Ecologie : une histoire de méthode

(essai de gnoséosophie 4)
Fred Bozzi

paru dans lundimatin#342, le 6 juin 2022

Au lieu de rapporter l’inécologie à un déficit d’application de la connaissance, voire à un déni de connaissance, la gnoséosophie propose d’attaquer la racine épistémique de la crise écologique. Mais sachant que la mise en cause de la science peut se révéler inefficace (puisqu’après la critique, tout tend à rentrer dans l’ordre), elle s’inquiète de proposer une autre façon de connaitre. Autrement dit elle s’efforce d’imaginer une méthode écologique de production de connaissances à partir de l’épistémologie dominante.

1- Les histoires qu’ils se racontent

Les rapports du GIEC (1990, 1995, 2001, 2007, 2014, 2022) visent à établir une expertise collective sur le changement climatique. Ce travail de synthèse des connaissances permet de mettre de l’ordre dans le chaos des évaluations partielles et de dégager une vision globale à partir des éléments qui font consensus. Il autorise aussi une vision prospective : les rapports consistent à faire des prévisions et permettent d’anticiper les conséquences du changement climatique selon différents scénarios (réchauffement de 1,5 ou 2 ou 4 °C).

Mais ce que nous savons désormais, c’est que ces rapports ne changent pas grand-chose : les opinions publiques ne mettent pas constamment la pression sur les décideurs, les décideurs n’infléchissent pas les politiques publiques. Voilà pourquoi les scientifiques, conscients et dépités de l’insuffisance des bilans clairs et des prévisions alarmantes, essaient de prendre les choses en main. Leur 6e rapport incite en effet à l’action : alors que le premier volet (août 2021) présentait le changement climatique et le second (février 2022) les conséquences sur les sociétés et les écosystèmes, celui d’avril dernier propose des solutions pour atténuer ce changement. Et dans la presse, les experts en tous genre soulignent que le futur est là, que les conséquences sont palpables, et que les politiques en sont comptables.

Prémisse révolutionnaire ? Une vraie contestation est certes en cours : la tribune du 20 février 2020 dans Le Monde stipulait que « face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire », l’appel du 18 juin 2021 invitait à rejoindre les « soulèvements de la terre » pour pallier « les carences fautives des décideurs ». Et aujourd’hui, le ton se durcit : en février, dans une tribune à France info, 1 400 scientifiques (certains du GIEC ou du Haut Conseil pour le climat) exigent des candidats à la présidentielle qu’ils exposent leurs propositions écologiques et les conditions de leur mise en œuvre. Quand ces derniers répondent « technologie, solution, nucléaire », c’est carrément la « Scientist Rebellion » qui se propage : on envisage des actions de désobéissance contre des académies et des gouvernements, on organise des actions non violentes dans des centres de recherche, on invite les collègues à s’exprimer haut et fort.

Les scientifiques prennent même conscience, pour les conjurer, de leur réticence à s’engager, de leur incapacité à mettre en jeu leurs emplois et leur réputation. Et ils voient plus nettement encore qu’il ne suffit plus de faire des recherches en attendant que d’autres les lisent pour comprendre la gravité de la situation. Ils savent qu’ils sont des messagers indispensables et cruciaux, et comprennent désormais leur mission : rendre la crise impossible à ignorer.

Ils conçoivent en outre que le risque n’est pas de laisser les politiques influer sur les rapports scientifiques, mais de laisser croire que les politiques pourraient influer sur quoi que ce soit. Finie l’impartialité, il est temps de se mouiller. Finies les contradictions (revendiquer une neutralité politique mais vouloir que les leçons de réel soient écoutées par les dirigeants), finie l’opération d’autocensure qui les condamne à se taire sur tout ce qui ne relève pas de leur expertise, et à renoncer à rendre leurs connaissances utiles dans le cours plus large de la vie commune.

La « Scientific Rebellion », épistémologiquement parlant, c’est ainsi la transgression de la prétendue neutralité. L’« appel des campus » stipulait déjà que « la figure des scientifiques replié-e-s dans leurs laboratoires doit faire place à l’implication du sujet sensible et politique tout au long du processus de recherche », désormais d’autres imaginent abandonner leur recul, quitte à être accusés d’interventionnisme politique, pour pointer les sujets qui pourront faire directement controverse dans la société et forcer les choix politiques.

Tout cela est assurément très bon signe. Et pourtant, pourtant, il faut le dire une nouvelle fois, rien n’assure que la révolution épistémique ait lieu. Rien n’assure que les chercheurs oseront suspendre le désir de connaissance qui conduit au viol de la nature. Rien n’assure qu’ils estimeront catastrophique de vouloir « ne rien laisser dans l’inconnu » (projet « France 2030 » de Macron). Rien n’assure qu’ils oseront ne plus œuvrer au projet technique qui transforme toute entité vivante naturelle en ressource. Rien n’assure qu’ils refuseront de participer au projet d’augmenter les êtres humains pour les adapter à un monde qui se disloque. Rien n’assure qu’ils briseront le pacte contracté avec ceux qui n’ont que le mot « science » à la bouche, les financeurs capitalistes. Rien n’assure qu’ils oseront suspendre la compétition scientifique au risque de ne plus exister dans ce milieu.

On peut d’ailleurs remarquer qu’ils racontent encore souvent que leur activité constitue le dernier rempart contre les délires humains. Ils dénoncent la tendance à croire que la nature se venge des mauvaises actions des hommes et qu’il faut la laisser faire. Ils affirment que les détracteurs du GIEC attaquent injustement les résultats d’un processus sophistiqué et rigoureux. Ils rappellent que les progrès de la science sont sans commune mesure avec l’absence de progrès inhérente à la critique de la science. Ils valorisent la portabilité des discours scientifiques et le travail collectif par delà les grands récits totalisateurs. Ils valorisent le débat public, éclairé et contradictoire, et s’appliquent surtout à ne pas être confondus avec des opposants radicalisés et autres catastrophistes.

En un mot ils s’efforcent de s’apparaitre raisonnables, et continuent de croire qu’en savoir plus leur donnera un levier pour l’action. Ils exhortent les citoyens à s’appuyer sur les résultats des recherches pour être sérieux et efficients, ils rappellent la nécessité de connaitre objectivement pour éviter de s’en remettre à une expérience sensible et particulière, voie passive et source d’imagination délirante (et s’ils concèdent la nécessité de sensibiliser les gens avec une véracité scientifique, c’est dans l’ignorance du problème du lien entre sensibilité et rationalité). Bref : ils continuent de croire que ce qu’ils font, produire des connaissances, est fondamentalement bon, et que le mauvais élève c’est l’inacteur politique. A tel point qu’on peut imaginer que si des actions aux conséquences nocives suivaient leurs rapports, ils s’en déresponsabiliseraient au plus vite : ce serait la faute des acteurs politiques.

Il est donc malheureusement très probable que beaucoup de chercheurs vont continuer à publier des articles sans trop se soucier de leurs aboutissants [1]. Ils le feront parce que c’est comme ça [2], parce que sinon ils dépriment trop, ou parce que peut-être que ça sert quand même [3]. La question est donc, puisque la recherche scientifique ne manquera pas de suivre son cours : comment pourrions-nous infléchir la connaissance en un sens écologique ?

Nous avons certes un début de réponse. Si les scientifiques s’exceptent de l’inécologie, c’est en effet parce qu’ils dénoncent l’inaction des politiques, leur incapacité à donner suite aux connaissances scientifiquement produites. Il semble donc prometteur de suspendre ladite dénonciation et, plutôt que laisser subséquemment entendre que la connaissance n’est pas en elle-même engagée, émettre l’hypothèse suivante : la connaissance écologique requiert l’implication directe de celui qui la produit. Reste alors à penser cette implication en termes de méthodes.

2- La méthode des sujets scientifiques

Faire science consiste à créer un processus d’objectivation. Au-delà de l’observation directe, pour établir une réalité, a fortiori une corrélation ou une relation de causalité, plus que de montrer, il s’agit de démontrer. On met en place des conditions d’expérience favorisant l’apparition des phénomènes, on compare ce qui est observé à ce qui pourrait l’être par hasard (la statistique consiste à comparer les observations empiriques à une répartition théorique des observations possibles, non à une théorie préexistante).

Dans cette perspective, on pourrait croire que l’homogénéité de « la » science tient à une certaine tendance à évacuer le sujet pour permettre à l’objet de surgir à sa place. Le travail consisterait à mettre de côté la vie subjective pour faire preuve d’objectivité, et à ignorer le lien de cette vie subjective à la production de connaissance (d’ailleurs quand un chercheur ose formuler ses libres opinions, c’est souvent pour mieux s’en repentir quand le moment est venu d’être scientifique et sérieux). 

Mais dire cela ne serait pas juste : car la science ne nie pas le sujet. L’amour du scientifique pour ses objets d’étude et la culture de l’enquête signalent son implication. C’est aussi en tant que sujet qu’il fait des hypothèses, imagine des réalités et cherche à adopter le bon point de vue (y compris via un appareillage) pour les faire apparaître. C’est le sujet qui fait l’effort de supporter les incessantes objections de ses collègues, c’est lui qui alimente son narcissisme scientifique. La connaissance constitue d’ailleurs pour lui une façon de vivre  : pas en tant qu’elle donne le pouvoir de maîtriser les choses, mais en tant qu’elle lui permet d’avoir une place parmi les humains et de mettre un sens à sa vie.

Par conséquent faire science ne consiste pas à s’évacuer comme sujet. Là où on le prétend absent, le sujet est certes toujours présent. Ainsi, plutôt que s’en tenir à cette critique bien connue, il faut voir que faire science consiste à créer un processus de subjectivation. Et en ce sens, rapport à la neutralité précédemment évoquée, il faut d’emblée remarquer qu’il n’y a qu’un sujet pour être neutre ou ne pas l’être. Ceci renvoie à ce que Lorraine Daston nomme « l’économie morale des sciences modernes », et encourage à parler ici de « trame subjective » comme autre versant de la démarche scientifique.

L’existence de cette trame subjective apparaît à un triple niveau. D’abord dans le sens où le scientifique cherche à donner des gages pour entretenir la confiance que le public est sommé de placer en lui. Ensuite parce que le scientifique s’applique à faire preuve de sérieux, d’application et de probité à l’attention des collègues (on sait la triche scientifique, mais l’essentiel est de mimer la neutralité pour paraitre la chérir), mais encore d’intuition ou d’illumination pour imaginer des hypothèses. Enfin dans la mesure où il mobilise des connaissances et des interprétations pour intégrer la perspective des articles qu’il lit (et qui ne permettent pas seulement la reproduction des conditions objectives).

Evidemment, l’effort scientifique ne consiste pas à tout garder d’un sujet. Il s’agit, pour faire advenir le processus de subjectivation, d’évacuer ce qui du sujet semble être un obstacle à la connaissance du monde. Il s’agit notamment de traiter la singularité comme source de biais cognitifs (déviation par rapport à la réalité) : l’évacuation du hasard permet d’établir une corrélation avant de mener une enquête de causalité, la désingularisation permet la reproduction des conditions subjectives.

Or ce qu’il faut ici remarquer, c’est qu’on évacue tout autant les comportements trop singuliers au sein du processus d’objectivation (pour que les modèles mathématiques puissent tourner et évacuer le hasard). Il est donc possible de penser que les deux évacuations de la singularité sont solidaires l’une de l’autre et, en ajoutant l’idée de reproductibilité, que le processus de subjectivation et le processus d’objectivation vont de pair dans la perspective scientifique. Et à partir de là, il devient possible de penser que cette adjacence du processus de subjectivation et du processus d’objectivation a pour conséquence d’assigner ce qui est étudié à une certaine étrangeté de l’objet.

Par delà la discontinuité des singularités, il y a en effet continuité du point de vue subjectif proprement scientifique (liée à la reprise de la perspective par une autre singularité) alors qu’il y a discontinuité avec ce ou celui qui est étudié : qu’il soit pierre, animal ou homme, ce ou celui qui est étudié ne peut être sujet comme le scientifique. C’est sa première caractéristique : il ne peut emprunter la perspective du scientifique. Autrement dit la science est un travail constant de soustraction du point de vue scientifique à ce qui est étudié autant qu’elle est travail de construction de la trame subjective.

Certes, l’effort scientifique est d’abord ouverture. Et dans le champ des sciences humaines, le chercheur s’ouvre même avec l’autre à une nouvelle conception de ce qui est, et prend soin de mener cette collaboration avec méthode. Mais il faut d’emblée apercevoir, notamment, que cet autre n’écrit pas. Il ne s’agit pas de dire que le chercheur le réifie (il mobilise une trame subjective permettant de dépasser la résistance à l’objectivation sans violence, et occasionne souvent un épanouissement de l’autre), seulement de rappeler que l’autre n’a pas initié cette recherche et qu’il n’en rend finalement pas compte dans une œuvre écrite. Ce qu’il faut apercevoir, donc, c’est que le chercheur en sciences humaines devrait assumer dans l’écrit une certaine dualité de l’ouverture en question. Or au lieu de cela, il se contente souvent d’en rendre compte de façon unidimensionnelle et positive parce qu’elle est censée appartenir en propre à celui qui est étudié [4]. C’est dire que le transfert d’ouverture aboutit à une certaine fermeture, et que même dans les sciences humaines où il s’agit de partager une ouverture avec un autre sujet, la trame subjective appartient en propre au chercheur.

Voici donc qu’apparait une chose importante : l’objet est sous le regard du scientifique mais le scientifique n’est pas sous le regard de l’objet comme il est sous le sien. Le scientifique se fait apparaitre aux yeux de l’autre et fait apparaitre le message de l’autre mais l’autre ne se fait pas apparaitre, il est prisonnier des apparences. Pourquoi ? Parce que le scientifique se dérobe au regard de l’autre au nom de la nécessité de pouvoir être remplacé par un autre sujet : un autre scientifique ou un autre homme censé pouvoir agir. Voilà pourquoi on ne trouve pas trace du scientifique quand on le cherche dans la vie ordinaire [5].

Ainsi aperçoit-on que la science fonctionne sur le mode de l’espionnage : le scientifique est celui qui dit des choses à propos de ce/ceux qui ne savent pas qui il est, sachant que ces choses pourront servir à d’autres (qui notamment peuvent nuire à ce/ceux qui sont étudiés). C’est que si le scientifique apparaissait comme acteur, il perdrait sa couverture : il faudrait par exemple qu’il dise qu’il sacrifie le vivant pour des connaissances qui s’avèrent parfois inutiles. Il ne peut donc qu’avancer masqué. C’est en ce sens un espion, et il livre ses secrets aux autorités en attendant qu’elles agissent. Or livrant ainsi des secrets à un prétendu ami, il participe à décrire le monde comme étranger.

Voici donc que s’esquisse l’impasse de la désimplication du scientifique : il rend lointaine la nature. Au moins peut-on dire qu’il fait en sorte, dans sa connaissance, de masquer son ouverture et sa liaison amoureuse à la nature. Or c’est sur ce point que surgissent les plus épineuses questions : faut-il nécessairement que l’ouverture se renie pour qu’advienne les connaissances ? peut-il d’ailleurs y avoir connaissance en dehors d’un certain amour [6] ?

3- La méthode des objets réciproques

L’effort du sujet scientifique consiste à circonscrire et étudier un objet dans une situation épurée et maîtrisée (un laboratoire, milieu où l’étude du lien de variables est possible « toutes choses égales par ailleurs »), ce qui implique que le sujet se désitue pour réussir à se séparer de l’objet et ainsi éviter de le dénaturer. Cette désimplication du scientifique conduit, on l’a vu, à une impasse écologique.

Pour sortir de celle-ci, il paraît évident qu’il faut repenser la place du sujet dans l’opération de connaissance. Et en ce sens, certes, il est possible de dire qu’il doit être situé. Mais il est nécessaire d’ajouter d’emblée qu’il ne s’agit pas seulement pour lui d’assumer les objections relatives aux biais que pourraient provoquer cette situation. Il s’agit aussi d’accepter de ne pas être neutre, parfois même d’entrer en lutte partisane pour établir une réalité. Et il s’agit d’accepter que si les connaissances d’un sujet sont situées, alors il y aura toujours du vague en elles (contre l’idée de la nécessité d’avoir toujours plus de connaissances précises). Il s’agit d’accepter l’inconnu que le sujet révèle : ne coïncidant pas avec ce qu’il étudie, il montre que la nature ne coïncide pas avec elle-même, donc n’est pas entièrement connaissable.

Bref : pour éviter la figure de l’espion, il faut donner une place méthodique au sujet. Pour dissoudre une relation de pouvoir où le dominant n’est pas « en jeu », il faut penser une relation de connaissance où celui qui connait s’assume pleinement sujet, disponible à être transformé par la connaissance qu’il produit (plutôt qu’enclin à faire des leçons de réel en vertu de l’absence de biais subjectif). Ainsi, bien plus qu’une affaire de science participative, ou d’opinions personnelles qu’il s’agirait de mettre de côté pour faire preuve d’objectivité, l’écologie requiert que le sujet scientifique devienne un autre sujet  : pas un sujet qui serait plan de comparaison d’objets multiples (réflexe scientiste, qui permet de ne pas penser la relation avec un objet, voire la « montée en généralité » à partir d’un seul cas), ni même un sujet resingularisé, mais un sujet véritablement impliqué dans la relation de connaissance.

Et ce que je propose ici, c’est de penser que le sujet doit appartenir à la situation du point de vue de ce qui est étudié. Non pas en se dissolvant pour être remplacé par l’autre étudié : c’est impossible. Non pas en accordant le point de vue à l’autre étudié : ce serait de nouveau en disposer à sa guise. Mais en assumant d’être sous son point de vue comme l’autre est sous le sien, de ressentir de façon intime être sous le regard de l’autre afin de le faire passer de l’état passif à l’état actif [7]. Plutôt que chercher à rendre visible ce qu’on ne voyait pas avant, précisément sans que le sujet connaisseur se rende lui-même visible, il s’agit d’affirmer qu’il y a situation de connaissance quand un sujet chercheur est vu par ce qu’il étudie [8].

Dès lors, en apercevant que ce qui étudie est aussi nécessairement sous le regard de l’autre que l’étudié est sous le regard du chercheur, il s’agit de voir qu’il y a une certaine réciprocité entre celui qui étudie et ce/celui qui est étudié : les deux existent et sont objets sous le regard de l’autre. Chacun est sujet en tant qu’il donne sens à soi et à l’autre par soi et objet en tant que l’autre situé lui donne sens. Et plus largement, il s’agit de dire qu’une situation de connaissance écologiquement pertinente est structurée par le chiasme sujet-objet-objet-sujet (S1 O1 O2 S2).

Apparait ainsi une certaine méthode : la méthode des objets réciproques. Dans une telle perspective, la connaissance ne peut consister à faire parler un autre d’abord réduit au silence, ni à capturer son secret par la contrainte ou la manipulation de son aveu. La réciprocité est en effet engageante : un scientifique qui serait en train de violenter un objet de connaissance serait conscient qu’il est en train de le faire dans la mesure où l’objet est aussi un sujet qui le voit faire (ou le pense). Aussi la situation de connaissance apparaît-elle sous le jour de la rencontre plutôt que de l’espionnage, celui qui étudie étant un témoin dont on sait qui il est quand il témoigne.

Par contre la réciprocité n’implique ni homogénéité ni stabilité. Il n’y a pas entre les objets réciproques un plan d’homogénéisation qui permettrait la connaissance (comme l’habituel plan de comparaison des multiples variables homogènes). En d’autres termes, la réciprocité n’est pas équivalence (même si on peut dire que les deux sujets trouvent la situation importante). Au contraire, la rencontre est source d’instabilité : la situation peut évoluer selon la liberté des sujets (ce qui n’est pas le cas en laboratoire) ; et si d’aventure les sujets ne fuient pas, alors ils vivent librement la rencontre comme oscillation entre la distance à l’autre et l’ouverture hésitante à l’autre.

Ainsi cette oscillation partagée comporte-t-elle le risque pour le sujet de se perdre dans sa propre hésitation ou dans le point de vue de l’autre. Une des tentations, ce serait alors de chercher à résoudre l’instabilité propre à la rencontre à même la connaissance. Pour éviter de se laisser entrainer par le gouffre des doutes, le chercheur pourrait être tenté de transformer l’autre sujet en objet pour assurer une certaine stabilité au nom des besoins de la connaissance. Et en amont, il pourrait être tenté d’arrêter au plus vite une hypothèse à traiter. Il pourrait être tenté, comme on l’a vu, de suspendre l’ouverture à l’être (y compris par fidélité à l’autre).

Il faut donc envisager une autre voie. Mon hypothèse, c’est que cette voie doit être réflexive. Il s’agit d’apercevoir que dans une relation de connaissance, le sujet scientifique doit avoir un double regard, un regard de lui sur lui et un regard de lui sur l’autre, une relation subjective et une relation presque objective (puisque l’autre le voit aussi). Il se sait sujet en passe de produire un discours pour d’autres sujets, mais il se sait aussi objet sous le regard d’un sujet non scientifique à propos duquel il va produire un discours. Et dans cette perspective, la connaissance ne peut consister à être conformité ou correspondance d’une idée subjective à un objet. Elle doit plutôt assurer la ressaisie de moi dans une situation où je pourrais me perdre autant que la non saisie de l’autre dans une situation où je pourrais le prendre. Elle doit assurer le respect du chiasme sujet-objet-objet-sujet (sauver le sujet sans détruire la situation de connaissance).

C’est bien cela : la connaissance doit se décliner en respect. L’étymologie du terme (specere, regarder et re, retour en arrière) a l’avantage de signifier l’idée de double regard. Ainsi le respect peut-il apparaitre comme creuset épistémique et moral. Il signifie qu’il y a toujours quelque chose qui relève du choix, du libre, du moral dans la relation entre les études et ce qu’elles étudient (par exemple, l’arrêt du processus de recherche proprement dit, et qui impliquait métamorphose, au profit de l’écriture d’un article). Et ce qu’il s’agit de faire dans une perspective gnoséosophique, c’est de le conscientiser et de l’assumer.

Il n’est toutefois pas question de proposer une morale du sensible en lieu et place de la religion de l’intelligible [9]. L’écologie consiste tout autant à assumer un mode d’abstraction [10], même s’il doit être respectueux de l’expérience sensible et attester d’une transformation à partir de celle-ci (sachant que la rencontre est déjà une abstraction : elle est déconfusion des deux formes vivantes). Et surtout l’écologie requiert de contester la science sur le terrain de la rationalité [11] : il s’agit de déduire cette méthode des difficultés propres à la méthode scientifique, de montrer que les difficultés intrinsèques à un article peuvent être dépassées grâce à un changement de point de vue et l’acceptation du paradigme sujet-objet-objet-sujet [12]. C’est en effet de là que pourra naître une autre connaissance, et qui permet à la critique de porter à conséquence plutôt que de préparer un énième retour à l’ordre épistémique.

4- L’histoire que l’on raconte

Pour être écologique, la connaissance doit émerger d’une situation où un sujet partage avec un autre sujet le fait d’être réciproquement objet. Et en plus d’attester l’importance de la situation, elle doit être fidèle au chiasme (plutôt qu’y correspondre) : pour respecter la situation et les deux sujets, la connaissance doit consister à étirer la relation sujet-objet-objet-sujet à partir de l’autre sujet.

Or ce que je propose ici, c’est de voir que l’histoire – l’histoire que l’on raconte, répond à ces critères. L’histoire atteste en effet d’une dynamique et d’une importance (n’avoir rien à dire, est mauvais signe : quand je n’arrive plus à me raconter, je déprime). Elle étire le sens objectif à partir de l’autre sujet, sachant que celui-ci peut réinterpréter l’histoire (il subsiste à titre de sujet potentiel ; d’ailleurs celui qui raconte est objet d’interprétation pour celui qui écoute).

Il faut donc réhabiliter le récit. Les esprits écologiques l’ont affirmé depuis longtemps. Ils ont signalé le besoin d’histoires sur notre place dans la biosphère, sur notre relation aux lieux et peuples colonisés. Ils ont collecté les histoires vernaculaires et même, versant scientifique, affirmé que l’écologie est science d’observation plutôt que d’expérimentation, donc est vouée à raconter des histoires plus qu’à tuer des animaux pour mieux les connaitre. Mais s’ils ont eu tendance à considérer l’objectivation et la neutralité comme problèmes, et proposé de les résoudre en réhabilitant le récit, ils n’ont pas souvent tenté de lui donner une assise épistémologique et méthodologique. Or c’est tout à fait nécessaire.

C’est tout à fait nécessaire, car il ne faut pas se raconter d’histoires. Il ne faut pas se raconter qu’il suffit de remplacer les discours scientifiques par des récits ordinaires. Car précisément, les discours scientifiques se sont construits contre les histoires que l’on raconte [13], et s’appliquent encore aujourd’hui à paraitre émerger d’un sujet qui n’est pas ordinaire. On s’efforce par exemple de gommer les allers-retours expérimentation-données-interprétation, qui ne paraissent pas emprunter le cours d’une parfaite succession [14], et malgré l’ouverture aux autres hommes (pour ne pas paraître avoir le fin mot de l’histoire) on renforce la trame subjective (quiconque tente de se mettre à la place du sujet scientifique pour saisir le sens de l’article emprunte le chemin tracé) jusqu’à ce que l’article paraisse finalement inerte (même aux yeux de celui qui l’a écrit, et pour qui une publication produit peu de joie).

Il faut par ailleurs voir que les discours scientifiques ont réussi à infuser dans les esprits un grand récit auquel ceux-ci tiennent malgré toutes les critiques qu’ils formulent : il y aurait des mécanismes et des lois simples et nous pouvons en percer le secret, notamment par les chiffres (des symboles eux-mêmes tout trouvés pour relayer le récit du progrès) [15]. Il ne faut donc pas espérer couvrir les espaces laissés vides de sens par les chiffres, il ne faut pas se raconter que la portabilité et la reproductibilité des histoires que l’on raconte suffiront à concurrencer le récit scientifique. Car la science ne va pas se laisser faire, et elle sera aidée par un public qui tient à ses repères plus qu’à la critique (et qui écoute les promesses politiques malgré son incrédulité).

Plus profondément, il ne faut pas se laisser aller à croire que tous les vivants font histoire, que le monde nous raconte des histoires, et qu’il suffit de les collecter. Il ne faut pas croire que la continuité du discours ou des raisonnements par contigüité assure par correspondance la continuité sensible (par-delà la discontinuité de la rationalité). Se laisser aller aux formules magiques ou au débit des farceurs (plus fluide que les laborieux discours philosophiques). Se raconter que pister rend attentif et permet de décrire avec curiosité (comme si les scientistes n’étaient pas curieux), surtout si c’est pour finir par dire que la science vient du pistage. Se raconter que l’éthologue raconte des histoires parce qu’il se met à la place de l’animal (au lieu d’assumer d’être à la place de celui qui est vu par l’animal).

C’est dire une fois encore qu’il est nécessaire de sortir du scientisme à partir de la science. Il faut mener la critique sur le terrain de la rationalité plutôt que s’en remettre au récit ou au sensible (il faut parler des modes d’abstraction, oser dire qu’il y a des histoires fausses [16]). Or la méthode des objets réciproques ouvre une porte en ce sens dans la mesure où, sans récuser l’objectivité, elle introduit par le paradigme de la rencontre l’idée d’hétérogénéité. Et si elle se départit de la sélection ontologique imposée par le plan de coupe du chaos, dixit Deleuze et Guattari, cette hétérogénéité ne condamne pas toute possibilité de connaitre. Elle l’encourage au contraire, et interdit seulement la connaissance plate, engendrée par la neutralité et l’homogénéité des variables : elle permet d’envisager une connaissance écologique tout entière faite de résonance.

Ainsi, pour faire écho aux rapports du GIEC, cette perspective pourrait pousser à parler de ce que nous sommes sous le climat autant que de ce qu’est le climat pour nous (favoriser l’expression d’un double regard, plutôt que multiplier les chiffres et les mesures), tout en indiquant que connaitre le climat revient à éviter de se perdre en lui. Et de la même façon, pour faire écho aux rapports de l’IPBES, elle pourrait incliner à parler de ce que nous sommes sous le regard des animaux en passe de disparaître [17].

Il ne s’agit pas ici de dire que la suspension de la résonance ne constitue pas un type de connaissance efficace, seulement qu’elle ne constitue pas un modèle indépassable. Il s’agit de proposer une certaine inversion de la hiérarchie traditionnelle des savoirs, et qui va de la physique générale où un sujet fait face à un objet qu’il doit voir avec son œil interne (détaché de son œil physique) aux sciences humaines où l’objet est un sujet : la méthode des objets réciproques établit que la résonance est la meilleure situation de connaissance, sachant toutefois que la suspension de la résonance permet une réduction qui peut s’avérer efficace.

A partir de là, une connaissance pourra apparaître malade en fonction de son degré de rejet du sujet, seul témoin de l’expérience de rencontre : la saine connaissance de la forme du monde rencontrée implique en effet que le sujet connaisseur se comprenne dans ce qui est connu. Et en amont, une telle perspective encouragera une certaine réflexivité du scientifique. Par exemple, elle encouragera une certaine réflexivité à propos de l’exigence d’empirisme, qu’on oppose souvent à l’esprit dialectique ou de globalité – pour de mauvaises raisons.

Il faut en effet se rappeler avec Kuhn que l’exigence d’empirisme est signe de crise : la communauté scientifique a tendance à focaliser sur les désignations empiriques en temps de crise, lors qu’elle élargit à la théorisation en temps normal. Or si nous pouvons accepter être en crise aujourd’hui, partant souscrire à l’exigence d’empirie, il faut d’autant plus souligner que disputer le réel est difficile en période de crise, et que mêmes les scientifiques rebelles peuvent se montrer intolérants à l’autre récit. Et il faut avoir à l’esprit la distinction entre recours scientifique à l’expérimentation et expérience ordinaire, a fortiori la différence entre celle-ci et l’opération statistique qui consiste à comparer des observations faites et une répartition théorique a priori. Bref : il faut se méfier d’entériner la pire des abstractions au nom de sa prétendue concrétude. Il faut penser l’implication du scientifique.

Evidemment, il est primordial de rappeler qu’il n’est pas question d’exiger que le scientifique soit cohérent : si l’exigence de cohérence assigne à la neutralité, l’implication requiert plutôt d’assumer une certaine incohérence. C’est d’ailleurs par là que le militant pourra entrer en résonance avec le scientifique. Car le militant sait que toute intrusion politique consiste à décoordonner les milieux. Il sait aussi qu’il n’y a pas de cohérence parfaite entre ses idées, ses paroles et ses actes (la cohérence parfaite ne pouvant mener qu’à un monde abstrait). Il sait que l’exercice d’implication est délicat, plein de pièges. Il sait que les scientifiques risquent eux aussi, parfois, l’emprisonnement, et peut facilement se dire que l’histoire qu’ils se racontent les aide à tenir le coup.

[1A moins qu’ils aient tous assisté au colloque « faut-il continuer la recherche scientifique ? » : https://lundi.am/Colloque-Faut-il-continuer-la-recherche-scientifique

[2Dans L’Enracinement, p 169, Weil écrit que « le premier mobile social des savants, c’est simplement le devoir professionnel. Les savants sont des gens qu’on paie pour fabriquer de la science ; on attend d’eux qu’ils en fabriquent ; ils se sentent obligés d’en fabriquer ».

[3Après avoir montré à quel point cela ne sert à rien, Hughes écrit qu’elle va continuer à écrire : //www.terrestres.org/2018/10/14/la-catastrophe-planetaire-est-notre-boulot-quotidien/

[4Descola et Latour ont par exemple l’avantage de proposer une description de l’être qui intègre la pensée de l’être, mais le désavantage de l’occulter à même leur perspective.

[5On pourrait objecter que le scientifique donne son nom à une théorie. Mais il faut répondre, suivant en cela Rancière dans Les noms de l’histoire, qu’en ce cas le nom n’est pas propre mais commun.

[6Weil écrit en ce sens dans L’enracinement que « l’acquisition des connaissances fait approcher de la vérité quand il s’agit de la connaissance de ce qu’on aime, et en aucun autre cas. Amour de la vérité est une expression impropre. La vérité n’est pas un objet d’amour. Elle n’est pas un objet. Ce qu’on aime, c’est quelque chose qui existe, que l’on pense, et qui par là peut être occasion de vérité ou d’erreur » (p166).

[7C’est le sens du « cogito d’autrui » dont parle Sartre dans l’Etre et le Néant, et c’est ce que l’anthropozoologue Stéphanie Chanvallon met constamment en avant dans ses recherches.

[8En un sens, c’est bien ce qu’écrit Vinciane Despret. Dans Penser comme un rat, elle parle de l’éthologue Smuts, qui croyait que pour étudier les babouins, il fallait passer inaperçue au point d’être invisible ; remarquant que les babouins étaient perturbés par cette observatrice qui faisait semblant de ne pas être là, elle se corrigea pour ne plus interrompre la continuité sensible. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Despret en déduit que « c’est à un devenir sujet qu’elle est invitée lorsqu’elle apprend à répondre à la réponse des babouins, à se laisser habiter par le mode de présence et l’usage du monde de ceux qu’elle interroge ». N’est-ce pas plutôt à un devenir objet pour l’autre sujet qu’elle est conviée ? Et puisqu’elle dit par ailleurs, suivant un zootechnicien, qu’une chèvre change si elle se sent objet d’un intérêt particulier, ne faut-il pas dire que c’est le fait d’être objet pour l’autre qui est subjectivement partagé ? Dès lors, plutôt que dire que le chercheur se met à la place de l’animal (ou légitimer les techniques de baguage comme pratique d’attachement), ne faut-il pas voir que les chercheurs pourraient commencer par se mettre à la place de celui qui est vu par l’animal, c’est-à-dire à leur place ?

[9Dans Manifeste des espèces compagnes, Haraway écrit qu’il n’est pas question d’inciter à devenir plus sensible (fourre-tout trop pratique), mais de se rendre capable de plus d’attention.

[10Si la gnoséosophie veille à se méfier des grands débats sur le naturalisme (qui cache une position sociale et qui ne propose pas une façon de connaitre plus écologique), elle ne récuse pas les enjeux écologiques de l’abstraction.

[11Plumwood écrit que « la raison a été transformée en un véhicule de domination et de mort ; elle peut et doit devenir un véhicule de libération et de vie ». C’est pourquoi il est nécessaire de décoloniser le savoir rationnel en le faisant dialoguer avec d’autres traditions de savoir.

[12Nous avons fait un tel travail avec Stéphanie Chanvallon à partir d’un article qu’elle avait réussi à publier dans Scientific Report (l’accès libre de Nature) à propos de la curiosité des orques. L’étude visait à tester le genre et la préférence oculaire lors d’approche de plongeurs par des orques sauvages (dans l’idée que œil gauche/cerveau droit est privilégié pour approcher le familier (sachant que le plongeur est censé être une forme familière pour les orques) et œil droit/cerveau gauche pour approcher le non-familier). La méthode était rigoureuse : un bateau s’approche des orques puis s’en écarte ; si les orques suivent, des plongeurs se mettent à l’eau, prenant soin de rester derrière un plongeur qui tient une caméra ; les orques sont filmées quand elles passent dans le champ de cette caméra fixe ; à partir d’un éthogramme qui répertorie distance, durée, vitesse et latéralité de chaque passage, des tests statistiques sont faits au sujet d’énoncés comparatifs comme « près versus loin ». Les résultats ont certes montré une différence de genre et confirmé chez les femelles la prédominance de œil gauche/hémisphère droit dans l’exploration visuelle du familier. Mais ce que nous signalions, c’est que les mâles sont dits « plus curieux » que les femelles sans qu’il y ait chez eux prédominance d’un œil : ils sont dit « plus curieux » dans la mesure où ils passent « plus près plus longtemps ». Or puisqu’il est ajouté que les femelles peuvent s’intéresser au plongeur via l’écholocation, c’est-à-dire via un scan à distance, il nous paraissait impossible de dire que les mâles sont « plus curieux » que les femelles, encore moins de mettre en valeur la prédominance œil gauche/hémisphère droit chez les femelles. Nous montrions donc que les énoncés formulés tendaient à se dissoudre, et notions en outre que l’étude finissait par affirmer la nécessité de faire d’autres études. Nous en déduisions qu’en faisant perdre confiance dans les énoncés formulables et en poussant à reprendre confiance au sein d’une intersubjectivité méthodique et humaine (la communauté scientifique), l’article consistait finalement à neutraliser la rencontre avec les orques. Dès lors, plutôt que dissoudre les énoncés et appeler la communauté humaine à aller plus avant dans cette avancée des connaissances (où finalement on ne dit pas ce que l’on est en train de dire), il nous est apparu préférable de voir la situation de connaissance autrement, sous le mode d’un chiasme où chaque sujet se place sous le regard de l’autre (S1 O1 O2 S2). Et en pensant que chaque sujet est objet atypique, curiosité pour l’autre, il nous est apparu possible de dire que le plongeur est objet de curiosité pour le sujet orque (qui fait des différences entre plongeurs) autant que l’orque est objet de curiosité pour le sujet plongeur. Sans dire que les curiosités de chacun sont comparables, nous pouvions en déduire qu’elles ont une dimension commune, et surtout redéfinir la curiosité comme ouverture à l’altérité indissociable d’un geste d’approche (indécomposable en éthogramme) ; non seulement comme mode de connaissance, mais comme mode d’être, plus précisément changement de mode d’être en fonction d’une ouverture à l’altérité. Qui plus est l’action de connaitre nous apparaissait comme accueil de l’autre en tant qu’autre, mais aussi comme ce qui permet de ne pas se perdre malgré la pleine ouverture à l’autre : elle est une dynamique où le mouvement d’ouverture à l’autre s’achève et permet une réassurance de soi à même la production de sens au sujet de l’autre.

[13Dans Les mots de l’histoire (82), Rancière écrit que l’histoire s’impose comme histoire contre le scientisme, mais que pour faire science elle se départit des histoires ordinaires alors qu’elle utilise leur langue. Il remarque aussi que si la science historique a voulu révoquer le primat des événements et des noms propres au profit des longues durées et de la vie des anonymes, elle a eu besoin de littérature pour éviter que les choses réduites à leur simple réalité s’évanouissent. C’est pourquoi il propose une poétique du savoir, étude des procédures littéraires par lesquelles un discours se soustrait à la littérature, se donne un statut de science et le signifie. Il montre que le style de la narration historique n’est pas une forme rhétorique destinée à présenter de la manière la plus délicate les résultats de la science mais les formes poétiques qui font équivaloir récit et science en faisant du récit l’effectuation d’une vérité de la parole. Les effets stylistiques de l’historien ne sont pas des ornements mais la marque de son identité comme discours de la science, des effets de signature opérant une légitimation.

A cette remarque, il faut ajouter ce qu’écrivait Weil dans L’Enracinement : « l’histoire est fondée sur les documents. Un historien s’interdit par profession les hypothèses qui ne reposent sur rien. En apparence c’est très raisonnable ; mais en réalité il s’en faut de beaucoup. Car, comme il y a des trous dans les documents, l’équilibre de la pensée exige que des hypothèses sans fondement soient présentes à l’esprit, à condition que ce soit à ce titre et qu’il y en ait plusieurs. À plus forte raison faut-il dans les documents lire entre les lignes, se transporter tout entier dans les événements évoqués, attarder très longtemps l’attention sur les petites choses significatives et en discerner toute la signification. Mais le respect du document et l’esprit professionnel de l’historien ne disposent pas la pensée à ce genre d’exercice. L’esprit dit historique ne perce pas le papier pour trouver de la chair et du sang ; il consiste en une subordination de la pensée au document. Or par la nature des choses, les documents émanent des puissants. Ainsi l’histoire n’est pas autre chose qu’une compilation des dépositions faites par les assassins relativement à leurs victimes et à eux-mêmes » (p148).

[14Au-delà du formatage d’un article en « résumé, littérature, résultats, discussion, matériel et méthodes, données », il faut considérer le déroulement d’une recherche : question dans laquelle le chercheur lecteur pourrait se reconnaître, hypothèse qui répond à un format préétabli (testable, réfutable, rattachable à corpus théorique), choix de la méthodologie pour vêtir l’hypothèse d’un protocole adapté, expérimentation pour confronter l’hypothèse à l’interprétation des données recueillies, présentation des résultats face à ses données, retour vers la communauté par le truchement de la discussion des résultats (comment ils se situent par rapport à ceux qui ont été réunis dans des études similaires), retour face à soi-même et à ses résultats, conclusion au sujet de la validité de l’hypothèse testée, ouverture à d’autres études à venir, passage de témoin à des inconnus qui lui donneront suite…

[15Plus que le nom, le nombre est censé dire le réel. Mais puisque l’on ne quantifie que ce qui peut l’être, certaines choses sont négligées. Fassin dit ainsi que les chiffres produisent des récits qui donnent à lire le monde d’une certaine façon. Il note l’ambivalence de ce langage (pouvoir symbolique assertif et inconsistant, péremptoire et versatile), l’impérialisme de la science prédictive et la capacité du discours statistique à réveiller les subjectivités blessées.

[16Haraway nous invite d’autre part à « faire attention aux histoires que racontent nos histoires », sachant que la bonne histoire est celle qui rend compte des autres histoires.

[17Pour s’en convaincre, comparons deux approches du conflit entre opposants et pratiquants de la chasse à courre. Après avoir écrit que les cerfs survivent plus à une chasse à courre qu’à un sauvetage et que la chasse à tir laisse des milliers d’animaux blessés alors que la chasse à courre n’en laisse aucun, l’anthropologue aguerri Charles Stépanoff finit par écrire dans La forêt est en guerre que « militants et veneurs partagent bien plus qu’ils ne le croient ». Comment ne pas être tenté de penser que cette idée est une projection de l’exigence de neutralité ? Au moins peut-on opposer cette hypothèse au parti pris par Stéphanie Chanvallon dans Cerf aux abois, un récit qui permet d’entrer en résonance avec l’expérience de l’animal :

« J’emprunte des chemins de traverse pour ne pas être emportée par le flot bestial. Je cours sans cesse depuis un long moment, échappant au cortège de chevaux, vélos tout terrain et 4x4. A quelques mètres de là, spectateurs et amis de la courre dégustent leur sandwich en piaffant sous l’agitation animale. Les cris de la meute se font plus pressants. Ils approchent. J’arrive à une croisée de chemins. Soudain, le grand cerf surgit dans l’allée. Nous sommes seuls, face à face.

Je sens ta tension, je vois dans ton regard cette course éperdue. Ta gueule est pleine d’écume. Je sais alors ce qu’est la traque : une poursuite mortelle et sans relâche des heures durant. Le temps est court mais suffisamment intense pour recevoir en plein corps. Je ne peux rien pour toi, je crie désespérément : « va-t’en, va-t’en ».

Un dernier instant à me fixer et tu bondis vers l’autre sous-bois. Mais tu ne retourneras pas auprès des tiens. Ta fuite est aussi ta mort probable. Face à cette impuissance il ne me reste que la pensée et mes entrailles. Je te parle, je t’encourage à sortir du bois pour aller vers la ville, seul refuge possible. Car les barbares sont dans la forêt, et ce sont eux qui courent après toi ».

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