électronique du marché), établit les règles internes relatives à l’organisation du marché et à la chambre de compensation (règlement des soldes). Toutes les banques et entreprises cotées sont liées par ce système. Toutes les opérations sont enregistrées. Il existe donc des livres de compte globaux, sous forme informatique, stockés dans des data centers. Les informations sur l’économie globale sont ainsi centralisées et accessibles à distance.

C’est du reste le type de compilation des données qui donne aux informaticiens un accès privilégié aux informations supposées cachées, en raison du secret des affaires. Ici, le cas de Hervé Falciani est tout à fait exemplaire. Il s’agit d’un ingénieur système qui intercepte des informations concernant des ’évadés fiscaux’ (des délinquants en col blanc) et constitue une base de données parallèle. Cet informaticien chargé de réorganiser la base de données (de la banque incriminée) était également censé en améliorer la sécurité … Ce qui illustre bien que tous les défauts de sécurité (internes et externes) des systèmes informatiques deviennent des failles du système financier. Il faut comprendre que l’indistinction de la finance et de la circulation des informations est double, à la fois interne et externe : interne puisque les données économiques sont et ne sont que des données numériques comptables, établies justement pour permettre la comparabilité générale ; externe puisque le réseau informatique ne fonctionne que comme système de transferts numériques ou de calculs. L’informatique est taillée pour la finance. Le véritable déploiement de la finance se trouve dans l’extension massive des réseaux informatiques.

Qui n’est pas énervé par l’intrusion publicitaire lors de recherches sur internet ? Ou lors de la consultation de sites gratuits ? Eh bien, voilà la manifestation quotidienne de l’indistinction de la technique (informatique) et de l’économie (de la finance). Nous retrouvons ainsi les réseaux intelligents (smart grids) du second épisode, mais à leur état primaire ou radical. En effet, un ’réseau intelligent’ est et n’est qu’un réseau informatique constitué de manière à porter les opérations économiques (publicitaires, financières, etc.) les plus diverses. La finance, le système financier, le système des écritures comptables qui constitue l’économie, est le plus vaste ’réseau intelligent’ qui existe. C’est même le prototype des smart grids, le réseau qui fait l’objet de toutes les attentions et a exigé des investissements colossaux (certaines banques possédant leurs réseaux privés, une sorte intranet au niveau mondial parallèle à internet).

Comment affronter un monstre si protéiforme, à la fois délocalisé et centralisé ? La finance n’est pas une superstructure (de l’économie) dont on pourrait se débarrasser (par un simple mouvement dialectique de réappropriation). C’est le nom de l’économie considérée comme immense réseau interconnecté ;

encore et encore, finance, capitalisme et économie nomment exactement la même chose

. Si la monnaie est la comptabilité, la finance est le réseau de ces comptabilités ; c’est la mise en système de toutes les entités qui en fait des éléments économiques. Banques, sociétés financières, hedge funds, fonds spéculatifs ou d’investissements équitables, compagnies d’assurances, cabinets de consultants (ex experts comptables), etc., aussi bien que les directions financières des entreprises ou les trésors publics, aussi bien que les chambres de compensation globales ou les systèmes d’enregistrements globaux sont des éléments, teneurs de comptes ou opérateurs financiers, d’un unique réseau de circulation de données numériques comptables, et donc uniformément comparables.

L’innovation financière permanente, celle induite par les fabulous traders, est en même temps un processus de génération de profit, un processus de fluidification (encore accentué par le THF) et un processus d’extension de la domination économique. En d’autres termes, ce qui est nommé « financiarisation » est le nouage de la reproduction économique, sociale et politique du capital. La circulation accélérée et permanente des capitaux par volumes énormes établit la prééminence des motifs économiques. Il n’est pas inutile, dans cette perspective, de se référer à l’économiste américain Robert Shiller, qui dans son ouvrage The New Financial Order, de 2003, montre que la reproduction du capital financier est le modèle de toutes les autres formes économiques, sociales et culturelles. La figure du trader en est l’illustration caricaturale.

Mais la reproduction du capital est devenue un fait social total et totalisant. Les conditions de la gestion de ce capital s’imposent comme les lois inflexibles de la reproduction de toute la société. C’est ce que montre, encore une fois, l’expérience grecque : dictature des créanciers et austérité forment un couple parfait. Affronter la finance revient à constituer une opposition dans un régime totalitaire, le régime du despotisme économique. Il faut donc exhumer toutes les méthodes des opposants à ces régimes pour lutter contre l’emprise économique. En rentrant plus dans le détail nous découvrons deux étages articulés.

La science économique (performative) des marchés financiers, avec ses modèles de programmation, la finance algorithmique, structure l’ensemble de la finance. L’économiste est un ingénieur constructeur de marchés mécaniques. Pour cela il utilise les mathématiques pour ingénieur les plus à la pointe (le calcul différentiel stochastique, par exemple). Il transforme ses calculs en nouvelles institutions autoritaires.

Cette finance mathématisée, modélisée, informatisée, détermine alors l’ensemble des modes de vie. Ou, ce qui revient au même, réduit toute forme de vie inventive à un mode de vie, voire de survie, dans l’économie.

Tout choix devient un choix économique soumis à la rationalité de la comparaison des coûts et des profits.

Combien peut rapporter une éolienne industrielle ? Combien coûterait la transformation d’oiseaux migrateurs, hachés par l’éolienne, en nourriture pour animaux domestiques de parisiens ? Etc.

Si le trader est la caricature explicite de l’agent économique (qui se rêve requin de la finance à Maserati vrombissante), la finance, avec sa forme algorithmique et automatique, n’est que l’économie maximisée, en fonctionnement permanent, en circulation sans repos. L’architecture cybernétique de la finance est l’infrastructure du circuit économique. Il n’est même plus question de superposition technique/économie, comme pour les réseaux électriques et leurs marchés associés ; mais d’indistinction totale. La soumission humaine à la destinée économique est la plus complète en ce domaine où épargne et investissement semblent se gérer par des moyens mécaniques, mais où se décide en fait, du pouvoir brut directement mesuré en termes financiers. À l’expression célèbre « combien de divisions » succède alors une autre question : « combien de milliards ? ».

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