D’abord on a parlé de l’imprimeur, puis du libraire, quand on parlait de l’éditeur, c’était alors au sens actuel d’éditeur scientifique. Le libraire n’est plus aujourd’hui que celui qui vend des livres dans sa boutique, l’imprimeur imprime et fabrique. L’éditeur est celui qui détermine les textes qui seront livrés au public, et donc les auteurs qui méritent d’être lus. Il en assure aussi le « contrôle scientifique », la mise au point du texte, en relation avec l’auteur. Il y a aussi, désormais, le distributeur et le diffuseur, qui assurent, l’un le stockage et la circulation des livres, l’autre leur commercialisation.
Quant aux copistes du Moyen Âge, ou ceux des époques antérieures, qui répandaient les œuvres des auteurs fameux de leur temps, étaient-ils éditeurs ? [1] Certes non, pourtant ils vivaient de ce partage d’une pensée passant par l’écriture.
Si l’éditeur est bien celui qui choisit œuvres et auteurs qui composent son catalogue, il est aussi celui qui accompagne, corrige, sollicite, défend ce qu’il a décidé de répandre sous une certaine forme à plus ou moins large échelle. Par ses choix assumés, il se fait en quelque sorte « l’auteur de ses auteurs et il crée lui-même une œuvre composée de toutes celles qu’il a publiées », ainsi que le formule Edmond Buchet, éditeur historique de Henri Miller, Lawrence Durrel, Carl-Gustav Jung, Marcel Moreau, ou encore de La société du spectacle d’un certain Guy Debord.
« … il faudrait établir, à côté du catalogue des livres publiés par un éditeur, la catalogue des livres refusés par celui-ci, le catalogue des livres qu’il a donné envie à d’autres éditeurs de publier ou encore le catalogue des projets de livres non aboutis. »
François Maspéro [2]
Dans les maisons d’édition dont les livres sont les plus en vue et qui dominent sur les tables des libraires, les tâches se répartissent en différents services. Ces maisons ne sont guère nombreuses, quelques groupes puissants, eux-mêmes divisés en petites structures dépendantes en dernier lieu des lois économiques les plus crues. Nous parlons par exemple d’Editis (Laffont, Bordas, Nathan, Julliard, La Découverte, etc.), d’Hachette (Fayard, Grasset, Larousse, Calmann-Lévy, Stock, etc.), de Madrigall (Gallimard, Flammarion, Denoël, Casterman, Verticales, La Table ronde, Minuit, etc.), Media-Participation (réunion du groupe La Martinière qui comprend Le Seuil, L’Olivier, Don Quichotte, etc., du groupe Fleurus et d’autres maisons et organes de presse) ou d’Actes sud (avec pour éditeurs associés : Cambourakis, Gaïa, Rouergue, etc.). Cependant, ce sont les éditeurs dits petits, parce qu’économiquement plus fragiles, qui sont bien souvent les plus aventuriers, les plus intéressants aussi.
Parmi les moins avertis, des auteurs entretiennent des idées fausses sur le métier d’éditeur, et dès lors qu’un de leurs textes a éveillé l’intérêt d’un professionnel, les voici aveuglés pour ce qui concerne les modalités de la publication. Ils se refusent à considérer l’abnégation de l’éditeur, et simplement le fait qu’il va tout entreprendre pour fabriquer l’objet livre et le mettre à la disposition du public. Égarés par une certaine réussite, ils n’ont guère conscience des difficultés rencontrées par celui qui va leur assurer un lectorat, une attention multipliée, et qui doit être obligatoirement méticuleux, partageur et passionné, sauf à n’être qu’un « publieur » opportuniste (et bien sûr qu’il y en a). Ont-ils assimilé, ces écrivains confinés, du fait que, de par les rayonnages saturés des librairies éclairées, un livre qui trouve assez de lecteurs pour être un succès est moins une rareté qu’une exception ? Ont-ils conscience que nombre d’éditeurs ou d’éditrices, notamment les plus courageux, les plus courageuses, ne tirent pas de revenus substantiels de ce travail, qu’ils travaillent seul.e.s ou presque seul.e.s et en bonne partie bénévolement, beaucoup d’entre eux devant s’assurer un revenu nourricier par ailleurs.
Le livre d’Anthony Glinoer nous offre le déroulé panoramique et historique d’un métier en évolution permanente, soumis à d’incessantes transformations économiques. On y retrouve les incarnations les plus marquantes de ce monde des livres et des idées. Il peut s’agir d’un éditeur entrepreneur comme Robert Laffont, publiant des livres grand public, confessions de stars ou collections de science-fiction, créant la collection Bouquins, ou, au contraire, d’un lecteur consommé comme Jean-Jacques Pauvert, éditeur de Sade, avec procès à l’appui, et d’auteurs de son goût (Raymond Roussel, Georges Bataille, Albertine Sarrazin, Pierre Klossowski, etc), créant la collection Libertés que dirigera Jean-François Revel, ou encore republiant le dictionnaire de Littré et les œuvres complètes de Victor Hugo. Le premier mène une affaire plutôt prospère, le second suit un parcours fort périlleux, pas loin d’être « endetté comme une mule », ainsi que le dira de lui-même un autre éditeur aventurier, Éric Losfeld [3].
Dans la période qui précède la guerre, puis par la suite (avec une interruption pour refus de collaborer), Jean Paulhan (1884-1968), assurera chez Gallimard la direction de la Nouvelle Revue Française, et, à ce titre, exercera jusqu’aux années 60 une influence considérable sur les choix de cette maison, lui-même étant un écrivain remarquable [4].
Créées pendant l’occupation par l’écrivain Vercors et reprise (en 1948) par Jérôme Lindon, les éditions de Minuit resteront une petite structure jusque longtemps, l’un de ses auteurs, Alain Robe-Grillet, y fut un conseiller littéraire intraitable qui donna sa couleur à un catalogue déjà prestigieux (rien moins que Samuel Beckett et Claude Simon comme auteurs exclusifs !). Par la suite, ayant quitté Le Seuil, son « rival » [5], Philippe Sollers, jouera très partiellement chez Gallimard, maison d’une ampleur économique plus considérable (qui finira par absorber Minuit), une sorte de rôle équivalent, au moins à travers sa collection L’infini, sans compter son évidente hégémonie au sein du supplément littéraire du journal Le Monde.
Les aides publiques ont un rôle prépondérant pour nombre de publications, mais elles ne couvrent, au mieux, que les frais d’impression ou de traduction. Sans les éditeurs indépendants la vitalité dans le domaine littéraire pâtirait assurément et beaucoup d’entre eux sont au demeurant des créateurs, artistes, artisans, auteurs. Si les effets de mode peuvent influer là aussi sur les choix, c’est pourtant dans ces espaces que des risques individuels sont pris, que des livres différents voient le jour.
Parmi les moins publicisées (donc situées hors de Paris, de ses mondanités effectives) on peut citer des maisons d’édition de poésie telles que Folle Avoine, Jacques Brémond, Les Hauts-Fonds, Rougerie ou La Barque. Dans d’autres domaines, à remarquer : parmi les plus intrépides, les éditions Pontcerq ou La Tempête ; en Belgique, les éditions du Sandre.
L’éditeur devient à l’occasion son biographe ou son propre témoin, mais il est aussi récupéré par les romanciers et absorbés dans les récits fictionnels, forts d’un réalisme plus ou moins avérés, selon. Anthony Glinoer, et c’est une particularité de son essai, fait état de ces ouvrages imprégnés de la vie culturelle et littéraire. S’ils sont présentés comme romans, ces livres sont pour la plupart inspirés par des acteurs du milieu littéraire plus ou moins facilement repérables. Depuis le roman de Balzac Les illusions perdues, et son aspect documentaire indéniable, on a pu voir paraître L’Œuvre de Zola, Les Faux-monnayeurs de Gide. Toutefois, dans ces derniers, comme dans des ouvrages plus récents, la figure de l’éditeur n’est à vrai dire jamais la principale. Exception : un roman de Paul Vialar issu d’un des cycles romanesques qui firent la popularité de cet auteur : Belada, éditeur, publié en 1957 chez Del Duca. Le personnage-titre s’inscrit, nous dit Anthony Glinoer, « sous le double signe apparemment contradictoire de la passivité et de la détermination ». Il s’agit d’un libraire de province à qui la vie mondaine parisienne va permettre de devenir éditeur. Son enseigne connaît un succès initial avec le récit d’un ancien prisonnier qui assure le lancement de son entreprise. Peu à peu, sa vocation lui apparaît, il est fait pour ce métier qui le passionne. Dans un passage du texte de Vialar, l’inséparabilité des deux profils, celui de l’auteur et celui de l’éditeur, est souligné : « … l’éditeur et l’auteur, aussi éloignés l’un de l’autre que soient en apparence leurs besognes, ne peuvent pas plus vivre l’un sans l’autre sur le plan de l’œuvre que sur celui de la diffusion et de sa vente. » Mais voyons comment se dessine plus précisément le portrait d’un éditeur, en l’occurrence inspiré de Robert Denoël, éditeur valeureux et… compromis dans la collaboration (il éditera les pamphlets antisémites de Céline) qui finira abattu d’une balle dans le dos en décembre 1945, en pleine épuration :
« Cette nuit-là, oui, il se définit déjà et définit du même coup l’éditeur tel qu’il crut toujours que l’éditeur devait être, sa fonction du même coup : l’œuvre pour l’œuvre, quelle qu’elle fût et sans autres considérations que sa qualité, sa valeur, et sans s’arrêter à tous ces incidences qui ne doivent pas compter, qu’elles soient morales ou politiques, d’opportunisme ou dangereuses. Éditer, c’est se battre contre les lâches, les imbéciles, les sectaires contre soi-même au besoin, et faire cela comme on accomplit une mission, comme un sacerdoce, sans réfléchir au risque et dans certains cas à la possibilité même de martyre. Peu d’années plus tard, Belada disait : « J’édite », comme il eût dit : ‘‘Je me bats.’’… [6] »
En 1990, Françoise Verny, surnommée la « papesse des lettres » parce que grande instigatrice de succès chez les éditeurs, étant passé de Grasset à Gallimard, puis à Flammarion, publie un ouvrage : Le plus beau métier du monde. Personnage haut en couleur, elle est efficace et mondaine, met volontiers en avant le rôle de l’ « éditeur », au sens anglo-saxon du terme, non pas celui dont le nom est en couverture, mais celui qui a suivi, accompagné le texte au plus près de l’auteur. Ce fut son rôle à elle, également réputée découvreuse de jeune talent. À cet égard je me souviens que l’écrivain Marcel Moreau, alors auteur d’une bonne cinquantaine de livres, dont certains avaient suscité de vifs éloges dans la grande presse et chez ses confrères, me raconta un jour en riant que, cédant à des conseils d’amis, il avait fini par envoyer un manuscrit à François Verny. Elle le lut, lui écrivit une lettre dithyrambique, louant son immense talent et se faisant fort de le rendre célèbre. Sauf que, lorsqu’elle comprit qu’elle n’avait pas affaire à un néophyte mais à un auteur plus que confirmé, elle lui tourna le dos et renferma dans ses placards les éloges qu’elle venait de lui tisser, pour mieux l’oublier très vite. Ainsi va la vie des lettres, le commerce des auteurs et idées… les questions de style et de pensée restant parfois secondaires, cédant le pas au marketing.
La correspondance est sans doute la part belle de l’éditeur, il s’y adonne pour donner des consignes à son auteur et pour simplement entretenir le lien, l’amitié éventuelle. Par ailleurs, il est question de lui dans les échanges entre auteurs, pour s’en plaindre ou s’en impatienter, éventuellement pour s’en féliciter. Hetzel incite le jeune Jules Verne à revoir son style, à reconsidérer l’ordre des chapitres, ou même la hiérarchie des personnages. [7] Louis-Ferdinand Céline injurie son éditeur à longueur de lettres, le traitant de « désastreux épicier », sinon de « formidable limace » ou de « pape, coco ! pédé ! gaulliste ! » pour mieux le supplier ensuite. Outre des diarrhées de caricatures alignées pour s’échauffer, cours normal de sa misanthropie galopante, il lui reproche globalement ce qu’on reproche à un patron, l’exploitation de sa personne, l’enrichissement à ses dépens [8]. Autre cas : l’écriture des contrats en fonction des desiderata de l’auteur, ce qui peut aller jusqu’à leur publication après coup, comme ce fut le cas pour Guy Debord, maniaque des procédures comme de la stratégie. À préciser que les contrats qui sont ici consignés ont trait à ses œuvres cinématographiques. Edmond Buchet raconte dans son livre de souvenirs d’éditeur que Debord, qu’il décrit comme « plus entêté que Robespierre et Saint-Just réunis » [9], lui avait bien précisé, avant publication de La société du spectacle, qu’il refusait que sa photo soit publiée, ainsi que toute publicité ou interview ; il ne précise pas la teneur du contrat, s’il y en eut un. On sait par ailleurs, alors que le bruit commençait à courir, que Debord, hostile à tout satisfecit, prévint Buchet qu’il ne pourrait empêcher des voies de fait si le prix Sainte-Beuve venait à lui être décerné [10]. Son livre, Des contrats [11], fut le dernier qu’il décida. Trois jours avant son suicide, en novembre 1994, il écrivait à son éditeur Georges Monti pour lui suggérer l’illustration de couverture (la carte du bateleur dans le tarot de Marseille), manière de dernière main à l’ouvrage [12].
Anthony Glinoer fait état d’un large panorama d’ouvrages assez récents où sont en jeu les mœurs éditoriales, dont certains succès de librairies (signés Daniel Pennac, par exemple), « Ces fictions présentent fréquemment l’éditeur soit comme la victime d’un meurtre, soit comme le meurtrier, soit encore, mais c’est nettement plus rare, comme l’enquêteur. Tuer un éditeur dans un roman revient forcément à tenir un discours sur le livre et sur la littérature dans ses rapports au réel. Dans Lectio Letalis de Laurent Philipparie, un assistant d’édition tout juste embauché se tranche les veines à la lecture du manuscrit qui lui est confié. Dans Le sang des éditeurs de Mehdi Omaïs, un jeune écrivain assassine froidement le responsable d’une grande maison d’édition parisienne, le décapite et écrit avec son sang une lettre expliquant son geste. Verjt et l’affaire de JC de Valéry G. Coquant pousse la métaphore jusqu’à faire mourir l’éditeur Jean Carvin écrasé par ses propres livres, dans un mausolée de papier. » [13]
Loin des outrages que permet et même encourage la fiction, et en guise de conclusion à cette promenade en compagnie des éditeurs, voyons plutôt ces mots de Jean-Luc Nancy à propos d’un métier souvent gérant des ponctualités les plus fertiles :
« En son principe, le livre est illisible, et c’est au nom de l’illisible qu’il commande ou qu’il appelle la lecture. […]
L’éditeur a déjà lu cette illisibilité ; il n’a lu que cela, il est le lecteur de l’idéogramme caché dans le texte. L’éditeur est celui qui a rapport avec l’auteur plutôt qu’avec le livre, avec celui ou bien cela qu’un mouvement d’écrire, une pensée, porte et emporte vers le livre sans qu’il sache très bien lui-même quel est ce mouvement. L’éditeur accompagne cette dérive, lui donne une issue, la capte et la laisse aller en même temps vers ce qui ne succède pas mais qui a déjà précédé : ‘‘le public’’, sans lequel il n’y aurait pas eu le geste de l’adresse ni le tracé de l’écriture. »
Jean-Luc Nancy, Sur le commerce de la pensée, Galilée, 2005
Jean-Claude Leroy
Anthony Glinoer, Être éditeur, éditions L’Échappée, 2024, 20 €.
Vous aimez ou au moins lisez lundimatin et vous souhaitez pouvoir continuer ? Ca tombe bien, pour fêter nos dix années d’existence, nous lançons une grande campagne de financement. Pour nous aider et nous encourager, C’est par ici.







