L’occupant et l’occupé

Ghassan Salhab

paru dans lundimatin#288, le 17 mai 2021

La « question palestinienne » n’est pas une affaire d’actualité, elle est quotidienne, constamment hors champ. On aimerait tant l’y maintenir, et qu’on n’en entende plus parler.
Anonyme lors d’une manifestation à Haïfa, mai 2021

Aussi prétendument compliquée que soit la nature du conflit palestino-israélien, et plus généralement israélo-arabe, il nous faut aujourd’hui de toute urgence soulever encore et encore les mêmes fondamentales, élémentaires, questions. Les territoires de Cisjordanie, dont Jérusalem-Est fait partie, du plateau du Golan, des Fermes de Chabaa, sont-ils oui ou non occupés ? Les colonies et autres implantations en Cisjordanie et au Golan, sont-elles oui ou non illégales ? Les annexions de Jérusalem-Est et du Golan sont-elles oui ou non illégales ? La décision de proclamer Jérusalem comme capitale d’Israël, est-elle oui ou non illégale ? Le détournement des eaux, le rationnement quotidien, le bouclage à tout bout de champ des territoires, les punitions collectives, l’incessante expropriation de terres palestiniennes, de leurs maisons, pour la fameuse raison de sécurité ou au nom de supposés textes anciens, sont-ils oui ou non totalement illégaux ? Les « assassinats ciblés », l’emprisonnement de milliers de palestiniens, les rapts de plusieurs de leurs dirigeants sont-ils oui non totalement illégaux ? Sans parler de l’interminable et impitoyable blocus de la bande de Gaza. Le nombre des résolutions de l’Organisation des Nations Unies que les différents gouvernements israéliens ont ignorés est pour le moins impressionnant, véritable record dans l’histoire de cet organisme. Tout aussi impressionnant est le nombre de fois que les États-Unis ont usé de leur droit de veto au Conseil de Sécurité dès qu’il s’agit d’une résolution désavantageant ne serait-ce qu’un tant soit peu Israël. Rappelons que ces territoires sont occupés depuis juin 1967, et que le drame des palestiniens remonte à encore plus loin, à la catastrophe de 1948 qui a vu l’expulsion et le déplacement d’une très grande partie de sa population, ainsi que la destruction de centaines de villes et de villages, empêchant ainsi tout éventuel retour — faits que continuent de nier effrontément plus d’un, en dépit des nombreuses preuves apportées, entre autres, par plus d’un historien Israélien. La vérité est que le monde entier sait parfaitement qui est l’occupant et qui est l’occupé.

Les expulsions de familles Palestiniennes dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est ne résultent pas d’un différend immobilier, mais d’une claire stratégie visant à expurger la ville de ce qui reste de maisons appartenant à des Palestiniens. Et, bien entendu, d’y placer au plus vite des familles de colons Israéliens. Que ceux-là soient d’extrême droite ou de droite ordinaire ne change rien à une réalité qui se veut irréversible et irrévocable, d’où le recours pour le moins retors de ladite justice Israélienne à des lois de restitution de biens qui ne s’appliquent qu’aux « juifs spoliés ». Précision : durant l’année 2020, 140 familles Palestiniennes ont perdu leur maison à Jérusalem-Est. Une doctrine d’État. Ces dernières expulsions s’ajoutent au refus d’Israël de permettre aux Palestiniens de Jérusalem-Est de voter aux élections qu’essaient d’organiser le fumeux binôme Fatah-Hamas, dont les despotiques, incompétents et corrompus dirigeants sont de plus en plus décriés par les manifestants. D’une ville à l’autre, et cette fois-ci plus particulièrement en Israël, de Haïfa, à Jérusalem, en passant par Jaffa, Nazareth, Lod, Acre, et bien d’autres villes et villages, la colère s’est propagée, brisant le mur du silence. Et ces manifestations semblent ressembler à tant d’autres manifestations partout en ce monde, d’un côté les manifestants, de l’autre côté les forces de répression, mais à y regarder de plus près, on peut voir des soldats de Tsahal pénétrer des appartements, prendre de force des citoyens, et des colons patrouiller armes au poing la nuit venue.

Ces expulsions programmées de 300 résidents du quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem, sont la goutte qui a fait déborder un vase déjà plus qu’à ras bord. Depuis son arrivée au pouvoir en 2009, Benyamin Netanyahou et ses différentes coalitions n’ont cessé de développer la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, l’accélérant à un rythme infernal ces dernières années. Et depuis que Jérusalem a été décrété capitale d’Israël, que le monde, dirigeants arabes compris, ferme de plus en plus les yeux, la population palestinienne s’est plus que jamais retrouvée abandonnée à elle-même. Le détonateur ne date pas de cet avis d’expulsion ou de l’interdiction répétée d’accéder à la mosquée Al-Aqsa. La révolte couvait.

Autant remonter le fleuve, puisque nous en sommes là, que tout indiquait, pour qui voulait bien voir, que nous en serions encore là, que cela ne pouvait que s’empirer. Au tout début du dix-neuvième siècle, les sionistes — aussi complexe que soit ce mouvement — je dis bien les sionistes pour ceux qui inévitablement confondront, ou voudront confondre, ne sont pas venus en Palestine, c’est ainsi qu’on l’appelait encore, à la rencontre d’un pays (soit une entité géographique et humaine), de ses habitants, à la rencontre de leur prochain si vous préférez, dans le désir de trouver enfin pour les juifs persécutés une terre d’accueil, un havre de paix, de le partager. Non, ils ont débarqué avec la ferme intention d’une réappropriation, au nom de ladite terre promise, dudit droit au retour du “peuple d’Israël”, et ce plus de deux mille ans après, comme si l’humanité était chose immuable, comme si, bien entendu, ils étaient bel et bien les purs descendants directs des fameuses douze tribus, comme s’il nous fallait prendre pour argent comptant ces fabuleuses histoires de patriarches, de prophètes, de messies et autre élection divine, et du coup balayer du revers de la main les nombreuses autres tribus de la région, leurs légendes et leur Histoire, sans parler des nombreuses conversions au judaïsme. Ils, les sionistes, sont venus (tout d’abord) d’Europe orientale et occidentale avec pour dessein de créer, d’établir un État juif, un État qui rassemblerait les juifs éparpillés aux quatre coins du monde. La renaissance de l’hébreu à laquelle ils contribuèrent largement, ne pouvait que concourir encore plus à l’établissement de cet État-Nation, en lui donnant une unité linguistique et surtout, pensaient-ils, une cohésion symbolique incontestable. En finir avec ce monde juif “éclaté” ! Telle était leur ambition, et qu’importe aux dépens de qui. Ainsi leur fallait-il s’accaparer par tous les moyens possibles le maximum de terre, une terre de préférence expurgée, nettoyée, vidée de ses indigènes — souvenons-nous du sinistre slogan “un peuple sans terre pour une terre sans peuple”. Voici donc une entité (alors loin d’être majoritaire parmi les différentes communautés juives, rappelons-le) qui progressivement s’approprie un territoire, ignorant autant qu’elle le peut la grande partie de sa population (à ce que je sache, mis à part quelques cas isolés, jamais les sionistes n’ont véritablement cherché à prendre langue avec les autochtones, préférant négocier avec leurs “maîtres”, les Ottomans puis les Anglais) ; une entité qui fait comme si l’autre n’existait pas, mais qui clame (et n’aura de cesse de clamer) haut et fort que l’autre ne veut pas d’elle, qu’il veut la chasser, la rejeter à la mer. L’autre qui n’existe pas, qui ne peut exister qu’en tant que coupable, que bourreau. Oui, tout est là, dans ce formidable travail de renversement de l’Histoire. L’agresseur va jouer à l’agressé, et il ne va jamais faillir dans ce rôle. Non seulement l’agresseur dérobe à l’agressé la terre où il est né et a grandi, lui nie tout passé, toute spécificité en l’assimilant à un ensemble, “les arabes” ; il lui ôte aussi son propre statut de victime, lui refile le bien commode habit de terroriste en cas de rébellion, histoire de le couper encore plus de la communauté des hommes, à l’égal des nombreux tortionnaires qui marquèrent la longue et tragique Histoire des Juifs — tragique Histoire dont le sionisme est certes issu, mais qu’il a désormais quasiment mise à son service. Nous le savons bien, des siècles durant, et assurément encore aujourd’hui dans certaines parties du monde, le juif était la victime toute désignée, le bouc émissaire. Il faut croire qu’être victime de la barbarie, de l’abjection, de l’obscurantisme, de l’hypocrisie et autre abomination humaine, ne nous absous, ne nous éclaire en rien. Il faut croire que quelle que soit son histoire, et quelles que soient les exceptions, un être humain demeure un être humain, c’est-à-dire capable du pire. Et le pire appelle le pire, il en a toujours été ainsi.

Oui, mais l’État d’Israël existe désormais, il est une réalité, me rétorquerait-on. Certes, Israël existe, mais quel Israël ? Quelles sont ses limites ? Quelles sont ses frontières, du moins quelles frontières se fixe-t-il ? Celles du partage de 1947 (qui accordait 56,5 % du territoire à l’État Juif, alors que la communauté juive, malgré l’immigration forcée des vingt dernières années, ne représentait que le tiers de la population totale, et qu’elle possédait tout juste 10 % des terres ; partage donc que les sionistes, bien plus habiles que les Arabes ont su stratégiquement accepter, et que les “Alliés” victorieux de la seconde Guerre Mondiale ont imposé pour les raisons que l’on connaît) ? Celles d’avant la déroute arabe de juin 1967 ? Celles depuis ? Dans son journal, Ben Gourion, à la date du 18 mai 1948, écrivait : « Prenons l’exemple de la déclaration d’indépendance des États-Unis. Elle ne fait pas état des frontières terrestres. Nous aussi, nous ne sommes pas obligés de délimiter les nôtres. »

Qu’en est-il aujourd’hui de ces indigènes qu’on appelle les Palestiniens ? Qu’en est-il de cette population qui s’obstine à ne pas se dissoudre et disparaître dans les limbes de l’Histoire, comme tant de peuplades et autres espèces vivantes avant elle ? Qu’en est-il en ces temps, où l’on use et abuse de toutes sortes de lamentable rhétorique, où l’on continue de confondre la cause et l’effet, l’occupant et l’occupé ; où l’on oublie le sens et l’essence même d’un mot tel que Colonie, où l’un réclame à l’autre ce qu’il lui refuse précisément : la reconnaissance de son existence ? Les sionistes savaient pertinemment que cette terre n’était en rien “aride, désolée et vide”, ils savaient bien qu’ils mettaient les pieds dans une région qui n’en finissait plus de plier et d’expirer sous le long joug des Ottomans, auquel allez bientôt succéder celui des Britanniques (qui avec les Français ont su parfaitement manœuvrer les chefs Arabes pour se débarrasser de la Sublime-Porte). Je suppose qu’ils ont dû se dire qu’être dominé était devenu une sorte de seconde nature pour ces gens-là, qu’ainsi ils se laisseraient docilement “déplacer”. Il faut dire que le contexte de l’époque s’y prêtait fort, il n’y avait rien d’incongru à ce que des populations soient subordonnées à d’autres, qu’elles soient spoliées, déplacées, bien au contraire. Dans tout principe de conquête, l’autre compte pour si peu, il est obstacle plus ou moins encombrant. Car c’est bien de cela dont il s’agit, de conquête. Les sionistes sont venus sur cette terre avec une mentalité de conquérants européens, d’occidentaux — il suffit de lire tout ce qu’ont bien pu déclarer et écrire depuis toujours les nombreux dirigeants sionistes, de Théodore Herzl à Benyamin Netanyahou, en passant par Vladimir Jabotinsky, David Ben Gourian, Yitzhlak Rabin et Ariel Sharon. Cet Occident qui plus d’une fois les humilia, les persécuta, qui a failli être leur dernière demeure, cet occident qui a longtemps soumis de vastes contrées du monde, qui a définitivement conquis trois continents (les deux Amériques et l’Océanie), et où pourtant les sionistes comptent pratiquement leurs seuls alliés — mais cela n’a rien de vraiment paradoxal, le sionisme, répétons-le, est né et s’est forgé en Occident, berceau de l’État-Nation moderne. Et il ne sert à rien ici de souligner le désespérant despotisme qui caractérise la plupart des (pour ne pas dire tous les) régimes arabes, de rappeler la dégénérescence et l’usurpation de plus d’une intifada des dirigeants Palestiniens. La question n’est pas là. Cela ne dédouane en rien l’incommensurable responsabilité des sionistes dans ce tragique conflit. Rien ne saurait masquer cette faute originelle qu’est le sionisme. Double faute, envers les Palestiniens bien évidemment, mais aussi envers les Juifs et le Judaïsme lui-même.

Aux Israéliens désormais de faire le définitif deuil du « Grand Israël », comme la plupart des palestiniens ont dû faire le deuil de la « Palestine historique ». À l’occupant de faire le pas décisif. Oui, qu’Israël quitte tous les territoires occupés, qu’il les quitte sans la moindre exception et sans la moindre condition (comment ne pas voir que Gaza, certes « évacué », est plus que jamais une immense prison à ciel ouvert, puisque la mer, le ciel, comme la terre – à l’exception d’un misérable point frontalier avec l’Égypte – sont contrôlés et verrouillés par Tsahal), alors et alors seulement Palestiniens et Israéliens pourront éventuellement prendre visage humain, l’un pour l’autre, et penser à comment vivre avec l’autre. Je n’ose ici parler d’un pays binational, pourtant fondamentalement inévitable.

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