Rester à Tokyo

La vie nucléarisée 1/3

paru dans lundimatin#10, le 8 février 2015

Après Fukushima

Le 29 janvier dernier, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) annonçait ses préconisations en matière de production énergétique à l’échelle mondiale pour les années à venir : « Pour limiter de manière efficace l’augmentation des températures à 2 degrés, les capacités nucléaires doivent plus que doubler d’ici à 2050 » a ainsi déclaré la directrice de l’AIE, Maria van der Hoeven . La logique est implacable : puisque les pollutions au carbone nous menacent de trop près et à trop court terme, il nous faut investir dans des pollutions plus massives encore, plus durables surtout. Presque quatre ans après l’accident nucléaire à la centrale de Fukushima-Daiichi, tout indique que l’énergie nucléaire est l’énergie du futur.

Au Japon pourtant, les 48 centrales sont aujourd’hui à l’arrêt et il n’est pas encore sûr qu’elles reprennent un jour leur activité, malgré les menées en ce sens du gouvernement actuel [1] . Il est vrai qu’il est peu d’habitants de l’archipel pour pouvoir affirmer sans ciller que le nucléaire est « l’énergie du futur », et pour l’instant, l’opposition à la remise en route des centrales reste très largement majoritaire dans l’ensemble des provinces. Mais si les japonais sont parvenus à empêcher jusqu’ici la reprise des centrales, la contamination radioactive quant à elle n’a connu aucune limite, au point que l’on peine à mesurer son ampleur, tant elle défie les échelles connues. Surtout, la contamination pose une question terrifiante à tous ceux susceptibles de lui être confrontés : comment continuer à vivre sous le régime d’une telle menace ?

Les trois entretiens que nous présentons ont été réalisés au mois de décembre, à l’occasion du voyage en France d’un groupe d’écrivains japonais, venus nous raconter cette catastrophe dont nous savons si peu et qui pourtant nous concerne tant. Aussi, les trois entretiens restituent trois points de vus incarnés, trois perspectives différentes sur l’après Fukushima. Dans ce numéro, il y a Yuki, qui est restée à Tokyo, soit dans une zone contaminée, et qui tente vaille que vaille de retrouver un sens à ce qui est en train de lui arriver (Part. 1). Dans des prochains numéros il y aura Yabu, celui qui est parti, qui a fui, et qui se demande comment continuer à se battre depuis une province lointaine (Part. 2). Et puis il y aura aussi Sabu, qui est parti du Japon depuis fort longtemps, mais qui ne peut faire autrement que de répondre à l’appel de la catastrophe (Part. 3). Trois récits pour continuer à vivre.

Où Yuki nous raconte où elle était quand elle a senti les premières secousses et ce qu’il s’est passé ensuite.

Un paradis bâti dans l’enfer

Quand le séisme est arrivé, au moment même, j’étais dans un café, en train de bouquiner, car je passe beaucoup de temps dans les cafés à lire, c’est ma vie quotidienne. Donc j’étais dans un café et j’étais en train de lire un livre de Rebecca Solnit qui s’appelle « A paradise built in hell [2] ».

Et lorsque je suis sorti du café, le séisme est arrivé, exactement comme ce qui se passe dans le bouquin de Solnit. A coté de moi il y avait une jeune mère et son bébé. On est allé ensemble dans un jardin public et je parlais au bébé, je lui disais « ne t’inquiètes pas, ça va aller » mais je disais ça surtout pour me calmer moi même. Le séisme s’est arrêté ensuite mais il y a eu plusieurs secousses secondaires et j’ai vu alors les salarymen qui courraient et me disaient : « vas-y, il faut courir ! Il faut fuir ! ». Je leur ai crié : « mais pourquoi ? » et ils m’ont répondu « en haut ! En haut ! ». Alors j’ai regardé au dessus de moi et j’ai vu les échafaudages d’un chantier qui bougeaient et alors là j’ai pensé que c’était la fin du monde, et j’ai regardé le salaryman qui était à côté de moi et je me suis dis « je vais passer la fin de ma vie avec ce mec ! ». J’ai essayé de rentrer chez moi à pied et évidemment il y avait beaucoup de gens autours de moi, parce que les transports publics avaient été arrêté, le seul moyen de déplacement, c’était nos pieds. Tous les tokyoïtes partageaient la même condition, il y avait énormément de gens dans la rue, je n’avais jamais vu autant de gens dans la rue et je trouvais ça plutôt cool, malgré le séisme horrible, parce qu’il y avait de l’aide mutuelle, les gens qui conduisaient les voitures prenaient ceux qui allaient dans la même direction, les restaurants ouvraient leurs toilettes, c’était vraiment comme dans le livre de Solnit.

A ce moment là, je participais au mouvement des ouvriers journaliers, alors je me suis rendue là dans leur quartier parce que j’étais inquiete de leur état. Quand je suis arrivée, beaucoup avaient renoncé à rentrer chez eux et ils faisaient la fête. Là, je me suis dit que c’était vraiment le paradis. Les ouvriers journaliers, c’était souvent des maçons, du coup ils construisent leur maison par eux même, c’est de bon techniciens, et de ce fait, les maisons étaient assez solides et ils étaient vraiment très fiers de ça ! Du coup, ce jour là, j’étais très heureuse. Ce n’était pas une manifestation massive qui avait arrêté le capitalisme mais c’était le séisme : tout le monde s’est arrêté de travailler, tout le monde aidait les autres mais bon, cela n’a duré qu’un jour.

Est-ce que les générations d’irradiés s’additionnent ?

C’est après ça que j’ai compris ce qui était arrivé vraiment, le tsunami et l’accident nucléaire de Fukushima. Lorsque j’ai appris l’explosion de Fukushima, ça m’a étouffé parce que Tokyo entier était en deuil, ça m’a vraiment déprimé, la situation était vraiment déprimante et c’est à ce moment là que notre pote Yabu a appelé tous ses potes pour inviter tout le monde à venir avec lui à Nagoya, c’est donc ce que j’ai fait, je suis allé avec lui. A l’époque je ne savais pas trop ce que c’était qu’un accident nucléaire, je connaissais bien sûr l’histoire du Japon, Hiroshima et Nagasaki, j’avais entendu parler de Three Miles Island et de Tchernobyl, mais je ne savais pas ce que c’était qu’un accident nucléaire. Pour moi, l’accident de Fukushima ce n’est pas un accident japonais mais un événement mondial, l’arme nucléaire et les accidents nucléaires se passent dans le monde entier, et Fukushima fait partie de ce phénomène planétaire. J’ai un ami qui fait partie de la troisième génération des irradiés, la première génération c’est ceux qui ont vécu les bombes de Hiroshima et Nagasaki, leurs enfants sont la deuxième génération et leurs petit-enfants la troisième, mon ami fait parti de ceux là.

Après l’accident, cet ami m’a dit : « maintenant je suis irradié, donc je suis devenu un de la première génération des irradiés de Fukushima sans pour autant perdre ma qualité de membre de la troisième génération des irradiés de Hiroshima et Nagasaki, donc qu’est ce que je suis maintenant ? Est-ce que les générations d’irradiés s’additionnent ? Est-ce que je suis de la quatrième génération ? Qu’est ce que je suis devenu ? ». Je me suis rendu compte qu’un petit pays comme le Japon avait vécu plusieurs catastrophes nucléaires, dans une temporalité très courte.

La contamination n’est pas visible, elle n’a ni goût, ni odeur, pour cela, c’est seulement la peur qui s’accumule au fur et à mesure.

Je vis à Tokyo qui est une ville contaminée, mais la contamination n’est pas visible, elle n’a ni goût, ni odeur, pour cela, c’est seulement la peur qui s’accumule au fur et à mesure. Donc pour survivre dans ces conditions, j’ai établi plusieurs règles. La règle n°1 chez nous, c’est qu’on a mis un seau à côté de l’entrée et dès que l’on rentre dans la maison, on enlève tous nos vêtements pour les mettre dedans. Mon copain a très froid en hiver, ça me désole, mais je n’ai pas le choix. Et comme je me vois difficilement dire aux gens qui viennent chez moi de se mettre à poil, je n’invite personne... C’est une vie horrible.

J’adore les chats, j’ai toujours été une bonne amie des chats mais comme les chats vivent au sol, ils accumulent des radio-particules et de ce fait maintenant ils me font peur, donc je ne suis plus une bonne amie des chats. En hiver maintenant, je ne porte plus de pulls en laine, ni les chapeaux ou les écharpes, je préfère les matières plus lisses. Je me trouve assez dingue, donc je suis allé à l’hôpital psychiatrique, parce que mon copain n’éprouve pas cette radiophobie que je ressens et il trouvait que je m’inquiétais trop. Quand j’ai consulté le docteur, il m’a dit que je n’allais pas bien. Il m’a conseillé d’entamer une thérapie et m’a prescrit différents médicaments.

L’important ce n’est pas tellement la contamination mais l’ambiance générale qui règne à Tokyo, le tabou qui règne, et le fait que j’ai peur de dire que je suis effrayé par la radiation. Et quand je croise les gens qui s’en foutent complètement, ça me soulage tout de même parce que je me dis qu’il y a quand même des gens qui ont réussi à ne pas se faire reformater par l’accident de Fukushima.

« Et bien, il faut rentrer maintenant, c’est fini »

Lorsque je suis allé à Nagoya, la semaine que j’ai passé après l’accident chez Yabu, il y avait cette jeune femme avec un nourrisson. Cette dame, dont le mari est resté travailler à Tokyo, l’appelle au téléphone et lui dit « Et bien, il faut rentrer maintenant, c’est fini ! » et elle avait l’air très déstabilisée parce qu’elle est partie à Nagoya parce qu’elle avait peur des radiations et là, son mari qui exige d’elle qu’elle revienne... Alors si l’on met la famille en priorité, peut-être que j’ai tort mais j’ai voulu dire à cette femme : « ton choix de quitter Tokyo avec ton bébé était juste, tu avais raison de partir ».

Un mois après, il y a eu la grande manifestation à Tokyo à laquelle je me suis rendue. Là-bas, un ami m’a dit : « mais pourquoi es-tu ici ? Tu vas être contaminé ». Cet ami, lui aussi habite à Tokyo, et il exige que les femmes partent de Tokyo, mais moi je lui demande « mais toi aussi tu es ici, pourquoi toi tu ne pars pas ? ». Il m’a répondu « mais non, c’est différent pour les hommes et les femmes, parce que les femmes font les enfants, donc leurs ovaires sont en danger ». J’ai été très surprise par les propos de cet ami, parce que normalement, on ne s’inquiète pas des ovaires des autres, c’est tout de même de mon corps dont il s’agissait. Ça m’a fait me rendre compte de la gravité de la situation, c’est vraiment grave si les hommes commencent à se préoccuper de mes ovaires, si j’étais lesbienne, ou si j’étais enceinte et que je voulais avorter, ces propos pourraient être très blessants. Cet ami n’est pas mon compagnon, nous n’avons pas prévu d’avoir des enfants ensemble, donc ce qui m’a mise en colère c’est qu’il m’ait identifié comme un être de reproduction, cela m’a vraiment énervé.

Quelques féministes m’ont critiquée en disant que mes propos pouvaient briser la solidarité entre les femmes. Elles disent que mes propos pourraient mettre en danger la solidarité avec les femmes qui ont des enfants, celles qui sont enceintes ou celles qui voudraient avoir des enfants. Je trouve que ces féministes qui m’ont critiquée n’ont pas tort, et c’est pour ça que je ne sais pas trop quoi leur répondre pour l’instant. J’ai une amie qui a une enfant handicapée et elle aussi était très fâchée de cette préoccupation pour les ovaires des femmes, depuis sa position à elle, vivant avec un enfant handicapée. Mais ce problème d’eugénisme existait avant Fukushima, ce n’est pas un problème qui est apparu avec l’accident nucléaire, mais ça lui a donné une nouvelle visibilité. Je ne savais pas, mais selon un ami, l’étymologie de la catastrophe c’est de rendre visible ce qui est en train de se passer, ce qui produit une visibilité accrue.

[1En novembre 2014, le gouvernement a annoncé la reprise imminente de plusieurs réacteurs, lesquels n’ont pas encore redémarré, du fait notamment de l’opposition des pouvoirs locaux.

[2Rebecca Solnit. A Paradise Built in Hell : The Extraordinary Communities That Arise in Disaster. Viking, Penguin Group, 2009. L’ouvrage de Solnit propose une analyse documentée et très intéressante des comportements collectifs survenant après les catastrophes. L’insistance qu’elle porte sur les formes d’entraide et de solidarité constatés dans de tels moments s’accompagne d’une mise en lumière des meurtres et violences qui ne manquent pas d’advenir eux aussi, en établissant leur caractère éminemment policier. A ce sujet, la thèse défendue est la suivante : la très grande majorité des actes de violences commis tout juste après de grandes catastrophes sont le fait de justiciers auto-proclamés ou tout bonnement des services de police, lesquels agissant toujours au nom du rétablissement de l’ordre.

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