Fukushima & ses invisibles

Socialisation catastrophique et capitalisme apocalyptique [Bonnes feuilles]

paru dans lundimatin#143, le 23 avril 2018

Le 11 mars 2011 un tsunami ravage la côte nord-est du Japon. Les jours suivants, trois réacteurs explosent dans la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi. À cette catastrophe s’en est ajoutée une autre : la gestion gouvernementale du désastre. Loin d’être un « accident » désormais « sous contrôle », le drame se poursuit par mille conséquences plus ou moins visibles : pollution, déplacements de populations, bouleversement des intimités. À travers le récit de six activistes
japonais, ce livre tente de penser autrement le désastre nucléaire. Un phénomène qui remet en cause la texture même de la matière doit, aussi, être abordé comme une catastrophe métaphysique.

À l’occasion de la sortie du nouveau cahier d’enquêtes politiques Fukushima & ses invisibles le 26 avril prochain aux Éditions des mondes à faire, les éditeurs nous ont fait parvenir un texte inédit de Sabu Kohso, l’un des auteurs du livre, afin de donner envie aux lecteurs de lundimatin de découvrir l’ouvrage.

Socialisation catastrophique et capitalisme apocalyptique

Sabu Kohso

1. Où l’on se souvient que la catastrophe de Fukushima est une trop grosse chose, un événement qui nous dépeuple en nous dérobant l’avenir. Le capitalisme catastrophique y apparaît comme une machine à dérouler des temps qui n’en finissent pas de ne plus finir, et l’apocalypse comme l’occasion d’une révélation.

2. Où le mouvement antinucléaire japonais se perd entre de vaines tentatives pour s’immiscer au parlement et des défilés répétitifs de pancartes dans la rue : tigre de carton ! Où il retrouve de l’allant quand il se mue en politique de la connaissance, en trajectoire existentielle et en puissant véhicule pour de nouveaux imaginaires : « Aller au nord ! », « Aller à l’ouest ! ».

3. Où l’on rappelle que le Japon moderne est le produit d’un long processus de reconstruction postcatastrophe. Hiroshima-Nagasaki-Fukushima, ou comment la restructuration du tissu sociotechnique s’opère dans le sillage d’un consensus irradiant.

4. Où la dimension écologique de la catastrophe de Fukushima nous enjoint à partir à la recherche du monde depuis l’enchevêtrement de la société, de nos corps et de nos esprits. Ce qu’il en est pour les travailleurs du nucléaire / les habitants proches de la zone / tous les corps qui vivent.

5. Où l’on explore un royaume terrifiant et illusoire, à la jonction du rêve étatique de l’arme toute puissante et de l’utopie capitaliste de l’énergie sans fin. En ce royaume, le pouvoir nucléaire est un monstre acéphale qui impose son absurde nécessité.

6. Où la décomposition du monde devient l’occasion de redécouvrir la terre, et de voir comment des schizo-papillons y mènent leur vie d’éphémères.

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L’Apocalypse est une grande machinerie, une organisation déjà industrielle, Métropolis.
Gilles Deleuze, Critique et clinique

Le monde est déjà apocalyptique. Seulement il ne l’est pas entièrement, ni tout le temps.

À dépasser : l’idée d’apocalypse comme pur événement, comme traumatisme révélatoire et révolutionnaire qui fonde immédiatement un nouveau nomos de la terre. À sa place, une apocalypse composite et inégale.
Evan Calder Williams, Combined and Uneven Apocalypse

Je ne fais pas ici référence à la micro apocalypse qu’est la mort : chacun meurt, et même si tout le monde mourrait en même temps (je dis bien tout le monde), où serait le problème ? La terre repartirait de zéro, et quelles raisons les anges auraient-ils de se lamenter ?

George Caffentzis, In Letters of Blood and Fire

Événements catastrophiques, processus apocalyptique

Sept années se sont écoulées depuis les explosions de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi. Et la catastrophe se poursuit. Chaque jour, des nucléides radioactifs se déversent dans l’air, l’eau et le sol. Pire, ce processus est amplifié par la politique du gouvernement japonais, qui distribue dans le monde entier des produits alimentaires irradiés, et force les principales municipalités du pays à prendre en charge les déchets radioactifs (notamment sous forme de remblais). Le gouvernement libéral démocrate persiste dans sa posture pronucléaire, proréarmement, et promarché. Dans le même temps, les initiatives populaires se multiplient pour protéger les corps, les esprits et l’environnement : relevés de la radioactivité par divers collectifs de mesures, évacuations volontaires, batailles juridiques, blocages, manifestations et actions de rue. Mais l’élan de ces luttes a été insuffisant.

L’accident de Fukushima a suscité d’innombrables discours. Face à l’urgence et à l’ampleur du désastre, la plupart d’entre eux ont façonné l’idée d’une « Crise Humaine » que réglerait une solution unique, une sorte d’union sacrée des dirigeants, des partis, des mouvements sociaux, dépassant les distinctions de classe et de caste. Mais le « problème Fukushima » n’est pas social ou politique ; il s’apparente plutôt aux « hyper-objets » conceptualisés par Timothy Morton. Il implique des choses, des temporalités et des échelles spatiales qui échappent en grande partie aux humains et qui pourtant leur sont intimement présentes : trou noir, biosphère, système solaire, plutonium, uranium.

Le désastre nucléaire est irréversible et conduit à deux pertes fatales pour les êtres planétaires. Par leur pouvoir de mutation et de destruction des processus génétiques, les nucléides radioactifs réduisent les possibilités du futur. Tôt ou tard, nous serons tous irradiés ! Et de ce fait, c’est notre lien à la terre, autrefois considéré comme le fondement des « communs », qui est touché. Autrement dit, les radiations n’atrophient pas seulement les ressources, mais aussi nos aspirations, notre capacité à créer des « communs ».

Le nom Fukushima désigne à la fois un événement catastrophique et un processus apocalyptique. Je suis tenté d’employer ce terme biblique, précisément parce que la situation montre l’impossibilité d’une Fin. Certaines personnes continuent d’attendre l’Apocalypse, comme la lutte précédant le salut messianique (ou l’émancipation) du monde. Certains évangélistes américains croient encore en l’Armageddon et à la lutte contre le Mal, incarné par les musulmans. Nos tendances de gauche nous amènent à espérer un effondrement total du capitalisme, qui coïnciderait avec la révolution. Mais ce que Fukushima semble avoir prouvé est l’impossibilité d’une telle fin. Les catastrophes, même les plus graves, sont absorbées en un processus qui est la véritable apocalypse : une fin sans issue.

Traiter l’apocalypse comme une catastrophe, le processus comme un événement : le gouvernement qui naît avec Fukushima repose sur cette confusion, que résume parfaitement le terme fallacieux de « post-désastre ». Dans un pays marqué par les tremblements de terre, par la défaite de 1945 et les attaques d’Hiroshima et Nagasaki, les représentations apocalyptiques obsèdent l’imaginaire collectif, à travers les films, les mangas, les dessins animés et la littérature. La fascination pour le désastre exprime la crainte d’une répétition de l’histoire, mais elle ne l’empêche pas d’advenir. À la production d’images apocalyptiques, il faut substituer la diffusion d’un sens pratique de la catastrophe. Élaborer et partager des techniques de survie, écouter aussi les affects produits par l’apocalypse : ce n’est plus seulement le désespoir, la tristesse et la colère, c’est aussi la fragilité, la trivialité et la confusion face à l’absurdité du « système social ».

Apocalypse signifie également « révélation ». On réalise désormais que le régime de la « démocratie d’après-guerre », ce régime qui prétendait offrir une prospérité économique indéfinie en s’alliant à la société de contrôle américaine, ce régime, donc, a conduit au pire désastre nucléaire. Il nous reste, par conséquent, à comprendre ce que ce désastre produit en nous, à être attentifs à l’explosion d’affects qu’il révèle. Là réside la complexité de la situation et ses rares promesses.

Fissures dans le mouvement antinucléaire

L’après-Fukushima a fait émerger des luttes aux formes et aux objectifs variés : manifestations, barrages pour bloquer la circulation des déchets radioactifs, mobilisations contre le redémarrage des centrales électriques [1], procès contre les grandes entreprises de l’énergie, pressions pour obtenir le remboursement des frais médicaux ou un contrôle public des niveaux d’irradiation, évacuations volontaires, coordination des travailleurs du nucléaire, etc. L’hétérogénéité de ces actions, et des personnes qui les ont portées, a fissuré le mouvement antinucléaire.

Son unité s’était constituée en grande partie dans les années 1970. Les mouvements contestataires, minés par les violences durant l’ère de la Nouvelle Gauche, ont alors connu un sévère déclin, et se sont reconstruits autour de principes anarchistes, antiautoritaires et horizontalistes : organisation sans leader, partant de la base et décentralisée, participation aux nouvelles luttes des travailleurs précaires, des étudiants et des communautés. Après Fukushima, ces principes ont été abandonnés par certains activistes, rattrapés par une sorte de passion réaliste : mettre fin à l’énergie nucléaire supposait à leurs yeux de travailler avec les spécialistes et les autorités. De façon plus générale, de nombreux libertaires issus du mouvement antinucléaire ont été absorbés dans une large coalition, à la fois dépolitisée et légaliste, la Metropolitan Coalition against Nukes [Coalition Métropolitaine contre le Nucléaire [2]]. En juin 2012, cette coalition est parvenue à réunir, chaque vendredi, devant la résidence officielle du premier ministre, plusieurs centaines de milliers de personnes pour protester contre le redémarrage de la centrale nucléaire d’Oi [3]. Les organisateurs de la coalition interdisaient tous les slogans débordant le mot d’ordre antinucléaire et toute forme d’action autre que la simple déambulation avec pancarte, jusqu’à 20 heures au plus tard. Pour les responsables du mouvement, il était indispensable de pouvoir reconduire les rassemblements toutes les semaines et donc de trouver un arrangement avec la police. Leur mobilisation, certes massive, a donc étouffé toute possibilité d’expression politique un peu tranchante. Elle a en revanche servi les ambitions électoralistes des sociodémocrates et a donné une forme de respectabilité aux nationalistes participant à la mobilisation.

Le virage nationaliste et conformiste du mouvement a nourri d’incessants conflits entre les populistes et la gauche parlementaire [4]. Mais aucun des deux camps n’a réussi à créer une nouvelle force capable de se confronter à la situation, limités qu’ils sont par l’étroitesse de leur champ d’intervention : le terrain parlementaire pour les uns, la manifestation de rue pour les autres. Or le processus de normalisation post-Fukushima s’étend bien au-delà des terrains de la politique conventionnelle ; il couvre tous les aspects de la vie. Il est possible d’aborder les luttes opposées à ce processus de contrôle à travers trois aspects : la connaissance et l’information, le mode de vie, l’imagination.

Au lendemain de l’accident, le gouvernement, TEPCO (Tokyo Electric Power Company) et les principaux médias ont dissimulé ou brouillé les informations concernant l’ampleur de l’irradiation et ses dangers pour la santé. Ce contrôle de l’information ne s’est pas concrétisé, comme dans un régime totalitaire, par la suppression pure et simple des éléments de connaissance disponibles, mais par un excès et un déficit simultanés d’information, créant un état d’indétermination. Dans le même temps, les discours des scientifiques spécialisés et des médecins ont été érigés en véritables discours de salut.

D’un côté, les scientifiques pronucléaires ont colporté des idées aberrantes : le désastre de Fukushima est terminé, il n’y a plus de danger, les citoyens doivent reprendre leur vie normale de travailleurs et de consommateurs. Ces scientifiques constituent une pièce maîtresse du « Village nucléaire », ce réseau de forces pronucléaires qui s’étend à travers tout le gouvernement (aussi bien central que local), les compagnies d’électricité, les grandes entreprises, les cercles financiers, les médias et le monde universitaire, un réseau intimement lié au partenariat USA/Japon, et qui recouvre au final toute la classe au pouvoir depuis l’après-guerre [5].

De l’autre côté, il y a quelques scientifiques opposés au nucléaire, dont les propos sont accueillis par la majorité des Japonais comme des outils indispensables pour appréhender l’absurdité de l’énergie nucléaire. Par exemple, les nombreux travaux de recherche du Dr. Hiroaki Koide de l’Institut de Recherche sur les Réacteurs de l’Université de Kyoto (KURRI) sont particulièrement suivis. Mais son positionnement moral impose des réserves, notamment quand il déclare que « les adultes et les personnes âgées doivent accepter de consommer des aliments irradiés » afin de sauver l’industrie locale de Fukushima, exemptant uniquement les plus jeunes de cette recommandation [6]. Cette affirmation pose deux problèmes. En exhortant à sauver l’industrie de Fukushima, le Dr. Hiroaki Koide légitime tacitement la propagation de la contamination à tout l’archipel. Et cet appel au sauvetage de Fukushima implique que l’ensemble des habitants de l’archipel s’identifie à cette totalité qu’on appelle Japon. En ce sens, la position antinucléaire favorise le retour du nationalisme.

Loin des mouvements électoralistes et des manifestations, certains activistes ont décidé de se rendre dans la région de Fukushima pour aider ses habitants ou participer aux luttes des travailleurs exposés aux radiations des réacteurs endommagés [7]. Cette initiative pour soutenir la « strate la plus opprimée de l’industrie du nucléaire » est liée à la croyance anarchiste en une société d’entraide, qui resurgit particulièrement à l’occasion des grands désastres, et à la volonté d’organiser la classe populaire dans un moment radical de lutte. Cependant, les premières tentatives se rapprochent dangereusement du projet étatique qui vise à reconstruire Fukushima et à attacher la population locale à cette terre irradiée. Quant à l’organisation des luttes menées par les travailleurs du nucléaire, elle rencontre plusieurs obstacles liés au pouvoir de la compagnie d’électricité et à la nature des emplois, précaires et mobiles.

Ces activistes qui partent à Fukushima sont appelés « ceux qui vont au nord ».

Là, ils rencontrent des initiatives locales pour s’assurer de la sécurité des aliments et de l’environnement. Des personnes, en particulier des parents soucieux de la santé de leurs enfants (principalement des femmes), ont commencé à prendre en charge l’étude de la contamination et de ses effets. Beaucoup de gens initialement dépourvus de bagage scientifique se sont mis à étudier la physique nucléaire et la médecine pour assurer leur survie [8]. Et de nombreux centres civiques sont apparus pour effectuer des relevés et diffuser ces informations, en opposition aux manipulations gouvernementales. Plus profondément, ces projets engagent une transformation des modes de vie, des habitudes alimentaires, des relations sociales, des environnements. De plus en plus de personnes décident de quitter le nord-est ou la région de Kantō, et de migrer vers les régions plus sûres d’Hokkaidō ou du Japon occidental ; loin d’être isolés, les exilés de l’intérieur sont accueillis par divers collectifs [9].

Ces évacués volontaires sont appelés « ceux qui vont à l’ouest ».

Le plan gouvernemental d’aide à l’évacuation est resté dérisoire, si bien que les velléités de migration interne à l’archipel sont régulièrement la cause de tensions au sein des familles. Les personnes âgées (les grands-parents) et les travailleurs productifs (la plupart du temps les « maris ») préfèrent maintenir leur mode de vie habituel ou interdisent aux membres de leur famille de parler de la situation en termes trop critiques, tandis que les travailleuses reproductives (« mères », « ménagères », etc.) expriment volontiers leur colère et leur volonté de changement radical. Certaines familles éclatent ou décident de se séparer momentanément.

Nos camarades étrangers nous ont souvent demandé : « Pourquoi le peuple japonais ne s’est-il pas soulevé après Fukushima ? » Le premier élément de réponse réside dans les fissures apparues au sein du mouvement. L’autre réside dans l’ombre portée de l’« hyper-objet », qui tend à nous faire croire qu’une solution monumentale, impulsée par un pouvoir supérieur, est indispensable. La démesure de l’événement finit par décourager tout espoir de révolte. Un troisième aspect, enfin, procède de la nature virtuelle de la radioactivité. Les nucléides radioactifs restent imperceptibles, et leurs effets sur le corps n’apparaîtront pas immédiatement, mais plutôt dans trois, cinq, dix ou quinze ans. Une catastrophe radioactive est moins directement perceptible que la pauvreté, la famine, les brutalités policières ou la destruction d’un quartier par un projet immobilier. Les aspects réels et imaginaires du problème Fukushima requièrent une autre approche.

Socialisation catastrophique

Historiquement, une catastrophe est souvent suivie d’une reconstruction des infrastructures et d’une réorganisation de la société, au cours desquelles les priorités vont à la sécurité plutôt qu’à l’assistance, et au développement plutôt qu’à la réparation. Ce processus est souvent accompagné d’une phase de militarisation.

La reddition sans condition du Japon, survenue après les attaques de Hiroshima et Nagasaki, a conduit au démantèlement du régime totalitaire par les forces d’occupation américaines, et à la mise en place de « réformes démocratiques ». Pourtant, les autorités nord-américaines ont exempté de nombreux criminels de guerre, y compris l’empereur Hirohito, et les ont recrutés dans leur lutte contre les « ennemis de la démocratie » sur le continent asiatique. Pour le gouvernement étasunien, le Japon a, depuis lors, toujours constitué une base stratégique majeure. C’est principalement sous l’impulsion de la super-puissance américaine que l’énergie nucléaire « civile » a été introduite dans la vie d’un peuple qui venait de subir l’atrocité de deux bombardements atomiques.

Afin de promouvoir le programme « Des atomes pour la paix » du président Eisenhower en 1953, le pouvoir nippo-américain a activement manipulé l’information. Même si le consumérisme de masse lui offrait une atmosphère consensuelle, il lui était nécessaire d’étouffer le développement des mouvements antinucléaires et anti-Américains qui ont émergé après l’incident du Lucky Dragon Five [10]. Ces mouvements ont pris un tour insurrectionnel avec l’opposition au traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les États-Unis et le Japon, et ont fait naître cette Nouvelle Gauche qui a ébranlé la société japonaise pendant toutes les années 1960.

Trois phénomènes – les guerres de Corée et du Vietnam, la croissance économique et enfin l’émergence de la Nouvelle Gauche – se sont entremêlés durant cette période. La croissance économique a été largement dynamisée par l’industrie militaire lors des deux guerres, et a accompagné l’avènement d’une société consumériste et médiatique. Dans le même temps, les oppositions se sont multipliées depuis les usines, les universités, les quartiers et les communautés populaires face aux formes d’aliénation associées à l’impérialisme américain. Au terme de cette période, l’opération de contre-insurrection menée par les forces gouvernementales a permis un basculement émotionnel massif : la terreur des bombes nucléaires et la haine des Américains ont cédé la place au rêve hégémonique d’un paradis pour classe moyenne alimenté ad vitam æternam par l’énergie atomique.

Le Japon abrite aujourd’hui cinquante-quatre centrales nucléaires réparties en quatorze endroits, ainsi que des têtes nucléaires disséminées à travers tout l’archipel dans les bases militaires américaines. Mais cela ne doit pas occulter le fait que, depuis les années 1970, les habitants d’au moins vingt-sept régions sont parvenus à repousser l’implantation du nucléaire [11]. Ces victoires sont souvent peu connues et passées sous silence. Il est donc capital d’affirmer que des centrales nucléaires n’ont pu être construites qu’en quatorze endroits.

La ville de Tokyo occupe une place particulière dans cette histoire. Avant même la Seconde Guerre mondiale, elle est touchée en 1923 par le séisme du Kantō. Cette catastrophe, qui s’est soldée par plus de cent mille morts et d’innombrables disparus, a été accompagnée d’atrocités : des milices « populaires » se sont formées et ont massacré, parfois avec l’aide de la police et de l’armée, des résidents coréens et chinois, ainsi que des socialistes, des syndicalistes et des anarchistes. Cet événement a enclenché le développement de Tokyo et la réorganisation du corps social en une machine totalitaire qui allait, une dizaine d’années plus tard, être le moteur de l’expansion japonaise en Asie. Le bombardement américain au cours de la guerre du Pacifique a également contribué à façonner Tokyo : c’est sur les ruines de la ville que s’est édifiée la métropole accueillant la plus grosse économie d’Extrême-Orient.

L’expansion de Tokyo s’est donc toujours fondée sur des catastrophes, et celle de Fukushima ne fait pas exception à cette règle. Depuis l’explosion de mars 2011, la reconstruction constitue ainsi la principale priorité du pouvoir. Premièrement, elle est cruciale pour l’économie et les industries locales. Deuxièmement, elle est nécessaire au maintien et au renforcement du réseau métropolitain tokyoïte. Troisièmement, elle doit empêcher l’effondrement de l’économie mondiale. Ces trois domaines sont étroitement enchevêtrés et plusieurs événements sont venus clairement à la fois réagencer et manifester cette intrication. Ainsi, les rencontres annuelles du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale ont été organisées en 2012 à Tokyo et c’est dans cette ville que seront organisés, en 2020, les Jeux olympiques. De tels choix font écho à la tenue, en 1964, des premières rencontres annuelles du FMI et des premiers JO organisés à Tokyo. Le but était alors de « montrer au monde le nouveau départ du Japon d’après-guerre » ; et le but, aujourd’hui, est d’occulter la gravité du désastre en ventant la pseudo-réussite des efforts de reconstruction.

La façon dont, depuis 2013, le FMI tente d’orienter le processus de reconstruction par ses recommandations – gérer les déchets nucléaires, augmenter les taxes sur la consommation afin de financer la reconstruction, baisser les impôts sur les sociétés, geler les contributions gouvernementales au système des retraites [12] – semble servir un objectif principal : la participation du Japon à l’Accord de partenariat Trans-Pacifique. Cet accord, qui vise à accroître le pouvoir du secteur privé, met l’accent sur le soft power, y compris pour les questions militaires, et dessine un mode de gouvernement réticulaire, partagé entre appareils d’État, ONG, entreprises, universités, communautés locales et forces militaires, tous favorables au maintien du programme nucléaire [13].

L’organisation des JO révèle la même attitude face aux dangers de l’énergie atomique. Le Comité international olympique a tout simplement ignoré les radiations qui touchent Tokyo [14]. La priorité, en somme, est de maintenir les fonctions métropolitaines de la ville, et qu’importe si une dose – dite modérée – de radiations touche touristes et athlètes. Avec les JO, c’est une nouvelle phase de la reconstruction de Tokyo qui s’amorce. La construction de stades et d’équipements sportifs va, comme dans d’autres métropoles à l’échelle internationale, conduire à la démolition et à l’expulsion de nombreux quartiers résidentiels du centre-ville. Les sans-abri vivant dans le grand parc public de Yoyogi kōen ont fait face à des menaces d’expulsion ; ils ont répondu en constituant un mouvement nommé No Olympics 2020 [15] et en se liant avec des groupes brésiliens opposés aux « retombées » de la coupe du monde de football et des Jeux olympiques sur les quartiers de Rio.

Mis bout à bout, les différents aspects du gouvernement post-Fukushima s’apparentent à une politique d’abandon. Celle-ci est justifiée par les pouvoirs pronucléaires qui profitent du caractère impalpable et invisible de la radioactivité. Rien n’est avéré, alors ne nous inquiétons pas trop. Personne ne peut vraiment savoir, donc on ne peut pas attribuer de responsabilité. Cette rhétorique de l’indétermination, déjà mobilisée à la suite des attaques de Hiroshima et Nagasaki, s’est toujours constituée à partir d’une focale centrée sur l’irradiation externe – celle causée par le rayonnement solaire, l’atmosphère, les rayons X, l’explosion atomique – mais aveugle à l’irradiation interne – celle causée par l’ingestion de particules radioactives dans la nourriture ou l’eau. Cette irradiation interne, plus insidieuse, cause une destruction lente et presque invisible des cellules. Elle a été révélée par les maladies des personnes qui ont vécu autour de Hiroshima et Nagasaki après les explosions, sans y avoir été directement exposées [16]. Nombre d’entre elles ont eu d’immenses difficultés à obtenir une reconnaissance et une compensation du gouvernement, du fait de la difficulté à prouver les effets de ce type d’irradiation, qui varient selon les doses ingérées, les types de nucléides radioactifs, l’âge, la condition physique, etc.

Aujourd’hui, ce débat résonne à nouveau dans la controverse qui oppose deux modèles utilisés pour mesurer l’irradiation : le modèle linéaire sans seuil et le modèle à seuils. Le premier, utilisé par la Commission internationale de protection radiologique (CIPR), est bâti sur l’idée que l’exposition aux radiations est un danger pour la santé, quelle que soit la dose. Le second a été initialement mobilisé par la Commission sur les victimes de la bombe atomique (Atomic Bomb Casualty Commission, ABCC), une instance créée par le gouvernement américain après Hiroshima et Nagasaki dans le but d’étudier, et non de soigner, les effets des bombes sur le corps humain [17]. C’est ce modèle que suit le gouvernement japonais, ce qui lui permet d’avoir aisément recours à l’idée de « dose acceptable ». Après Fukushima, la fixation de ces seuils a particulièrement occupé le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires Sociales. La définition de « normes de sécurité » concernant les doses de radiation dans la nourriture, l’eau, l’atmosphère et le corps a donné lieu à de virulentes controverses opposant le gouvernement et les scientifiques accrédités d’une part (qui souhaitait élever ces seuils), et les irradiés et des scientifiques indépendants (qui voulaient les abaisser) d’autre part.

Si cette controverse à propos des seuils constitue un des fronts de la lutte antinucléaire, elle peut aussi être considérée comme le processus à travers lequel nous sommes peu à peu habitués à vivre avec la contamination. En termes stratégiques, la dispute qui divise réellement le mouvement nucléaire se situe donc à un autre niveau : elle oppose ceux qui souhaitent baisser les seuils à ceux qui souhaitent rejeter par principe l’idée même de radioactivité acceptable.

Deux autres éléments liés à la nature virtuelle des radiations ajoutent à la difficulté de s’en tenir aux seuils. Le premier est le mode de diffusion des radiations. Les nucléides ne s’étendent pas en cercles concentriques mais suivent des mouvements perpétuels et complexes, liés aux phénomènes atmosphériques ou humains. Des zones à forte radioactivité peuvent ainsi apparaître de façon irrégulière, et loin de Fukushima. L’autre élément est lié à l’échelle nanométrique à laquelle se diffusent les nucléides. Dans sa rhétorique d’apaisement, le gouvernement a affirmé que les nucléides dégagés par Fukushima-Daiichi se diluaient dans le Pacifique ; et qu’il était possible d’incinérer les déchets radioactifs sans danger. Mais, une fois diluées dans l’océan, les particules radioactives perdent seulement en densité : leur intensité se maintient aussi longtemps que dure leur demi-vie. Quant au feu, il ne les détruit tout simplement pas [18].

Lutte des classes et radioactivité

Considérée sous son angle écologique, la problématique de Fukushima peut être décrite en suivant les orientations fixées par Félix Guattari dans Les Trois Écologies [19]. Plutôt que l’étude d’un environnement, l’écologie est une manière de faire interagir et s’enchevêtrer nos corps avec le monde. Elle ne vise donc pas une solution unique, indexée à une harmonie prédéterminée, mais un processus multiple, autorisant plusieurs solutions.

Gregory Bateson écrit : « Si un organisme ou agrégat d’organismes se mettent au travail pour leur seule survie et pensent qu’il y a là un choix offert à leurs seuls mouvements d’adaptation, alors leurs propres progrès vont en fait les détruire eux-mêmes [20]. » En ce sens, la destruction de l’environnement par le « progrès humain » a commencé depuis longtemps. Le réchauffement climatique comme d’autres types de pollution ont été déclarés irréversibles et la catastrophe nucléaire de Fukushima est une manifestation de la tendance du progrès humain à submerger son dehors au point de le détruire. De là découle cette crise des « communs » que nous vivons, c’est-à-dire la contamination par les radiations invisibles des ressources naturelles, et la perte qui en résulte d’un lien permanent avec la terre.

Le partage de ressources dans le but de créer de l’entraide ou des communes repose en effet sur une condition sine qua non  : que la terre et le peuple maintiennent un rapport organique, de sorte que les excès et les déchets liés à la reproduction du peuple puissent servir en retour à la reproduction de la terre.

L’économie capitaliste s’est construite sur l’expropriation et la marchandisation des communs, ainsi que sur le transfert des déchets vers les territoires des plus pauvres. Plus les sociétés capitalistes se développent, plus elles perdent leur capacité à recycler ce qu’elles produisent en excès, reléguant ainsi le négatif au domaine de l’invisible – l’air, l’océan, le sous-sol, les territoires économiquement inférieurs.

Si on nomme « communs négatifs » les déchets ne pouvant être recyclés, la contamination radioactive post-Fukushima en constitue peut-être le pire exemple jamais connu. Et cela est irréversible. Qui tend à être plus exposé et affecté par les radiations ? Les personnes vivant à proximité des réacteurs, bien sûr, mais aussi les ouvriers de la centrale exposés aux radiations, les fermiers dans les zones contaminées, les travailleurs chargés de l’assainissement dans différentes régions du Japon, tous les autres travailleurs en extérieur, les sans-abri (qui sont souvent des journaliers sans travail), et enfin les enfants, plus sensibles à la radioactivité.

La vie, la reproduction, le travail, tout est exposé aux radiations, de sorte que se faire irradier et entretenir son corps sont devenus les deux facettes d’un même travail social, visant au maintien des forces (re)productives et consuméristes. Dans ce cadre, il est possible de redéfinir les enjeux de la catastrophe selon qu’ils concernent (1) les travailleurs dans les réacteurs, (2) les habitants proches, qui ont perdu leurs terres et leurs maisons, et qui peuvent prétendre à des compensations ; et enfin (3) tous les corps vivants.

Les travailleurs les plus exposés aux radiations appartiennent au groupe des « journaliers », la fraction la plus précaire et la plus nomade des travailleurs japonais. Ils vivent dans les yosebas, les ghettos des grandes villes industrielles, où ils attendent d’être recrutés sur des chantiers de construction, sur les docks ou sur des sites irradiés. Exclus de la société civile, ce sont eux qui ont construit les infrastructures du Japon d’après-guerre. Beaucoup ont dû quitter leur région pour les métropoles à la suite de l’installation d’une centrale. À proximité de Fukushima, par exemple, les terres de Futaba ou Okuma ne se prêtaient plus à l’agriculture, ce qui à conduit les hommes en âge de travailler à rejoindre les villes, en particulier Tokyo. Ironie du sort, ce sont ensuite vers de nouvelles centrales qu’ils ont dû se diriger pour trouver du travail et faire vivre leur famille... à condition qu’ils acceptent de se faire irradier.

Parmi ces travailleurs se trouvent également des personnes venant de Corée ou d’Okinawa, ainsi que des burakumin, un groupe social minoritaire discriminé, descendants de la caste des parias de l’époque féodale. Après la guerre, les yosebas sont ainsi devenues des zones monosexuelles, situées à proximité des quartiers des prostituées, elles-mêmes souvent venues de Thaïlande, de Birmanie, de Corée, de Chine ou d’autres pays d’Asie du Sud-Est.

Les luttes des journaliers ont constitué les mouvements de travailleurs les plus radicaux dans le Japon post-Seconde Guerre mondiale, aussi bien avant qu’après les turbulences des années 1960 [21]. Ces luttes ont été émaillées d’importantes insurrections, en particulier à San’ya (Tokyo) et Kamagasaki (Osaka), où la plus récente d’entre elles a d’ailleurs éclaté en 2008 lors du sommet du G8. La radicalité de ces luttes s’explique non seulement par la pauvreté et les difficiles conditions de vie des journaliers, mais aussi par la violence quotidienne à laquelle les confrontent les pourvoyeurs de travail – des yakuzas et des organisations fascistes pour la plupart – et la police [22]. Ce que le processus d’accumulation primitive d’après-guerre leur a dérobé – la terre, les moyens de subsistance locaux, la famille, la santé, la dignité, une résidence permanente, etc. – renferme la nécessité et la possibilité de ce que nous entendons par « commune » en tant que réalisation des communs. Leurs luttes requièrent des processus d’auto-organisation couvrant tous les aspects du soin, du soutien mutuel, de l’autodéfense, etc.

Depuis Fukushima, des organisations de travailleurs de San’ya et d’autres travailleurs précaires essaient de s’organiser avec les travailleurs du nucléaire [23]. Mais ces tentatives ont rencontré de nombreux obstacles. Tout d’abord, les objectifs de lutte ont fait apparaître des désaccords : certains espèrent renforcer la protection des travailleurs quand d’autres souhaitent se mobiliser pour la fin du nucléaire civil. Mais surtout, le mouvement a dû composer avec la nature hiérarchique et dissimulatrice des compagnies d’électricité et de l’industrie du nucléaire.

Les centrales nucléaires [24] sont organisées selon une hiérarchie stricte, partant de la compagnie d’électricité et traversant ensuite jusqu’à huit couches de sous-traitants et de fournisseurs de main d’œuvre (parmi lesquels des groupes yakuzas) [25]. Cet organigramme se déploie dans la plus grande opacité et un partage asymétrique de l’information, des profits et du type de travail. Tandis que les employés directs de la société d’électricité ont le monopole des informations sensibles, s’occupent surtout de gestion et interviennent rarement sur des sites hautement radioactifs, les travailleurs recrutés par les sous-traitants prennent en charge les tâches physiques dans des milieux à forte radioactivité et sans information suffisante ni assurance ou mesure de sécurité conséquente.

L’autorité de la compagnie d’électricité est donc absolue. Ses objectifs consistent principalement à baisser les coûts et à garder une bonne réputation. Cela a pour effet de minimiser la valeur du travail à risque : à l’issue du prélèvement opéré par chaque fournisseur et par chaque sous-traitant prélevant sa part, les travailleurs au contact de la radioactivité perçoivent un salaire quotidien de 10 000 Yens seulement (soit environ 75 euros). Ensuite, la compagnie d’électricité tient à ce que le public reste ignorant des conditions de travail d’un ouvrier dans le nucléaire, des risques d’accidents du travail et de maladies comme les leucémies ou les maladies cardiaques. Les sous-traitants se plient à ces exigences et règlent les litiges liés aux blessures et aux maladies à l’amiable, sans passer par les assurances ou les services sociaux.

Cette dissimulation va de pair avec la manipulation constante de l’information. Depuis l’accident, la position de TEPCO a toujours été contradictoire : d’un côté, elle refuse de mettre hors-service les réacteurs endommagés, craignant des pertes de capitaux, et de l’autre, elle ne possède ni les connaissances, ni la technologie, ni la main d’œuvre nécessaires à la réparation. Dans les premiers moments de la catastrophe, TEPCO a d’abord décidé d’évacuer tous ses ouvriers du site, avant que le premier ministre Kan n’ordonne leur maintien sur place dans le but d’empêcher « un scénario catastrophe [26] ». Les conditions de travail à haut risque dans le nucléaire se rapprochent de celles de soldats au front, à ceci près qu’il n’y a pas d’ennemi extérieur, et que ces martyrs ne seront jamais sanctifiés. C’est pourquoi de plus en plus d’employés de TEPCO démissionnent depuis l’accident.

En dehors de la sphère classique du travail, la catastrophe de Fukushima a aussi renforcé d’autres aspects de la lutte des classes. Tout d’abord, le rôle des travailleuses reproductives non rémunérées, longtemps demeuré invisible dans la prospérité d’après-guerre, est apparu au premier plan. Leur mission sociale, culturelle et familiale, leur « nature féminine », ont ainsi été célébrés d’un point de vue patriarcal. Mais le travail qu’elles ont assuré pour protéger la nourriture et les lieux de vie face aux radiations a aussi été politisé dans une perspective féministe [27]. La colère des femmes face à la double oppression exercée par le mari souhaitant maintenir le statu quo et le gouvernement assurant que tout est sous contrôle, s’est notamment exprimée lors de manifestations réclamant un abaissement des seuils d’exposition pour les enfants [28].

Un autre point saillant de la complexité de classe en situation de catastrophe nucléaire provient du développement historiquement inégal entre la métropole et la campagne, c’est-à-dire entre Tokyo et la région de Honshū au nord-est, où se situe Fukushima. La campagne a toujours été mise au service de Tokyo, non seulement par l’agriculture et la pêche, mais aussi par la fourniture d’électricité et d’une main d’œuvre disponible pour la construction... et l’industrie du nucléaire.

Le troisième aspect de cette complexité de classe réside dans la question de l’âge et des générations. La précarisation de l’emploi et la réforme de l’éducation, ont, de fait, installé la majeure partie de la jeunesse dans une situation de dette à vie. De plus, le vieillissement de la population et le déclin du taux de natalité ont intensifié la pression sur les jeunes, et ont accru leur responsabilité vis-à-vis des personnes âgées aussi bien au sein de la famille (par le soin personnel) que dans le reste de la société (en assumant le coût des aides sociales). Dans ce cadre, la contamination radioactive et la vulnérabilité physique qu’elle entraîne ont porté un coup fatal aux jeunes, à leur espoir dans l’avenir. D’où le thème récurrent du nationalisme unificateur qui les contraint au sacrifice, à l’acceptation d’une vie irradiée.

Longtemps déterminée par le temps linéaire, mesurable par l’horloge, et de ce fait marchandisable en tant que force de travail, l’existence corporelle est désormais prise en otage par les demi-vies des substances radioactives, et ce pour un nombre d’années astronomique. L’avenir qui se présente à notre imagination apocalyptique est celui d’une société d’hôpital, contrôlée par les groupes pharmaceutiques.

La dette financière, qui pesait sur les plus modestes, s’est étendue à tout le monde, et en particulier aux plus jeunes : héritiers des déchets du capitalisme, leur seul avenir est de rembourser la dette de la pollution. Le temps qu’ils perdent est l’avenir lui-même, comme temps indéterminé et donc comme temps dans lequel créer une temporalité propre. En ce sens, Fukushima peut nommer la condition universelle de l’humain, sous le régime du capitalisme apocalyptique.

Capitalisme apocalyptique

Face à ces réacteurs en fusion, le capitalisme est confronté à une contradiction inédite : sa force de travail (son capital variable), exposée aux radiations, attend la maladie et la mort, tandis que ses centrales nucléaires (capital constant) relâchent des particules radioactives. Le travail mort supplante le travail vivant ou, plutôt, c’est le travail zombie qu’on nomme radioactivité qui, au travers de la contamination radioactive, domine désormais.

La gestion post-désastre, focalisée sur la reconstruction, repose encore sur des opérations nucléaires, parmi lesquelles les tentatives futiles mais non moins lucratives de traitement des déchets et de démantèlement des centrales à une échelle mondiale. Autrement dit, l’enjeu, pour le capitalisme après Fukushima, est de savoir comment transformer en marchandise les nucléides radioactifs.

Ainsi, une autre projection apocalyptique prédit la création, dans le nord-est du Japon, d’une zone industrielle où le gouvernement inviterait toutes les industries internationales à traiter l’intégralité des déchets nucléaires de la planète. Afin de sauver son économie, le Japon se spécialiserait ainsi dans la gestion du désastre. Il est facile, alors, de répondre à cette question lancinante : « Pourquoi est-il si compliqué d’abolir le pouvoir nucléaire, malgré la catastrophe de Fukushima ? » Même si des réacteurs peuvent être mis hors-service isolément, et la construction de nouveaux réacteurs arrêtée – grâce aux luttes locales – il est difficile, voire impossible, d’abolir le pouvoir nucléaire. Car même si certains pays décidaient de s’en débarrasser – grâce aux pressions de leurs populations – il ne disparaîtrait pas de la planète sans que ne disparaisse, avec lui, l’État et le capitalisme.

Les deux volets du pouvoir nucléaire – l’un militaire l’autre civil – offrent aux États le rêve utopique d’une arme toute puissante, et au capitalisme le rêve utopique d’une énergie sans fin. Autrement dit, le nucléaire renouvelle ce lien établi depuis la révolution industrielle entre capitalisme et souveraineté nationale. L’évolution que dessine la succession charbon-pétrole-nucléaire se confond avec la construction de l’infrastructure nécessaire à la totalisation du monde. Mais aucune de ces trois sources n’a été entièrement supplantée par la suivante parce qu’elle aurait été moins chère, plus puissante ou plus sûre. Au contraire, les trois énergies ont été utilisées conjointement en fonction de l’offre et de la demande.

L’énergie a toujours été la préoccupation centrale du capitalisme. Or l’énergie primaire qu’il mobilise demeure le travail humain, reproduit dans la communauté des attachements vivants et au sein d’un environnement « naturel », largement tributaire de l’énergie solaire. L’histoire de l’expansion et de la reproduction du capital, ou l’histoire de la lutte des classes, s’est développée de pair avec les révolutions scientifiques : avec, la théorie copernicienne du système solaire, les lois de la thermodynamique de Carnot, la loi de la conservation de l’énergie de Mayer, l’organisation taylorisée du travail, la proposition par Edward Teller – le père de la bombe H et le modèle supposé du « Dr. Folamour » – d’un nouveau système de production fondé sur l’énergo-informatisation de la société [29].

Comme le décrit Timothy Mitchell dans Carbon Democracy, l’ère du charbon a marqué le début des mouvements massifs de travailleurs, avec l’usage de la grève générale pouvant toucher de nombreux secteurs grâce à la concentration géographique de l’extraction, de la production et du transport du charbon. L’ère du charbon est aussi celle de la démocratie moderne en Occident, fondée sur l’impérialisme et l’expansion géographique. L’ère du pétrole, quant à elle, atteint les limites de la production et de la circulation énergétique, ainsi que celles de la démocratie [30]. Elle annonce la fin de l’État-providence, la dispersion des lieux de production et des réseaux de distribution, l’invention d’un espace-temps et d’une culture fondés sur l’automobile, l’émergence d’une économie dont les marchandises principales sont l’information, les services et l’énergie, les limites spatiales de la colonisation et la réorientation de la marchandisation capitaliste de l’échelle macro vers l’échelle micro. L’énergie nucléaire, enfin, n’est apparue qu’au sein du paradigme pétrolier, en tant que ramification de la tendance de plus en plus énergivore du capital. Elle joue néanmoins un rôle central dans la survie du capitalisme, par sa double fonction. Initialement militaire [31], cette technologie a été adaptée à un usage civil afin de relier deux secteurs séparés (armement et énergie) en une seule production. Elle a a ainsi donné lieu à une militarisation de l’espace, qui contrôle et imprègne nos vies quotidiennes, de façon invisible mais substantielle.

Depuis la deuxième guerre mondiale, cette évolution a été inséparable de la domination croissante des États-Unis. Aux formes traditionnelles de l’empire, les Américains ont substitué dans le Pacifique ou en Europe une nouvelle géopolitique mobile, flexible, et connectée – celle du contrôle cybernétique [32] – tout en mobilisant, dans les pays riches en pétrole, leur puissance nucléaire pour y imposer leur politique [33].

On saisit, ainsi, les raisons qui expliquent la permanence de l’énergie atomique. Malgré tout ce que les discours pronucléaires peuvent affirmer, l’énergie nucléaire n’est ni la plus économique, ni la plus propre, ni la plus sûre. Comme le montrent de nombreuses analyses, elle constitue l’un des projets les plus absurdes jamais entrepris : elle consiste, trivialement, à faire bouillir de l’eau et produire de la vapeur, mais elle nécessite pour cela une quantité immense de travail, de machines, d’échanges commerciaux, de guerres et de dangers. C’est comme si, pour tirer un âne et son chargement, on utilisait un char d’assaut. En vérité, l’énergie nucléaire coûte plus que l’énergie hydraulique ou thermique, dès lors que l’on prend en compte le coût réel de la production d’électricité, du retraitement, des dépenses de l’État pour l’infrastructure (acquisition des terres et construction des installations) et du pompage-turbinage. Le processus nucléaire ne pouvant être stoppé, il implique une déperdition de 30% de l’énergie accumulée, dont le coût est ajouté aux factures d’électricité.

Un autre mensonge courant à propos de l’énergie nucléaire consiste à affirmer qu’elle ne produirait pas de dioxyde de carbone. Ce qui revient à oublier ce que l’extraction minière de l’uranium, son raffinement, son enrichissement et son traitement, ainsi que son transport exigent comme recours à l’énergie fossile. Il est donc faux de dire que l’énergie nucléaire ne contribue pas au réchauffement climatique. On estime que dans une centrale nucléaire on génère trois millions de kilowatts de chaleur dans le réacteur, et que seul un tiers est converti en électricité, le reste étant rejeté, la plupart du temps dans l’océan. La température de l’eau de mer à proximité des centrales est plus élevée d’environ 7°C par rapport aux moyennes océaniques [34].

L’énergie nucléaire n’est pas viable économiquement. Sans le soutien sans faille de l’État, sans les astuces financières et assurancielles qu’il accorde au complexe nucléaire, sans les passe-droit qu’on édicte pour lui, cette absurdité n’existerait pas [35]. Par exemple, la Loi de compensation des dommages causés par l’énergie atomique, votée par le Japon en 1961, édicte qu’en cas d’accident causé par une catastrophe naturelle inattendue ou par des troubles sociaux, la compagnie d’électricité est exempte de toute responsabilité [36]. Autrement dit, c’est l’argent des impôts et des factures d’électricité qui finance la liquidation et la compensation post-catastrophe (si le montant dépasse les 120 milliards de Yens), en plus des coûts matériels tels que l’acquisition des terres, la construction des installations, le traitement et le stockage des déchets et le démantèlement des centrales. Les compagnies d’électricité, quant à elles, se contentent de gérer les installations et la distribution de l’électricité, tout en récoltant la majorité des profits.

Du fait de ces avantages, plus la compagnie d’électricité construit de centrales nucléaires, plus elle génère de profits. C’est pourquoi il est non seulement impossible de démanteler cette industrie, mais surtout d’arrêter sa progression à travers le monde. Le « Village nucléaire » japonais a des cousins sur toute la planète. Comme nous l’avons évoqué plus haut, après avoir installé une quarantaine de centrales sur l’archipel jusqu’aux années 1980, le cartel japonais a en a construit seulement quatorze depuis. Face à ce reflux, Toshiba et Hitachi cherchent à vendre leurs technologies à la Chine, à l’Inde et aux pays du Sud-Est asiatique, qui souhaitent encore augmenter leurs capacités nucléaires malgré le désastre de Fukushima.

Derrière l’économie et la socialisation post-catastrophe nucléaire au Japon opère donc un régime nucléaire mondial. Depuis l’apparition de l’arme atomique, depuis la fondation de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA [37]), l’histoire de la production nucléaire a toujours épousé les linéaments de l’histoire du monde, à savoir l’histoire du colonialisme, de l’impérialisme, de la guerre froide, de l’impérialisme post-colonial.

Dans les rapports de pouvoir internationaux structurés autour de l’exceptionnalisme nucléaire, il existe des arrangements « combinés et inégaux », où les situations historiques distribuent différents rôles à différents lieux de production nucléaire, mettant en jeu l’extraction d’uranium, le commerce mondial, la concentration de capital, l’intervention de l’État, la politique internationale, la recherche scientifique, la production d’énergie, la production et distribution d’armements, l’intervention militaire, le démantèlement de centrales et le traitement, transport et stockage des déchets nucléaires. Les pays ayant obtenu leur indépendance relativement récemment – comme le Canada, l’Australie, le Niger, la Namibie, le Kazakhstan – ont récupéré les mines d’uranium de l’ancien pouvoir colonial, mais ont perpétué leur servitude en transférant l’immense surplus de valeur de leur force de travail bon marché et irradiée aux machineries catastrophiques des compagnies d’électricité d’États nucléaires sophistiqués comme les États-Unis, la France, Israël ou le Japon. Dans cette structure mondiale, les compagnies d’électricité des plus gros pays capitalistes absorbent le surplus de valeur venant des autres secteurs industriels dans le monde entier, l’électricité étant (avec les services et l’information) une des marchandises majeures qui influent sur la valeur de toutes les autres marchandises.

Les différentes luttes antinucléaires dans le monde se confrontent donc au même pouvoir, mais différemment. C’est une raison, mais pas la seule, qui explique l’impossibilité d’abolir complètement le nucléaire. L’enjeu dépasse le choix de telle ou telle source d’énergie. La production du nucléaire traverse tous les secteurs de l’économie, elle est la capture la plus concentrée, cette « méga-machine » au sens de Lewis Mumford, qui crée, régule et contrôle le corps social et son espace tout entier, en leur imposant un projet fou et mégalomane [38]. Mais le nucléaire est aussi un pouvoir acéphale. Il est moins dirigé que par un ensemble de rapports de force, qui ne peut être arrêté ou raisonné. Il continue à agir comme un automate, malgré toutes les crises que nous traversons, sans écouter ni répondre à nos contestations désespérées.

Décomposer le monde, redécouvrir la terre

« Pourquoi est-il plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme ? » Il existe plusieurs façons de répondre à cette question qui hante les marxistes occidentaux. L’événement Fukushima nous aura au moins appris ceci : la fin du monde ne peut plus être imaginée comme une fin soudaine, elle se déroule lentement, dans un corps-à-corps entre le processus apocalyptique de l’humanité et le temps planétaire. La fin du capitalisme ne peut s’envisager comme un événement singulier – mais elle peut être analysée comme l’ample mouvement des luttes et de leurs interactions, dont les conséquences restent inconnues. Ce ou ces mouvements n’ont pas de but final déterminé et partagé, et nos imaginations doivent s’en accommoder.

La Terre a cessé de se confondre avec un globe abstrait, son rôle en tant que base matérielle du capitalisme est désormais manifeste. Son rôle en tant que base tactique, logistique et stratégique des luttes contre le capitalisme doit donc être, à son tour, affirmé. Si l’on peut envisager la fin du capitalisme, c’est depuis nos façons de décomposer le monde en tant que totalisation combinée et inégale, et de recomposer de nouvelles relations terrestres.

Nous ne pouvons ni ne voulons être les sauveurs du monde. Nous essayons simplement de survivre comme il nous convient et de mourir comme nous l’avons choisi. En ces temps de calamité mondiale, nous voulons voir émerger des offensives qui soient déjà aussi des solutions pour vivre selon nos besoins et nos aspirations. Dans ce mélange d’affects – désespoir, joie, colère – que nous sommes nombreux à partager, nous trempons de nouvelles armes pour frapper et nous élaborons d’étranges outils et de curieux talismans, pour mener des vies éphémères et intenses sur cette terre.

[1The Riot of Occupy Oi [Occupy Oi no Ran] – Document 2912, 6/30 7/2, August 2012, Anti-nuke, Anti-Restarting Watch Tent.

[3Manuel Yang, « Hydrangea Revolution ». http://www.jfissures.org/2012/06/23/hydrangea-revolution/

[4Cela a donné lieu plus tard à des actions antiracistes contre le groupe xénophobe ultranationaliste Zaitoku-kai.

[5Jeff Kingston, « Japan’s Nuclear Village ». http://www.japanfocus.org/-Jeff-Kingston/3822

[6Hiroaki Koide, Genpatsu no Uso [Les mensonges du pouvoir nucléaire], Tokyo, Fuso Sha, 2011, p. 92.

[7Nasubi, « Challenging the Issues around the Radiation-Exposed Labor that Connects Sanya and Fukushima ». http://www.jfissures.org/2012/08/31/sanya-and-fukushima/

[8Yoshihiko Ikegami, « A new movement of the people ». http://www.jfissures.org/2011/06/07/a-new-movement-of-the-people/

[10Un navire de pêche japonais contaminé par les retombées des essais nucléaires menés par les États-Unis dans l’atoll de Bikini en mars 1954.

[11Selon le Dr. Hiroaki Koide, la construction de centrales nucléaires a été perturbée dans les régions suivantes : Hamamasu (Hokkaido), Taisei (Hokkaido), Taro (Iwate), Namie (Fukushima), Odaka (Fukushima), Maki (Niigata), Suzu (Ishikawa), Ashihama (Mie), Miyama (Mie), Kumano (Mie), Nachikatsuura/Taiji (Wakayama), Koza (Wakayama), Hikigawa (Wakayama), Hidaka (Wakayama), Kohama (Fukui), Kumihama (Kyoto), Kasumi (Hyogo), Hamasaka (Hyogo), Aotani (Tottori), Tamagawa (Yamaguchi), Hagi (Yamaguchi), Hohoku (Yamaguchi), Anan (Tokushima), Kubokawa (Kochi), Saga (Kochi), Tsushima (Ehime), Kamae (Ohita), et Kushima (Miyazaki). Et des luttes sont encore en cours à Kaminoseki (Yamaguchi) et Ooma (Aomori).

[13Ken Hirano, « The Reconstruction Project and the US ». http://www.jfissures.org/author/ken-hirano/

[16Robert Jungk, Children of the Ashes : The Story of a Rebirth, trad. Constantine Fitzgibbon, New York, Harcourt, Brace and World, 1961.

[17Robert Jungk, Ibid.

[18Shirō Yabu, « Radiation Exposure is Unequal ». http://www.jfissures.org/2013/04/24/radiation-exposure-is-unequal/

[19Félix Guattari, Les Trois Écologies, Paris, Galilée, 1989.

[20Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1980 [Steps to an Ecology of Mind, Chicago et London, The University of Chicago Press, 2000, p. 457].

[21Takeshi Haraguchi, « Notes on the 4.5 Great Kamagasaki Oppression and Nuclear Industry ». http://www.jfissures.org/2011/04/14/notes-on-the-4-5-great-kamagasaki-oppression-and-nuclear-power-industry/

[22Le film Yama. Attack to Attack. http://www.bordersphere.com/events/yama1.htm

[23Nasubi, op.cit.

[24Par exemple, Kunio Horie, Genpatsu Gypsy, Tokyo, Gendai Shokan, 2011. Documentaire TV britannique : Nuclear Ginza, 1995. http://www.youtube.com/watch?v=mJTuWVDjarg

[25Tomohiko Suzuki, Yakuza to Genpatsu, Tokyo, Bungei Shunjyu, 2011.

[27Mari Matsumoto, « Nuclear Energy and Reproductive Labor – The Task of Feminism ». http://www.jfissures.org/2011/11/28/nuclear-energy-and-reproductive-labor-–-the-task-of-feminism

[28Tanaka Ryusaku Journal. http://tanakaryusaku.jp/2011/05/0002365

[29George Caffentzis, op.cit. Peter Goodchild, Edward Teller : The Real Dr. Strangelove, Cambridge Massachusetts, Harvard University Press, 2004.

[30Timothy Michell,
Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole, La Découverte, 2013.

[31Robert Jungk, Plus clair que mille soleils, le destin des atomistes, Arthaud, 1958.

[32Tiquun, « L’hypothèse cybernétique », La Fabrique Éditions, 2001. https://translationcollective.files.wordpress.com/2012/06/cybernetique.pdf

[33Gabrielle Hecht, Uranium africain. Une histoire globale, Le Seuil, 2016.

[34Koide, op.cit.

[35Jim Falk, Global Fission, Oxford University Press, 1982.

[36Koide, op.cit.

[37L’AIEA était initialement un médiateur international pour l’échange d’uranium enrichi, avant de devenir une instance d’inspection du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Ce n’est qu’après la première guerre du Golfe en 1991 que l’AIEA a été subordonnée à l’autorité du Conseil de sécurité des Nations unies, en tant qu’inspecteur des armes de destruction massive.

[38Lewis Mumford, Le Mythe de la machine, t. 1 La technologie et le développement humain, Fayard, 1974.

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