La conspiration - Épisode 3

Le génie de la finance - traders et smart courtiers

paru dans lundimatin#29, le 28 septembre 2015

Comment comprendre l’Histoire ? Comment la raconter ? La rédaction de lundimatin n’a jamais dissimulé un certain tropisme pour la tradition des vaincus, c’est-à-dire, pour l’histoire qu’il reste à faire. Ce feuilleton de rentrée que nous vous proposons ici se veut être un contre-pied. Il s’agira d’explorer la tradition des vainqueurs, ses héros oubliés et leurs appareils. Là où certains s’interrogent sur la manière dont il serait possible de transformer les conditions de la vie des hommes, eux, renversent la question : Comment adapter l’humain au désastre économique, écologique et politique ? Leur œuvre est d’y parvenir : de la conformation à la sélection.

La blague est connue : qu’est-ce qu’un millier de traders gisant au fond de la mer ? – Un bon début. Les commentateurs politiques ne ratent d’ailleurs jamais une occasion de le rappeler, notre président de la République avait déclaré la guerre à la finance. Après la Syrie, la City ?

De la crise des Subprimes à l’affaire Kerviel, les téléspectateurs français en sont convaincus : il ne faut jamais faire confiance aux traders sous cocaïne. Il semblerait pourtant que cette tribu continue à prospérer dans les sous-sols du quartier de la Défense. La question n’est pas de savoir qui les protège de François Hollande mais pourquoi ? Cette semaine, le système des systèmes, celui de la comptabilité généralisée ou celui de la comparabilité universelle, vulgairement nommé « finance ».

Nous entrons dans les circuits mystérieux de la finance, au terme desquels il ne reste de l’humain qu’une micro-machine, composant électronique d’un énorme système de calcul nommé, au choix, économie, ou capitalisme. Nous abordons une nouvelle étape dans la compréhension du fonctionnement de ce système ; un nouveau seuil d’intensité dans la discipline des agents qu’il requiert. Sur notre chemin nous rencontrerons ceux que cette discipline a fini par rendre fous – après tout, le Dr Folamour de Kubrick n’était-il pas inspiré par le fameux Von Neumann ?

Le prototype de l’agent discipliné, du composant automatique rêvé par l’économie, c’est le trader, une mise à jour cybernétique du bon vieux courtier en valeur. Devenu officier de la salle des marchés, il utilise, transforme et manipule les circuits électroniques de la finance. Fonction essentiellement technique qui, pourtant, donne naissance à un personnage mythique, « le loup de Wall Street ». Malgré son glamour et sa démesure, il n’est qu’un fonctionnaire, attaché à son office et obnubilé par l’épargne, aliéné par son fonctionnement d’automate. Et ainsi, rendu fou. Capteur intelligent parmi des capteurs intelligents, simple calculateur comptable, le trader est précipité dans la débauche et l’inhumanité – effondrement psychique dont American Psycho de Bret Easton Ellis fut la magistrale caricature. Et au vu de la psychopathie des ingénieurs français, dont nous parlerons ici, un French Psycho ne démériterait pas.

On croise des traders français fous de Wall Street à la City. Des ingénieurs, de l’X ou de Centrale Paris, des scientifiques de haut niveau contaminés par le virus de « l’argent ». Par le désir de reconnaissance matérielle (grande villa, starlette, grosse cylindrée italienne). Invités d’honneur au festin de la richesse. Devenus des manipulateurs d’argent, ils brassent des sommes incompréhensibles (sauf par le calcul) en des temps incontrôlables (sauf par des machines). Ils opèrent à la fraction de seconde près. Ce qu’ils font est impossible ; sauf grâce à des machines que ces ingénieurs inventent et programment. Sauf grâce aux algorithmes qu’ils sont seuls à écrire.

Le triomphe des traders n’est que le triomphe de la finance algorithmique et de l’automatisme cybernétique. C’est à dire, de leurs concepteurs, au premier rang desquels nous trouvons Benoît Mandelbrot, qui dans les années 1960, apportait sa science mathématique, sa théorie des fractales et de la complexité, pour permettre de déployer la puissance des machines informatiques, les premiers calculateurs. Le domaine de la comptabilité financière, proprement astronomique par les grandeurs qu’il met en jeu, par la quantité des données qu’il recèle (hyper big data), s’est révélé le champ le plus favorable au développement des computers, ces machines à calculer, machines comptables, machines de bureau (que veut dire IBM ?). Les liens entre B. Mandelbrot et IBM s’expliquent par la masse considérable des données que l’analyse des fractales permettait d’appréhender, de modéliser et de représenter, par d’artistiques figurations.

Les ingénieurs français se sont taillés une réputation mondiale, rapidement devenue sulfureuse. Parmi eux, une véritable star : ’Fabulous Fab’, Fabrice le Magnifique, le grand Fabrice Tourre. Agent zélé, surcompétent et surqualifié, spécialiste des systèmes et des programmes, inventant sans cesse de nouvelles procédures comptables ou de nouvelles techniques financières.

Elève à Henri IV, ingénieur diplômé de Centrale Paris, spécialiste en recherche opérationnelle, cybernéticien de Goldman Sachs. Protagoniste, puis bouc émissaire du scandale ABACUS, il se retrouve devant un tribunal américain pour manipulation d’information, fraude en tous genres, montage véreux sur fonds pourris. Ou encore le centralien fils de centralien Bruno Michel Iksil, ’la baleine de Londres’ – ce surnom lui venant de l’énormité des sommes qu’il mettait en jeu. Les traders fous sont une spécialité française : un véritable savoir-faire en matière de finance algorithmique s’exporte partout, provoquant d’habituels désastres, pertes colossales et scandales majeurs.

Pourquoi des traders français sont-ils impliqués dans les plus énormes scandales financiers récents ? Les sommes elles-mêmes font frissonner :
- Jérôme Kerviel, 4,9 milliards d’euros ;
- Fabrice Tourre, 550 millions de dollars ;
- Bruno Iksil, 2 milliards de dollars ;
- Boris Piccano-Naci, 750 millions de dollars.

« Les Français sont particulièrement recherchés dans les salles de marché à cause de leur formation scientifique et de leur esprit cartésien analytique » scande la doxa. En effet, ces Français issus de grandes écoles d’ingénieur (à l’exception notable de Kerviel), ayant reçu la formation généraliste typique d’un Marcel Boiteux, excellent particulièrement dans l’innovation financière, le développement des produits financiers complexes et des dérivés sophistiqués. Innovations et développements qui impliquent des compétences multiples, mathématiques d’ingénieur, programmation et algorithmique, systèmes, finance proprement dite.

Nombre de ces ingénieurs travaillent à l’élaboration et à la surveillance de systèmes entièrement automatisés – ce qui requiert des compétences informatiques poussées. Et c’est pourquoi, sous un certain angle, on ne peut établir aucune différence entre un trader et un hacker. « Une trentaine de traders, dont des français, sont accusés d’avoir engagés des mercenaires hackers, basés en Ukraine, pour se procurer illégalement des informations secrètes » nous dévoile la presse en août 2015, lors de l’ouverture d’un gigantesque procès pour délit d’initiés. A l’heure où l’économie, la finance et les réseaux informatiques deviennent à peu près indiscernables, quoi de plus séduisant que le personnage du trader fou devenu cybercriminel ?

Par exemple, s’est constitué autour de l’évangéliste Vitaly Korchevsky, et de sa société financière, un groupe de traders-hackers qui, au moyen d’informations privilégiées piratées, pouvait ’nourrir’ les opérations de leur fonds d’investissement.

De la compilation de big data à la recollection frauduleuse des informations et à la manipulation criminelle des données, il n’y a qu’un glissement insensible, et du reste relativement anodin dans un monde où être « agent économique rationnel » implique ’naturellement’ de devenir menteur, tricheur, voleur, indifférent à toute autre chose que ses ’intérêts’.

Cette cybercriminalité, et les sommes astronomiques qui sont en jeu, n’est pourtant pas sévèrement réprimée. Le gang des traders hackers est un parti de l’économie triomphante, certes extrémiste, mais bien adapté aux règles du jeu, quitte à les détourner à la marge. À l’opposé, les hackers-lanceurs d’alerte (qui semblent utiliser les mêmes méthodes de piratage) heurtent de front les règles politiques de l’économie, en en dévoilant les arcanes despotiques.

Les gouvernements ne s’y trompent pas, qui sont souvent cléments avec les traders, dont les procès débouchent sur des jugements proches de l’admonestation morale. Les lanceurs d’alerte seront quant à eux traités comme les pires des criminels, des traitres à la patrie ou des espions dangereux.

Finissons ces exemples par le récit d’une manipulation homérique – l’affaire du LIBOR. Le LIBOR : London Interbank Offered Rate, est le taux interbancaire de Londres. Il existe un EURIBOR (taux interbancaire pour l’Europe) également concerné par les mêmes manipulations. Ces taux définissent le prix de l’argent que les banques se prêtent entre elles.

Ces prix des prêts interbancaires servent de référence pour les autres taux financiers. Mais ces taux (comme le LIBOR), taux des échanges entre les banques, sont fixés par les banques elles-mêmes, lors de réunions régulières où les participants ne connaissent que trop bien l’influence de ces taux sur tous les autres taux et, donc, sur l’économie toute entière. D’où la tentation irrépressible de manipuler les cours, « en bande organisée ». Techniquement, il s’agit d’une opération de planification de l’économie par le contrôle de ses éléments fondamentaux (les taux d’intérêt). Nous faisons ainsi retour, du monde de la haute finance cybernétique, au bon vieux ’capitalisme monopoliste d’État’.

« Deutsche Bank vient d’être condamnée à payer la lourde amende de 2,5 milliards de dollars pour participation à la conjuration de la manipulation du LIBOR. »

L’idée selon laquelle l’économie serait le résultat spontané des interactions libres d’agents entreprenants et innovants n’a, on le voit, rien à voir avec le fonctionnement réel de la finance.

L’économie est assise sur des normes. Ces normes sont d’autorité publique (comme les lois anticartels qui protègent la concurrence), et elles se multiplient. Les économistes néoclassiques les ont théorisées sous le nom d’axiomes ou de règles du bon comportement économique. Le plus important pour obtenir une bonne économie est de maintenir des comportements prévisibles, calculables. Quitte à accepter les légers dérapages que nous avons pu rencontrer, mais qui restent internes à l’économie. Les comportements des traders en sont des exemples, à la fois par ce qui les meut (la richesse comme seule pulsion) et à la fois comme le signal de ce qu’il ne faut pas dépasser. Spécialistes des marchés, capables de les créer comme de les manipuler, les hackers-traders sont la dernière mouture de l’économiste ingénieur. Ils sont à la fois le modèle achevé du sujet économique, et des rouages essentiels au projet despotique de l’économie : la reconfiguration complète de l’humain. Comment rendre la société ’rationnelle’, si ce n’est en fabriquant des agents rationnels ? L’économie n’est pas une science décrivant un monde peuplé spontanément d’agents rationnels Elle est la science nomothétique, juridique, techno-scientifique, de la transformation des insensés en rationnels, dont le prototype est le ’trader fou’, le fou rationnel, et nullement insensé. L’économie part du principe selon lequel l’humain est a priori insensé, c’est à dire barbare, et qu’il faut sans cesse le civiliser, le rendre rationnel. Fabriquer de l’égo, de l’égoïsme programmable, voilà la tâche politique qui mène à la création des traders, aboutissement smart d’une longue tradition de camelots.

Le loup de Wall Street est un loup hobbesien, de l’espèce nécessaire au déploiement de l’économie.

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