Hacker ouvert

Deux lecteurs de Lundi Matin ont rencontré Jimmy T, un jeune hacker de Bloomington, Indiana. Une contribution à la géographie des forces en présence.

paru dans lundimatin#3, le 15 décembre 2014

Accompagné de deux amis, Mohammed et Nicholas, Jimmy nous entretient d’abord de ses activités quotidiennes : le hackerspace dont il s’occupe et où il habite dans l’Indiana ; les cercles anarchistes qui parfois s’entrecroisent avec le milieu hacker ; le fonctionnement d’une imprimante 3D, avec abondance de détails. Puis, au détour d’une remarque, nous en arrivons au vif du sujet ; sa quête déterminée d’autarcie et de savoir - et les perspectives éthiques et politiques tantôt glaçantes, tantôt saisissantes qui en découlent.

L’interview, traduite de l’anglais, a parfois été modifiée pour des soucis de longueur et de clarté, en accord avec le contenu comme avec les participants.

Nicholas : Jimmy dort à la verticale.

Lundi Matin 1 : Comment ça, il dort dans une chaise tu veux dire ?

Jimmy : C’est un talent qu’il est utile de développer.
LM1 : C’est vrai. Comment tu l’as développé ?
J : En dormant sur des chaises pendant environ trois ans.
LM1 : Pourquoi as tu décidé de faire ça ?
J : C’était quand je bossais sur mon ordinateur jusqu’à quatre heures du matin toutes les nuits, et que je n’étais pas vraiment disposé à transiter de ma chaise à mon lit. Ca m’a pris du temps pour comprendre ce qu’il fallait faire, mais si tu peux t’endormir sur une épaule alors progressivement tu renforces ces muscles du cou jusqu’à ce qu’ils deviennent comme un oreiller. Mais ça prend six mois, en étant concentré.
LM1 : Tu veux dire que tu as une épaule plus musclée que l’autre pour pouvoir dormir dessus ?
J : Oui. Certaines personnes attrapent des tennis elbow [tendinites], d’autres le syndrome du canal carpien, mais s’il y a une chose telle que la "chair sleeper shoulder" [l’épaule du dormeur en chaise], c’est sur moi que ça tombera. Mais j’ai quelques dizaines d’années avant que ça arrive.
LM1 : J’ai entendu dire que tu cultivais de la spiruline.
J : Oui, la spiruline. C’est un des convertisseurs les plus efficaces pour transformer la lumière du soleil en calories. Si je pouvais injecter des photons directement dans mon système nerveux, je le ferai, mais je ne peux pas ; et si je pouvais directement générer de la chlorophylle je le ferai, mais je ne peux pas, du coup, faute de mieux, la spiruline est la meilleure solution. Et tu peux en cultiver relativement efficacement, ça ne demande que les minéraux bruts les plus basiques, nitrate de potassium, sodium, et une bonne exposition au soleil, et tu pourrais en tirer mille calories par jour avant de commencer à frôler le seuil maximal de manganèse que tu peux ingérer. Beaucoup de choses sont bonnes pour l’organisme et pourraient représenter une source unique de nutriments, mais cela impliquerait d’absorber de hautes doses de manganèse. Et le manganèse est un métal lourd dont il ne faudrait pas consommer plus d’une dizaine de milligrammes sans commencer à avoir des dysfonctionnements assez aigus et souvent chroniques du système nerveux. Du coup je n’utilise la spiruline que comme un complément de la Soylent [une boisson nutritionnelle open source basée sur le même principe]. La spiruline, tu peux en trouver à peu près n’importe où, et récolter chaque jours mille calories.
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Spiruline
Spiruline
LM 1 : Pourquoi tu voudrais te nourrir de ça ?
J : Parce que je veux réduire le nombre de choses auxquelles je suis dépendant. Avec le sommeil, la nourriture est une des choses auxquelles t’es le plus dépendant dans la vie. Si tu réussis à te procurer tous les nutriments dont tu as besoin en réduisant ton alimentation à une seule et unique source, et que tu fortifies cette source, et bien tout simplement, tu augmentes tes points de souveraineté.
Lundi Matin 2 : Tes points de souveraineté ?
J : Oui, tu augmentes tes points de souveraineté. Parce que l’autarcie est d’un ordre supérieur à l’ordre de la souveraineté. Autarcie, autarkhia, signifie auto-alimenté (self-powered). Et si, pour ce qui est de la nourriture, tu arrives à construire un système d’alimentation lui-même auto-alimenté, tu gagnes automatiquement les points de souveraineté subsumé par ce gain d’autarcie.
LM 2 : Cool.
LM 1 : Ouais ! Alors, par quels autres moyens tu peux devenir autarcique ?
J : Mon objectif de base, en ce moment, pour atteindre l’autarcie - l’autarcie est l’un de me plus importants buts intermédiaires - est l’informatique autarcique. Ce qui veut dire, une forme d’informatique que tu peux à la fois comprendre et manipuler sans dépendre d’autres choses que celles dont tu dépends pour ta cognition en général. La cognition est automatiquement limité par la biologie et, en réalité, par la physique. Mais l’informatique n’est pas limitée uniquement par la physique, alors qu’elle le devrait. Elle est aussi limitée par diverses contraintes artificielles et contingentes qui tiennent à ce que le hardware n’est pas en open source, et est le plus souvent non-reconfigurable.

Dans les années 40, si tu voulais que ton proto-ordinateur résolve un problème, tu le programmais en le construisant, en construisant le circuit logique concret, matériel, avec des diodes, des résistances, des tubes électroniques, etc. Et puis on a inventé les ordinateurs reprogrammables à calcul générique. C’est-à-dire qu’on a commencé à émuler ces solutions « en dur », ces circuits matériels, par des logiciels, par de la programmation. C’est-à-dire qu’on ordonne à un circuit fixe de simuler plein d’autres circuits fixes. Et c’est là qu’il y a une limitation : en faisant ça, on n’est pas aussi près du métal qu’on pourrait l’être, en programmant. Et puisque la machinerie est désormais supposée ne pas changer, rester fixe, alors on cesse de se concentrer sur elle. Et a partir du moment où ton attention, toi qui veut résoudre un problème, commence à se détourner de la machinerie concrète qui résout ce problème, et bien celui qui te fournit ladite machinerie devient le nouveau maître capable de définir ce que sera ton plus bas niveau d’abstraction.
Et c’est là où on a des choses comme Intel, qui fournit ostensiblement le jeu d’instructions x86-64, mais qui a en réalité son propre registre interne auquel personne n’a accès, qui de toute façon est volontairement abscons, et des opcodes que même si tu le voulais, tu n’aurais aucun moyen d’exploiter, à part par tâtonnements. Tu n’as aucune autre option, parce qu’il n’y a pas de fabricants, aujourd’hui, à part quelques producteurs de puces ARM de faible puissance, qui ouvrent et rendent disponible leurs jeux d’instruction, qui t’expliqueraient exactement comment reproduire le hardware duquel tu dépends pour résoudre ton problème. Mais même si c’était le cas, il n’y a aucun moyen d’améliorer leur hardware, parce que tu n’as pas de fablab, tu n’as pas 10 milliards de dollars investis quelque part à Taïwan, tu n’as pas les moyens de produire plusieurs millions de copies d’une puce. Et c’est là où le hardware reconfigurable entre en jeu. Tu as alors une sorte de circuit sous-jacent qui reconnecte, suivant sa programmation, des composants électroniques d’ordre supérieur, de manière à ce que tu puisses directement, sans simulation, effectuer certains circuits logiques. Ça ne te donne pas encore le contrôle total de la machine, parce que ce circuit sous-jacent qui effectue la reconfiguration est breveté et verrouillé, et grosso modo sous le duopole de Xilinx et Altera. Donc, oui, certes, tu as ce qu’on appelle une reconfigurabilité RTL (Register Transfer Level), et oui, tu peux ordonner à la machine, si elle en avait la gentillesse, de transformer un processeur conventionnel en processeur de signal numérique, mais tout cela n’est possible que parce que tu requiers d’une machine appartenant à une tierce partie qu’elle se reconfigure pour correspondre à la machine que tu voudrais qu’elle soit.

Mon but est de construire une forme de hardware complètement homogène, capable de s’auto-reprogrammer, quelque chose qu’à partir d’un certain point on ne pourrait même plus vraiment appeler une puce - ça ressemblerait plutôt à un ensemble de transistors doté d’une configuration initiale que tu peux utiliser pour programmer la reconfiguration d’un autre jeu de transistors. Une telle technologie serait capable d’une totale introspection, d’une totale réflexivité, et pourrait avoir un modèle d’elle-même qui serait parfaitement précis et là, on libère l’ordinateur de toute limitation hormis celles de la physique, et on pourrait créer et recréer n’importe quel type de circuit informatique, l’optimiser à notre guise, incarner n’importe quel type de logique qu’on trouverait approprié, à tous les niveaux d’abstraction possibles. Alors que présentement, à chaque fois que tu as affaire à des dispositifs informatiques existants, le niveau d’abstraction reste incroyablement élevé. T’es assis au sommet d’un processeur conçu par un comité de dix mille personnes, qui utilise différentes couches de jeux d’instructions, et tu as ton code C au plus bas niveau, qui est ce dans quoi le noyau de ton système d’exploitation est écrit, mais ce noyau ne démarre pas avant que le firmware démarre, et le firmware est écrit par une douzaine d’entreprises différentes qui ne te disent pas vraiment ce qu’elles font, ce qu’elles mettent dedans. Et maintenant, tu es assis au sommet de ton noyau, auquel tu n’as en réalité accès que grâce à certains programmes qui te permettent d’interagir avec lui, et ça s’appelle ton système d’exploitation, mais tu ne comprends pas ton système d’exploitation si tu utilises Mac ou Windows, parce qu’en réalité tu n’a accès qu’à l’interface utilisateur de ton système d’exploitation - et c’est là où tu as des gens qui programment des pages web en utilisant un truc comme CoffeeScript, qui est compilé en JavaScript, qui est compilé en C, qui est compilé en Assembly, et qui est enfin exécuté par ton processeur Intel. Tellement, tellement de niveaux d’abstraction, ce qui n’est pas un problème en soi, parce que l’abstraction est un outil utile, comme les noms, car au fond c’est de ça qu’il s’agit, de nommer les choses, et nommer les choses est un outil utile. Mais il n’y a aucune raison intrinsèque de figer ces niveaux d’abstractions, de les mettre sur un piédestal, de dire « voilà, c’est le niveau d’abstraction avec lequel tu dois travailler ». Il devrait être toujours possible de basculer vers une solution entièrement fluide, facile à optimiser, que tu pourrais imaginer.

LM 1 : Ok. Tu disais qu’être autarcique est un but intermédiaire.
J : Oui.
LM 1 : Intermédiaire vers quoi ?
J : Alors, oui, j’ai trois buts dans la vie, buts que, par définition, il faut avoir accompli avant de mourir. Mon premier but est de ne pas mourir avant d’avoir atteint 125 ans. Mon deuxième but est de ne pas mourir sur cette Terre. Et mon troisième, est de ne pas mourir avant d’avoir communiqué avec une espèce "sapiente", c’est-à-dire, une espèce non-humaine mais capable de communiquer avec un humain, en étant clairement d’intelligence supérieure ou égale. J’ai utilisé le mot sentiente, parfois, mais sentiente signifie simplement qu’elle a un sens d’elle-même, là où sapiente signifie pour moi qu’elle a une connaissance réelle, un intellect.
LM 2 : Comment tu mesures ça ?
J : De différentes manières. Il y a le test de Turing, mais je préfère le "Kolmogorov information theoretic test", qui consiste, un problème étant posé, à évaluer la simplicité de la solution apportée, son optimisation -
LM 2 : Oui, mais ça c’est l’intelligence qui te sert à résoudre un problème. Comment tu mesures l’intelligence qui te sert à communiquer ? A moins que toute communication puisse être décrite comme la résolution d’un problème ? Parfois la communication porte sur autre chose que la résolution d’un problème.
J : La communication n’est pas toujours à propos d’un problème, mais elle peut toujours être formalisée comme la résolution d’un problème. C’est comme la variante Hoare du test de Turing, qui utilise la mesure de la complexité de Kolmogorov pour établir l’intelligence de n’importe quelle entité à partir des résultats qu’elle donne à une série de problèmes, l’un d’entre eux étant un problème de communication. L’intelligence humaine peut résoudre ces problèmes ; si l’entité en question peut résoudre tous ces problèmes, elle sera capable de communiquer avec un humain. Mais cela n’est qu’un terrain de jeu de niveau humain, si je puis dire. Comment tester une intelligence surhumaine ? Tu devrais proposer des problèmes qu’un humain ne peut pas résoudre et avoir tout de même un étalon raisonnable pour mesurer la qualité de la solution apportée par l’entité testée...
LM 2 : Quels sont les autres buts intermédiaires ?
J : L’espace, pour commencer. Il y a beaucoup d’opportunités dans l’espace. Il y a beaucoup d’opportunités dans la mesure où les restrictions fondamentales des ressources dont on fait l’expérience sur Terre, deviennent complètement insignifiantes quand on peut jouer avec deux planètes, ou deux planètes et une ceinture d’astéroïdes. Les buts politiques quant à eux sont intéressants dans la mesure où... eh bien dans la mesure où en l’absence d’un monopole du pouvoir politique il n’y aurait pas de monopole de l’innovation, des ressources qui stimulent l’innovation, et de l’attention que l’on peut obtenir en innovant, cette attention étant l’équivalent universitaire de l’argent. Si tu peux attirer l’attention, tu attires des financements. Et s’il y avait plus d’endroits où solliciter de l’attention et donc des financements, ça serait plus simple que de dépendre toujours du même endroit ; d’un oeil omniscient qui ne peut pas passer son temps à tourner sur lui-même encore et encore et encore quand il doit s’occuper de choses comme, disons, maintenir l’équilibre géopolitique au Moyen-Orient.

LM 2 : Et quelle forme politique garantirait une telle absence de monopole ?
J : Tu connais Archipel ? C’est un peu comme l’utopie de Robert Nozick, qui est une vision libertarienne/anarcho-capitaliste d’un droit de sortie garanti qui serait le droit individuel minimal et universel nécessaire pour assurer le développement d’enclaves affinitaires et consistantes. Comment faire en sorte que l’intersubjectivité humaine puisse se cristalliser dans des groupes non-violents, non antagonistes ? Simplement en garantissant que n’importe qui peut n’importe quand, quitter n’importe quel groupe pour aller dans n’importe quel autre. Idéalement, il y aurait des dizaines de milliers de Suisses à travers le monde, industrieuses, intérieurement pacifiées, sans une forme visible de politique étrangère.

LM 1 : Comment tu penses aller dans l’espace ? Par quels moyens ?
J : Probablement une fusée.
LM 2 : Comment dix mille communautés anarcho-capitalistes peuvent exploiter des installations spatiales ? Certains investissements sont censés n’être possibles que s’ils sont assumés par les pouvoirs publics. Aller dans l’espace semble exiger la formation d’un monopole sur les ressources, les chercheurs, etc.
J : Les Etats-Unis ont un PIB de 17 000 milliards de dollars, et un patrimoine sans doute 100 fois plus important. Lancer une fusée dans l’espace, même en adoptant le ratio prix-poids incroyablement inefficace que la NASA utilise en ce moment, coûte quelque chose comme 100 millions de dollars. C’est 170 000 fois moins que le PIB des USA.
LM 2 : Certes, mais aller dans l’espace, entretenir et exploiter des installations minières là-bas, c’est beaucoup pour un seul homme, non ?
J : Beaucoup pour un seul homme, certes, mais pour une entreprise qui fait 10 milliards de chiffre d’affaires ? Trop pour un collectif d’individus intéressés et capables de coopérer qui détiendrait une centaine de milliards de dollars ? Google est en ce moment même en train de financer Planetary Resources, une entreprise de forage spatial. Ils sont aussi les co-sponsors du prix Ansari X, une des premières compétitions censées stimuler l’exploration spatiale privée [en réalité Google n’a pas sponsorisé le prix Ansari X, mais a créé le prix Google Lunar X, qui est à peu près semblable]
LM 2 : Très bien. En admettant que tout cela soit possible, si tu pouvais avoir une discussion avec cette forme de vie non humaine d’intelligence supérieure ou égale à un humain, de quoi parleriez vous ?
J : Je lui demanderai de m’apprendre quelque chose. Je ne me présenterai pas, je ne lui demanderai pas son nom, ni même si « ça » a un concept de nom. Je ne lui demanderai même pas de m’apprendre la meilleure chose que « ça » pourrait possiblement m’apprendre. Simplement, je lui demanderai de m’apprendre quelque chose.
M : « Apprends moi quelque chose... » En fait tu demandes ça à toutes les personnes que tu rencontres. Tu m’as demandé ça à moi, la toute première fois.

LM 1 : Et qu’est-ce que tu lui as appris ?

M : Je ne savais pas quoi lui apprendre à l’époque. Mais maintenant que je sais qu’il déteste la philosophie continentale, je sais quoi lui apprendre.

J : Je ne déteste pas la philosophie continentale !
LM 2 : T’as des plans pour maintenir ton intégrité mentale au-delà de ce seuil de 125 ans ?
J : Il y a plein de manières différentes d’arriver à ça, biologiquement ou technologiquement. Les humains peuvent conserver leurs facultés mentales avec une précision remarquable jusqu’à 90 ans. Mais il n’y a pas eu assez de gens plus vieux que ça pour qu’on ait des données précises sur ce qui nous attend au delà de 90 ans, pour savoir si des juges, par exemple, peuvent encore produire des analyses juridiques complexes à cet âge là. Mais Euler, par exemple, qui est mort à 76 ans, faisait des mathématiques jusqu’à son dernier jour. Je pense qu’il y a assez de méthodes médicales modernes et de techniques de préservation pour maintenir mes capacités intellectives à un niveau relativement élevé jusqu’au moment où je serai quasiment mort.
LM 2 : Est-il possible d’échapper à la mort, à ton avis ?
J : Pas éternellement. La mort thermique de l’univers finirait par tous nous tuer. Mais c’est prévu pour quelques milliards de milliards d’années dans le futur. Je serai heureux ... Non, je serai à peu près satisfait avec 125 ans de vie. Mais quant à retarder l’inévitable aussi longtemps que possible, outre les techniques de préservation biologiques, il y a ce qu’on appelle le « brain uploading » , la numérisation du cerveau, de la conscience ou plutôt la numérisation des opérations mentales qu’on effectue, pour les faire tourner sur une plate-forme plus solide que celle des neurones (ou bien des neurones clonés que l’on régénère continuellement, ou bien vraiment du hardware, du silicone).

LM 2 : Donc c’est possible.
J : Pas actuellement. Mais ça ne représente pas un défi technologique fondamental. Cependant, il y a pas mal de défis techniques, par exemple avoir une assez bonne résolution quand on scanne le cerveau, ou bien maintenir une continuité de conscience, pour éviter que tu doives mourir puis être réanimé, pour que ce ne soit pas si différent que s’endormir puis se réveiller. Il est actuellement impossible d’envisager de faire ça pendant que la personne est éveillée. Idéalement il y aurait un remplacement graduel des divers composants biologiques du cerveau par des composants numériques, pour avoir une transition insensible. On peut aussi faire des choses comme les puces neuromorphiques, une forme de hardware qui imite le cerveau. IBM et HP ont récemment sorti ce genre d’architecture. Ces puces ne sont pas aussi efficaces que le cerveau, elles prennent plus de place pour la même quantité d’opérations mentales, mais bon, si de toute façon tu es voué à exister dans une base de données avec un milliard de milliards d’autres cerveaux comme le tien, tu n’es pas vraiment obligé d’être cantonné dans un espace de la taille d’une boîte crânienne. Je ne pense pas qu’on puisse s’approcher plus que ça de l’immortalité.
M : Tu crois qu’en mangeant de la spiruline, en buvant Soylent et en t’entraînant comme tu le fais tu vas vivre jusqu’à 125 ans ?

J : Je ne sais pas. Je peux aussi me retrouver avec n’importe quel cancer du jour au lendemain. Par ailleurs je ne m’adonne à aucun comportement autodestructeur, comme fumer, boire, faire la guerre et autre.

LM 2 : Est-il possible, une fois qu’on est uploadé dans une base de données, d’être re-téléchargé dans un autre corps ?
J : Ça pourrait être intéressant de retourner à une existence biologique après avoir été numérisé, mais de toutes façons, je pense que ça devrait être plus simple, parce que tu peux avoir une sauvegarde numérique de toi qui peut t’aider à réparer les erreurs que tu pourrais commettre en te téléchargeant dans un corps, alors que quand tu quittes ton corps pour être numérisé, si tu te plantes, t’es mort... ou différent. Et le fait que tu puisses être différent est en réalité le principal problème.
LM 1 : Est-ce que l’île de Google est un bon exemple du genre d’unités sociales que tu aimerais voir exister ?
J : Tu veux dire la barge flottante qu’ils avaient au large de San Francisco ?

Les barges de Google

LM 1 : Oui, mais ils ont aussi parlé d’une île...
J : Oh, ouais, la zone d’expérimentations, d’expérimentations non réglementées. Ouais, j’aimerais bien voir ça advenir. Ca serait un premier pas vers l’établissement d’enclaves à niveau de souveraineté maximal.
LM 2 : Quel genre d’exercices physiques tu fais pour vivre jusqu’à 125 ans ?
J : Je cours pas mal, je fais des pompes. Et je m’étire.
N : Tu fais des arts martiaux aussi.
J : J’ai étudié les arts martiaux pendant longtemps. Mais ça fait deux ans que je n’ai pas été au dojo par contre. J’ai aussi travaillé avec des armes.
LM 2 : Tu as l’intention de te battre ?
J : Si c’est nécessaire, dans des cas extrêmes, oui. Ce qui est important, vraiment important, c’est de cultiver un état d’esprit martial. Il y a cinq niveaux d’analyse, dans n’importe quel conflit. Par importance croissante : le niveau tactique, puis la haute tactique, puis la stratégie, la haute stratégie, et enfin, le niveau moral, ou politique. Et chaque niveau a un coefficient d’efficacité qui influe sur le niveau inférieur. Le plus haut niveau est le niveau moral, ou politique. Si par exemple un belligérant a un grand talent tactique, sait effectuer de parfaites manoeuvres d’encerclement, ou se déplacer furtivement, il peut parfaitement et facilement vaincre sur le champ de bataille une force ennemie plus vaste, mieux équipée, c’est à dire dotée d’une plus grande valeur stratégique. Mais, à terme, il perdra, parce que le niveau stratégique est supérieur au niveau tactique, surtout dans des conflits à long terme. Mais le plus haut niveau est celui de la politique, ou de la morale. Le belligérant qui reconnaît qu’une guerre a lieu - et cette reconnaissance est un jugement politique ou moral - aura l’avantage suprême face à un participant qui ne reconnaît pas ce qu’il se passe comme une guerre. Un homme qui voit une bataille se dérouler et qui y prend part en toute conscience de cause agira plus vite, plus efficacement, et aura bien plus de chances de remporter la victoire. Donc développer un état d’esprit martial est aussi important, voire même plus important, que de développer un talent guerrier spécifique. Tu peux être capable d’exécuter un coup de poing ou de pied à la perfection, ça ne signifie rien si tu n’as pas la volonté de l’exécuter.
LM 2 : Donc le politique est quelque chose que l’on peut entrainer, renforcer, comme un muscle ?
J : Oui, tu peux lire les oeuvres des grands philosophes militaires, réfléchir à des scénarios où tu dois te défendre, et décider quelle est ta position éthique quant à l’usage de la force pour défendre tes positions.
LM 2 : Donc tu penses que reconnaître qu’une guerre a lieu te donne un avantage stratégique considérable ?
J : Oui
LM 1 : D’où vient cette idée ?
J : C’est assez standard. J’ai lu ça la première fois dans Stratégie, seconde édition, de B. H. Liddell Hart.
LM 2 : Donc la chose à faire, c’est accepter qu’il y a un conflit ?
J : Oui, parce que si tu n’acceptes pas ça, tu ne peux pas agir conformément à la réalité.
LM 2 : Ok, mais par exemple, qu’est-ce qui serait à tes yeux un conflit auquel il vaut la peine de participer, et qui ne serait pas pour autant réductible à de la légitime défense ? Qu’est-ce qui est requis, selon toi, pour déclarer la guerre ou affirmer qu’il y a un conflit, gagnant ainsi une position de force sur le plan moral ou politique ?
J : Il y a deux manières de comprendre la nature de cette position de force morale. La première est la tentative, complètement vouée à l’échec, de définir le casus belli en termes juridiques, de se donner un droit légal à faire la guerre. La deuxième est la position de force gagnée en reconnaissant qu’un conflit a lieu et en s’appropriant une sorte de monopole de l’analyse morale ou politique. Ce qui est intégralement cynique - de la Realpolitik.
LM 1 : Oui, mais quand est-ce qu’une telle guerre a lieu ?

LM 2 : De quelle guerre parle-t-on ?

LM 1 : Quand est-ce que tu t’es retrouvé dans une telle situation ?

J : Je n’ai jamais eu à me défendre, heureusement.
LM 2 : Mais que serait, dans ce monde, une guerre ?
J : Tu veux dire, y a-t-il un conflit en cours auquel je m’identifie personnellement ?
LM 2 : Oui.
J : Oui. Pas au point de risquer ma vie, mais il y a un certain nombre de conflits auxquels je suis lié ne serait-ce que parce que je suis un citoyen américain. Être citoyen américain fait automatiquement de moi un participant dans un certain nombre de conflits armés à travers le monde. Et, dans cette perspective, j’ai une responsabilité irréductible. Parce que, tout simplement, si les États-Unis sont une démocratie, alors je suis le souverain ultime.
M : Tu devrais commencer à faire des déclarations prophétiques, apocalyptiques, c’est ça qu’ils aiment. Combien d’années avant la Singularité ?
LM 2 : Non, je préfèrerais parler de la guerre. Qu’est-ce qui constitue une guerre « naturelle » ? Qu’est-ce qu’une guerre ?
J : La guerre est une forme particulière de conflit. Je pense, habituellement, que la guerre ne peut avoir lieu qu’entre des autorités légalement établies. Cependant, ça sonne vraiment très bien de dire que des individus sont dans un état de guerre ouverte, même si c’est incorrect, puisqu’ils ne sont pas des entités juridiques. Personnellement je n’ai jamais pris part au moindre conflit physique mettant ma vie ou ma propriété en danger. Il y a peu de conflits contemporains auxquels je m’identifie personnellement, ne serait-ce que comme agresseur jamais repenti, ou bien comme collaborateur d’une agression, ou bien comme un agresseur absent qui devrait, pour patri et gloria, défendre sa terre natale. Pour ce qui est des conflits qui attirent mes sympathies... Je pense que le Japon devrait avoir les Iles Senkaku. Et la Corée du Nord devrait sans doute renoncer à son emprise sur ses 23 millions de serfs prolétarisés. La Corée du sud est sans doute un meilleur endroit, un meilleur agent pour les gouverner. Mais la plupart de ces choses sont en dehors du spectre de mon intérêt attentif. Mais si nous parlons hypothèses Realpolitik, je suis plutôt nationaliste, et impérialiste, et je pense que l’Empire Américain est bien trop petit.
LM 2 : Tu penses que les hackers sont en guerre ?
J : Oui, ils prennent part à des conflits diffus, par exemple à propos des logiciels open-source, un vrai champ de bataille juridique. Les tentatives pour casser les DRM, ou bien à l’inverse pour acquérir des plans, font parties des revendications majeures dans la plupart des plate-formes politiques du mouvement hacker-maker. Ils veulent les plans des produits qu’ils acquièrent, parce que c’est la seule manière de les réparer quand ils ne marchent plus.
LM 1 : Mais tu ne peux pas avoir les plans.
J : Ou bien tu ne peux pas les avoir, parce qu’ils ne sont pas rendus publics, ou bien ils n’existent pas, tout court. Ce qui est problématique. Il y a un mouvement politique du « droit à réparer » , tout simplement.
LM 1 : Donc la plupart des hackers et des makers voient leurs activités comme un hobby, non comme quelque chose de politique ?
J : Oui. Le vernis politique tient habituellement à ce qu’il y a certaines choses, certaines questions politiques dont tu deviens conscient quand tu restes dans ces groupes suffisamment longtemps.
LM 1 : Comment ?
J : Parce que tu captes, à un moment : « merde, sans les plans toutes ces imprimantes sont quasiment impénétrables, ils pourraient quand même publier les spécifications de leur ports de communication ». « Ah mais non, attends, ils refusent de faire ça, parce que c’est considéré être un secret industriel ». La pureté de l’engagement du hacker authentique à se concentrer sur la résolution de problèmes est quelque chose d’assez difficile à déterminer sans une observation continue et attentive (comment déterminer si une personne est intéressée par un problème juste pour le résoudre, ou bien pour en tirer quelque profit ?) mais en tout cas, cet engagement est assez répandu, et est incompatible avec une grande partie de nos moeurs. Le désir de savoir quelque chose simplement par amour pour le savoir est un désir dangereux, potentiellement très destructeur pour la personne qui a généré ce savoir en premier lieu. Une personne intéressée par la résolution de problèmes par amour de la résolution de problèmes, par la connaissance pour la connaissance, ne peut pas facilement être intégrée à la société industrielle.
LM 1 : De quelle personne on parle ?
J : D’une personne qui est intéressée par un problème pour le problème lui même. Qui acquiert des informations non pour un quelconque bénéfice, mais pour déterminer les imprévisibles interactions de variables dans divers systèmes. Je parle de l’esprit d’expérimentation, et l’esprit d’expérimentation pour l’expérimentation est à la fois en porte-à-faux avec ce monde, et une des forces les plus puissantes qui façonnent la civilisation humaine. Et si tu n’es pas membre d’une zone reconnue et légitime d’expérimentation libre, ce n’est facile de recréer ce genre de liberté d’expérimentation, d’établir ce genre d’autonomie locale. De même, des endroits comme l’île sans gouvernement de <google, ou la Zone économique spéciale haïtienne qui sont censées avoir une semi-autonomie, et permettre aux investisseurs de faire tout simplement ce qu’ils veulent, sont des exemples de cet état d’esprit expérimental qui existe parfois à l’état pur. Qu’est-ce qui se produirait si la société entière était construite sur cet état d’esprit ? Comment se développerait-elle ? En réalité, il y a très peu de zones d’expérimentations sans entraves qui prennent corps. C’est arrivé aux Etats-Unis quelques fois, avec les Amish par exemple. Les Amish ont un état d’esprit tourné vers l’expérimentation pure. Ou bien les Shakers, qui n’augmentaient leur population que par conversion, parce qu’ils étaient tous célibataires. A terme, ils se sont éteints, mais ils ont expérimentés leur propre forme de communauté. Le jugement universel sur leur expérience est qu’elle a échoué, parce qu’ils n’étaient pas capables de se maintenir viablement, mais pour quelqu’un intéressé par l’expérimentation pour l’expérimentation, les shakers n’ont pas subi l’échec ultime de n’avoir jamais existé, mais seulement l’échec mineur de leur hypothèse initiale concernant la signification de l’échec ou du succès.
LM 1 : Tu parles d’autonomie locale, de zones d’expérimentations sans gouvernement. Y a-t-il d’autres exemples qui te viennent à l’esprit ?
J : Les kibboutz. Et le Moyen age est de ce point de vue une période très intéressante parce que quand tu examines les traces des migrations transeuropéennes... Disons plutôt qu’on a oublié pourquoi la centralisation des territoires autour d’une autorité nationale était devenue si populaire à la Renaissance. C’est parce que ces autorités en ont fini avec toutes les particularités locales, incompatibles entre elles. Au Moyen-âge pourtant il y avait une notion cohérente de gouvernement même si dans les faits, l’autonomie locale était incroyable. Et aussi, le genre de raisonnements monolithiques d’octroi ou de retrait de droits qui dominent la théorie politique moderne n’étaient pas aussi figés à l’époque. Tu as une constellation de droits en tant qu’habitant d’une ville, mais tu as une autre constellation de droits en tant que yeoman à la campagne, tu as des droits différents si tu es un duc, un maire...
LM 1 : Et aujourd’hui ?
J : Il y a toutes sortes de think tanks et de groupes de recherche... C’est une des raisons pour laquelle les gens à l’université quittent l’université, parce qu’il y a un environnement différent dans les laboratoires privés et les laboratoires universitaires... Je crois comprendre que la Chine et l’Inde sont les endroits où il faut aller si on veut faire des recherches en biotechnologies sur des organismes vivants avec un minimum de restrictions.

La conversation part dans d’autres directions, puis l’interview se termine. Nous allons manger, continuons à parler jusque tard dans la nuit. Pour une fois, Jimmy troque la spiruline pour une portion d’onion rings.

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