Après Fukushima

Épisode 3 : Comment répondre à l’appel de la catastrophe ?

paru dans lundimatin#16, le 30 mars 2015

Épisode 3 : Comment répondre à l’appel de la catastrophe ?

Où Sabu Kohso nous rappelle que le Japon a toujours été un archipel tourné vers le continent et nous invite à son possible repeuplement.

Comment répondre à l’appel de la catastrophe ?

Oui, oui, comme tu l’as dit, je vis à New-York depuis 30 ans. Dans mon cas, il se trouve que je n’ai plus de famille directe au Japon, je veux dire que mes parents, mes parents sont morts il y a longtemps et je n’ai plus trop de famille au japon, mais j’ai des camarades, des amis là-bas, et quand la catastrophe est arrivée, ma première pensée était pour eux, comment ils allaient.

Comme vous le savez, la catastrophe de Fukushima s’est déroulée en deux étapes. La première, c’est le tremblement de terre et le tsunami et ensuite, le pire est arrivé, je veux parler de ce désastre nucléaire qui a suivi. Après cela, ma première préoccupation était pour, bien sûr je pensais aux japonais dans leur ensemble, mais plus que tout, je pensais à mes camarades et amis. C’était vraiment très très choquant, comme quelque chose dont on ne sait pas ce que l’on peut en penser. Vous savez, pendant longtemps bien sûr, j’étais à New-York donc je n’ai pas été une victime immédiate mais d’une certaine manière, mon esprit a totalement été pris par ce qu’il s’est passé et par la question : comment répondre ? Non seulement pour le sort du peuple japonais mais aussi pour le monde entier, qu’est ce que cela fait ?

Avec quelques amis japonais qui vivent à New-York, nous avons commencé ce site internet J-fissures.org qui a été ma principale réponse. Nous l’avons installé en dix jours après Fukushima en fait, nous avons commencé à traduire, à écrire à propos de ce qu’il se passait là-bas en anglais pour informer de la situation les camarades qui parlent anglais et les amis. Il y a beaucoup de compte-rendus journalistique de ce qu’il se passe mais ce que je voulais, ce qui m’intéressait surtout c’était comment analyser cela depuis un point de vue très général dans un projet anti-capitaliste, anti-étatique.

L’insuffisance des réponses anti-nucléaires

Il y avait dans le mouvement anti-nucléaire au Japon cette idée qu’il fallait stopper le pouvoir nucléaire et ensuite essayer de le remplacer par une autre énergie. Je pense aux discussions autour d’une énergie alternative, au premier stade de l’accident, ça m’est apparue comme une excuse : « à partir de maintenant, on ne peut plus rien faire, parce nous devons développer une meilleure et nouvelle énergie mais jusque là nous devons garder l’énergie nucléaire », c’est ce genre de logique qui a été mise en avant. Dans le cas de Fukushima, on ne peut plus adopter des discours préventifs, comme « parce que ça va être dangereux, il va y avoir des accidents » ou des choses comme ça, c’est déjà arrivé. Bien sûr, c’est très important d’arrêter les centrales, mais après, le problème reste entier de comment déterminer, que les gens puissent déterminer leur propre santé, ce qu’ils mangent, leur vie quotidienne de manière autonome, en dehors du pouvoir de contrôle de la société d’après la catastrophe nucléaire. C’est là le problème le plus immédiat et peut-être le problème le plus important, qui a déjà commencé, je parle d’une exposition massive à la radiation. C’est donc une sorte de frustration que j’ai eu avec les courants anti-nucléaires les mouvements anti-nucléaires en général.

Ce qui se passe vraiment au Japon, ce que les gens au Japon sont en train de vivre, pour le dire simplement, ne peut pas être subsumé par les discours conventionnels des mouvements anti-nucléaire. Donc si vous voulez mon champ d’intérêt est de comprendre tout cela depuis un point de vue un peu plus large. Ce que je voulais c’était, je voulais découvrir d’autres horizons que l’unique question ouverte par les mouvements anti-nucléaire aussi parce que de nombreuses questions du même ordre se posent aujourd’hui partout. Par exemple, aux Etats-Unis, nous avons commencé à remarquer que le mouvement indigène, les gens qui se battent contre l’exploitation minière et ces gens qui vivent au voisinage d’installations nucléaires ou de raffineries de pétrole et aussi ces problèmes posés par l’exposition aux radiations, l’ensemble de ces luttes, de ces problèmes qui affectent la vie quotidienne sont en train de devenir ce que vit une partie massive de la population. Au Japon aussi, ce sont tous ces problèmes qui se posent, et qui continuent à se poser.

Le miracle économique japonais

A mon avis, ce qui est déterminant à propos de l’histoire japonaise d’après guerre c’est ce qu’on appelle le « Lucky Dragon five », en 1954. C’est un bateau de pêche au thon japonais qui a été touché par des armes nucléaires américaines qui étaient testées sur l’atoll de Bikini. Et cela s’est passé moins de neuf ans, seulement neuf ans après le bombardement de Hiroshima et Nagasaki. A ce moment de la guerre froide, beaucoup de pays étaient en compétition pour faire des tests.

Après guerre, il y a une tactique du gouvernement américain une stratégie globale à partir de la base d’Okinawa dans les années 50 et 60, pour faire face à la Chine et la Corée, mais la tactique du gouvernement américain n’était pas seulement orientée vers l’utilisation militaire du nucléaire mais aussi vers l’usage civil. Et c’est cet usage, dans l’atmosphère sociale au Japon de développement économique et de la société de mass média qui arrive partiellement, pas complètement, l’économie du Japon allait mieux grâce à la production secondaire d’armes pour les Etats-Unis pendant la guerre de Corée et celle du Viet-Nam. Cela a constitué une véritable, une sorte de base pour le développement économique d’après guerre au Japon. Le nucléaire au Japon, du début à la fin, est militaire.

Mais en termes d’idées, petit à petit, du côté des mouvements anti-nucléaires, les mouvements contre le nucléaire militaire, et contre l’énérgie nucléaire ont divergé. Et alors certains partis progressistes contre l’usage militaire du nucléaire se sont mis à soutenir le nucléaire civil. C’est ce qui a commencé à arriver au Japon dans les années 60 et 70 donc l’ensemble du mouvement s’est trouvé divisé. Les luttes contre l’impérialisme américain, le nucléaire militaire et le nucléaire civil, structurellement, ne devraient être qu’une seule et même lutte. Mais ça c’est peu à peu divisé.

Les mouvements opposés au nucléaire militaire font du lobbying, à l’ONU, constamment, et vous savez, mon impression est que de manière générale les mouvements anti-nucléaires, les grands, sont trop lointains, trop complexes. Pour moi, c’est au delà de mon entendement, il y a beaucoup de scientifiques, et c’est pourquoi, pour tout vous dire, je suis plus intéressé par les mouvements populaires, les mouvements indigènes, les mouvements communaux, les mouvements en lutte contre la gentrification ce que je veux dire c’est que je suis plus intéressé dans les mouvements de base qui finalement, dans leur inter-connectivité sont plus conséquents dans leur lutte contre le nucléaire, le capitalisme et les armes contre toutes ces choses, vous voyez.

Déserter l’île, habiter à nouveau l’archipel

La condition géographique et territoriale du Japon est connectée de manière vraiment intéressante avec le continent asiatique depuis l’extrême sud jusqu’en Sibérie c’est une vraie ligne d’îles qui sont connectées. Et cela ressemble à un pont. Un historien japonais, Yoshihiko Amino, dit que le Japon était un pont qui contribuait à ce que ça circule dans toute l’asie du Sud-Est, parce qu’il y avait des gens qui venaient de partout, par Okaido, jusqu’à Honshu, jusqu’en Corée, c’est un pont. Ce qui veut dire que le Japon est plus un archipel. J’aime utiliser le concept d’Edouard Glissant, vous savez le concept d’archipel opposé au concept de continent. Cette condition géographique rend possible ces connections hétérogènes et décentrées.

C’est presque inimaginable ! Une connectivité est possible, opposée au continent. Etant entendu que le continent, c’est le pouvoir despotique, centralisé, les empires, les royaumes, qui se sont développés au cours de l’histoire humaine. Mais les archipels ont une dynamique différente. Le Japon, déjà au XVIe et XVIIe et avant, le Japon était plus, était vraiment hétérogène, c’était un axe de communication pour différents peuples de l’Est de l’Asie.

La modernisation japonaise a créé cette conscience des japonais comme une « race » homogène, une culture homogène, un langage homogène, sous l’unique loi de l’empereur. Et ce processus a transformé toute cette condition géographique en une représentation insulaire dans l’esprit des gens, une insularité. Et cela a à voir vraiment avec le mécanisme du pouvoir du Japon. Comment, en réalité, beaucoup de gens au Japon, originellement, sont, plus ou moins, connectés avec des origines coréennes et la chinoises, historiquement.

Mais la conscience de cela est tellement lointaine et c’est ce qui a permis au Japon de se comporter comme s’il faisait parti du pouvoir colonial de l’occident et a envahi, a commencé à envahir le continent de l’Asie de l’Est. Et, ceci, pour moi, est une continuation depuis la modernisation, depuis la monarchie absolue, vous savez, la modernisation, l’impérialisme jusqu’au contexte de Fukushima.
C’est le contexte du Japon capitaliste d’après guerre, maintenu sous l’hégémonie militaire des Etats-Unis. C’est pourquoi le Japon accueille encore beaucoup de bases américaines dans l’archipel certaines d’entre elles sont, de manière évidente, équipée d’armes nucléaires, avec l’accroissement de l’usage de l’énergie nucléaire, après la guerre. Et Fukushima annonce peut-être la fin de ce régime. Ou, disons, le début de la fin, ce n’est pas encore la fin, mais c’est un début au sens où cela nous fait comprendre, vous savez, c’est un genre de révélation, l’apocalypse, dans le sens de la révélation pour nous tous.

« Those who go west »

Donc, une fois rappelé cet arrière plan historique, un des mouvements les plus importants des gens en ce moment même, important, vraiment crucial, nécessaire et inévitable, ce mouvement le plus sérieux provient des gens qui évacuent les zones contaminées du Nord-Est y compris Tokyo dans l’Ouest. C’est un acte vraiment vraiment désespéré, mais en même temps, selon moi c’est une possibilité pour dessiner un nouveau genre de géographie, et de vraies relations, entre les gens en Asie de l’Est, dans le sens de ce que la modernisation japonaise a opprimé et continue d’opprimer.

Au Japon, on les appelle : « ceux qui vont à l’ouest » on dit cela avant tout pour les évacués du Nord-Est du Japon autour de Fukushima aussi bien que des gens qui viennent de Tokyo qui peu à peu partent à l’Ouest, à Nagoya à Osaka, Okayama, Hiroshima, et à Fukuhoka, qui est à l’extremité Ouest de petites communautés sont en train d’apparaître prenant la forme d’une sorte d’entraide mutuelle, des relations se nouent dans différentes villes. Et aussi il y a de petits groupes d’activistes qui ont plus consciemment commencé à faire des connections avec des mouvements en Corée, à Taïwan, à Hong-Kong, aux Philippines, en Asie de l’Est. Après Fukushima, avec plus d’insistance après Fukushima, parce qu’avant déjà, nous étions tous déjà pris dans des dynamiques de solidarité internationale, déjà depuis le mouvement anti-globalisation, nous avons commencé à établir des relations.

Les gens ont commencé, ou plutôt les activistes ont commencé à se voir plus souvent. Donc, ce que j’envisage c’est de renforcer ces communautés qui apparaissent dans l’Ouest. Et aussi, en faire quelque chose de plus consistant, des relations communales plus consistantes, aussi en impliquant des gens en Corée, Taïwan, Hong-Kong, en Asie du Sud-Est. Si l’on s’engage dans cette direction là nous serons peut-être capables de construire quelque chose pour nous confronter au régime qui a créé l’Etat-Nation japonais et l’énergie nucléaire.

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