« Une autre vague, Murray ? »

Fred Bozzi

paru dans lundimatin#335, le 21 avril 2022

J’avais eu beaucoup de mal à être reçu par mon médecin, le docteur Murray, à cause de mon statut vaccinal, comme disait son Doctolib. Mais une chance m’a récemment été donnée de le revoir. J’en ai profité pour lui demander ce qu’il avait fait de son âme.

– Bonjour Docteur Murray.

– Oui. Alors ?

– Alors ?

– Quel est le motif de votre présence ?

– Et bien…

– Oui ?

– J’avais envie de faire une sorte de bilan de santé avec vous.

– J’ai effectivement pris connaissance de certaines informations vous concernant et…

– Je voulais dire de votre santé morale et sociale.

– C’est-à-dire ?

– Savoir où vous en êtes par rapport à vos patients, aux gens qui viennent chez vous.

– Ce n’est pas prévu au protocole.

– Je m’en doute bien mais…

– C’est vous le patient, non ?

– C’est moi le patient.

– Pourriez-vous donc me dire ce qui vous amène vous concernant ?

– Le fait est que j’ai des difficultés à me remettre de la crise.

– Très bien. Je vais prendre votre carte vitale.

– En fait je n’en ai plus. L’idée de m’en séparer m’est venue quand on a parlé de passe sanitaire. Je me suis dit qu’il était temps de couper le cordon.

– Vous n’avez pas de passe sanitaire ? Comment êtes-vous entré ici ?

– Je suis passé par le bâtiment B. J’ai longé la cafétéria, je suis monté d’un étage par l’escalier, puis j’ai traversé la passerelle avant de redescendre au rez-de-chaussée du bâtiment A pour arriver jusqu’à vous. J’ai retrouvé un certain sens de l’espace en quelque sorte.

– Vous savez que vous risquez une amende ?

– Peut-être, mais elle serait vraiment injuste. Car j’ai bien pris soin de me tester, et je puis vous assurer que je suis négatif au covid-19. J’en ai mal dans le nez à force de prendre toutes ces précautions. Et vous savez, c’est usant de jouer ainsi avec les règles.

– Il ne tient qu’à vous de venir en bonne et due forme.

– C’est une blague, docteur ? Vous savez bien qu’il me faudrait renoncer à ma vie pour cela.

– C’est-à-dire ?

– User d’un code à réponse rapide engrammé dans un portable, c’est donner un blanc-seing au numérique pour qu’il oriente votre existence. Les gens disent que ça ne sert plus à rien, le passe sanitaire, mais ils se trompent. Bien sûr qu’il sert à quelque chose ! Il sert à faire que sous son règne, même latent, bien se comporter consiste à obéir à des ordres contradictoires pour garder son code. C’est la voie nouvelle du salut en quelque sorte.

– Vous faites des grands discours, Monsieur, mais vous ne pouvez pas nier qu’il y a eu cinq épisodes épidémiques, et qu’il fallait mettre certaines choses en place pour endiguer le mal. Vous n’êtes d’ailleurs pas sans savoir que nous ne sommes pas à l’abri d’une autre vague.

– Pour ma part, je n’ai jamais nié qu’il y avait un virus et des morts. Des voisins ont été secoués, et gardent trace du virus en leur corps. Je ne suis pas aveugle, ni dénué d’empathie. Mais j’ai plutôt un vague à l’âme, moi. Et ce que je veux dire, c’est que les codes se sont répandus partout, à défaut de régler l’épidémie. Aujourd’hui on désactive les motifs de normalité numérique, mais l’outil ressurgira à la moindre paille. C’est une épée de Damoclès en quelque sorte.

– Laissons cela. Car vous le dites vous-même, les choses s’améliorent. Il paraît donc raisonnable de profiter du répit qui nous est accordé à tous.

– Oui, je sais, c’est ce qu’on dit. Mais justement, moi, je n’arrive pas à passer à autre chose.

– Vous souffrez peut-être du syndrome de Stockholm alors. Vous vous êtes attaché à une situation geôlière. C’est probablement une mutation de votre hypocondrie.

– Ah vous vous en rappelez, de mon hypocondrie ?

– L’information figure sur votre dossier.

– Ah ? Sur mon dossier ? Mon hypocondrie peut-être, mais c’est aussi que le monde est pire qu’avant, et que j’ai beaucoup de mal à envisager de le fréquenter à nouveau.

– Vous risquez la névrose, Monsieur, si vous ne réussissez pas à sortir de chez vous. Freud disait que la maladie procure ce que la vie nous refuse, et que l’on peut s’y enfermer soi-même. Il faut que vous alliez consulter un psychologue. Je vais vous indiquer un collègue. Avec un peu de chance, vous serez remboursé.

– Non, non, c’est bien à vous que je veux parler de tout cela. Parce que j’ai tenté d’en parler alentour, mais je n’ai pas eu beaucoup de répondant par chez moi. Ceux qui trouvaient des raisons sanitaires au passe numérique ont assez vite eu la preuve de leur erreur, mais ils se sont adossés au fait accompli pour ne pas être dérangés. Quant aux autres, ceux qui disaient n’être pas d’accord avec ce qui se passait, ils ont obéi en disant qu’ils n’agissaient pas vraiment pour eux-mêmes, que c’était « pour les autres ». Ils s’empressaient d’ailleurs de dire qu’ils n’étaient pas contre le vaccin, pour ne pas paraitre complotistes. Total : ils ont refoulé le conflit bien comme il faut et ils ont fini par m’ostraciser, avec leur innocent silence.

– Vous avez été ostracisé ? Ah c’est cela ? C’est la faute des autres ? Vous êtes une victime ? C’est la dictature ? Vous exagérez, Monsieur. Reconnaissez qu’il n’a pas été imposé aux professeurs de se vacciner, si vous voyez ce que je veux dire.

– Alors là, aucun besoin ! Certains se sont battus pour savoir qui aurait sa troisième dose en premier, qui serait major de promotion dans la discipline sanitaire. Il y en a même qui se sont forcés à voir des complotistes partout après avoir reçu leur piqûre.

– C’est de l’humour, Monsieur ? Mais vous pourriez tout aussi bien dire qu’ils se sont vaccinés par solidarité.

– Il me semble parfois que la piqûre est une anesthésie, et que la religion du « ensemble » sert à évacuer les vraies questions. Il suffit de s’être fait vacciné « pour les autres » et c’est l’absolution : tu peux te précipiter sur le virus pour avoir ton passe, ou alors organiser un voyage scolaire et ramener tout le monde malade. Tant qu’il y aura des non-vaccinés à pointer, tu es irréprochable.

– Mais qu’est-ce que vous racontez ? Le vaccin empêche seulement de ne pas mourir ! Il n’a jamais été dit qu’il empêcherait la transmission du virus, ni la maladie, ni ses complications.

– C’est une blague, docteur ?

– N’appartenez-vous pas d’ailleurs à l’immense chaine du vivant ? Ne saviez-vous pas qu’au bout d’un certain nombre de personnes, il y avait quelqu’un en grande difficulté à cause de ce virus ? Ne sentez-vous pas que vous étiez un chaînon manquant de la solidarité sanitaire ?

– Et vous, vous signez ces propos ? Vous en serez comptable à l’avenir ?

– Quand on voit les chiffres…

– Ah oui, les chiffres. On discute de tout sauf des chiffres, c’est cela ? Je les ai d’ailleurs bien lus sur l’affiche dans la salle d’attente, vos chiffres. Ils disent ceci : chez les non-vaccinés, il y 26 personnes en soins critiques pour un million, alors que chez les vaccinés il y a 1,5 personne en soin critique pour un million. Je le crois sans réserve, mais c’est quand même 26 pour un million, non ? Et j’ai lu aussi qu’il y avait eu 24 effets secondaires conséquents pour dix mille australiens vaccinés, alors…

– Alors quoi ? Vous allez me dire qu’il y a cent fois plus de risque d’avoir un effet secondaire via le vaccin que via la maladie ?

– Oh, que non ! Je vous laisse cette tambouille. La référence à la probabilité des risques est l’arme favorite de ceux qui veulent désamorcer les intuitions saines : on montre aux gens qu’ils ne sont pas conscients des risques qu’ils prennent quotidiennement pour relativiser une chose dont ils viennent de prendre conscience. C’est comme un de vos collègues qui a dit à une patiente inquiète : vous croyez que les gens qui se laissent injecter une chimio ne sont pas inquiets, eux ?

– Vous exagérez.

– Je n’exagère aucunement, docteur Murray. Enfin, laissons cela, c’est effectivement trop navrant. J’aimerais plutôt vous parler de mon corps. C’est mon dernier espace d’existence dans un milieu devenu sanitaire, et votre médecine veut le réduire à une suite d’informations pour qu’il puisse admettre des vaccins codants et des médicaments programmables. Elle veut qu’il soit en mesure de produire une espèce de protéine bizarre à partir d’un codage fait de bioinformatique et de nanotechnologies. Elle veut le recoder pour l’améliorer.

– Vous délirez.

– Je délire ? Alors comment expliquez-vous que l’énoncé « un corps est mieux protégé par une vaccination que par une infection » puisse apparaître sensé ? Il signifie qu’un corps vivant qui s’est sorti d’une maladie est moins apte à se sortir de cette maladie que s’il ne l’avait pas eue et qu’il était vacciné-pour-ne-pas-en-mourir. Si on suit ce genre de raisonnement, on va bientôt dire qu’un corps est mieux protégé avec une dose et une infection. Alors avec deux doses et deux infections, c’est mieux, non ? Vivement la troisième, que je sois bien protégé ! Le bilan, c’est que mon corps n’est plus mon corps : c’est un anticorps géant.

– Vous délirez.

– Attendez que je brosse le reste du tableau ! Je crois en effet que mon état, mon délire comme vous dites, n’est que la manifestation d’une aliénation partagée. Et je peux vous annoncer que puisque mes contemporains ne veulent pas le voir, l’opération de ségrégation en cours va se poursuivre. A la prochaine vague, ils vont accepter l’idée que le virus se déploie parce que certains se comportent mal. Ils verront des coupables jusque dans les victimes, et malgré ce qu’ils disent aujourd’hui, ils vont se précipiter sur les remèdes miracles pour gagner le droit d’être malades sans avoir honte. A partir de là, la machine va s’emballer à nouveau. Ils vont demander à ce que les hérétiques signent un papier qui stipulera qu’on doit les laisser mourir s’ils sont malades. Mais évidemment, pour ne pas assumer cette bassesse, ils auront une pensée attendrie pour le peuple des désolés. Pour ceux qui fendent le cœur mais à qui il faut éviter de ressembler.

– Vous délirez.

– Je délire ? Je crois plutôt qu’en disant que je délire, vous cherchez à ne pas exister dans le monde que je décris. Et je crois que si vous ne voulez pas croire que j’ai raison, c’est seulement parce que ce serait trop de choses à assumer.

– Mais attendez… Un nouveau diagnostic me vient : je sens quelque chose au fond de votre voix. Vous vous sentez seul ?

– Quelle finesse ! Comment faites-vous ?

– Pour tout vous dire je dispose d’un nouveau logiciel. Et je fais de bien meilleurs diagnostics en m’appuyant sur l’Intelligence Artificielle.

– Alors là, c’est le pompon.

– Il faut vivre avec son temps. Vous vous sentez seul ?

– Oui. Mais le mot est très mal choisi. En réalité je me sens TRAHI.

– Trahi par qui ? Vous voulez parler des politiques, du Ministre Verex ?

– Non, je parle de mes contemporains. De ceux qui ont osé croire que j’étais irresponsable. De ceux qui ont laissé couler la propagande sur eux et qui ont fait de moi un paria. Et bien plus, je me sens trahi par ceux qui avaient dit que l’idée d’augmenter l’humain face aux catastrophes était une impasse, et qui se sont dédits. Par ceux qui ont osé parler du monde d’après et qui ont oublié que c’était une promesse. En un mot, si vous voulez, j’en veux aux amnésiques. Or nous sommes dans le monde d’après et moi, je me souviens de tout.

– Vous êtes un puriste, c’est cela ? Vous vous prenez pour le dernier des militants ?

– J’ai certes vécu sans passe ni vaccin. Et j’ai fait attention à tout. J’ai éprouvé ma vérité malgré ma peur constante et mon hypocondrie. Je me suis brouillé avec des amis, j’ai fait silence en société. Alors oui, c’est cela : je ne peux rien oublier, et je suis un homme désespéré par ses contemporains.

– Et bien moi, voyez-vous, je ne peux pas me permettre d’être désespéré. Je suis médecin.

– Vous êtes médecin et vous avez laissé les gens malades rentrer chez eux sans les soigner.

– Vous vous trompez de cible. Je n’y pouvais rien. Je ne fais pas de politique. Je suis médecin et fais seulement en sorte que les gens ne meurent pas.

– Votre médecine essaie de maintenir quelque chose en vie, pas quelqu’un. Et c’est elle qui nie qu’il y a un drame dans toute mort, c’est elle qui nie qu’une singularité s’évanouit. En amont, évidemment, elle oublie que le corps a besoin d’être patiemment soigné, même aimé, pour aller bien. De tout cela, les brillants ingénieurs de la médecine de pointe se fichent pas mal : ils s’appliquent à produire un monde savamment robotisé.

– Vous ne pouvez nier que la robotique a permis de faire d’immenses progrès. Les chirurgiens sont bien plus précis aujourd’hui. Vous délirez.

– Je délire ? Je crois plutôt que vous ne voulez pas voir que les progrès techniques sont sans fin, sans but, et que la santé est leur nouveau terrain de croissance.

– Je ne fais pas de politique.

– Vous ne faites pas de politique ? Vous me forcez à prendre une dose de code pour venir vous voir, mais vous ne faites pas de politique ? Vous vous constituez en terminaison d’un immense réseau technologique, vous vous servez de moi pour concrétiser ce système, mais vous ne faites pas de politique ?

– Je ne comprends pas.

– Vous ne comprenez pas que j’en veuille aux médecins comme vous, Murray ? Vous faites partie de la grande famille de ceux qui ont obéi à tout, même à l’ordre de ne pas soigner les malades. Vous êtes de ceux qui comptent les non vaccinés en oubliant tout le reste. Vous êtes la médecine machinale, le relais actif de la machine médicale.

– Je ne comprends pas.

– Bien sûr, Murray, vous n’avez aucun intérêt à comprendre ce que je dis. Car ce que vous laissez faire ne vous retombera pas dessus. Et il vous suffira, une nouvelle fois, bien installé dans votre bureau, de tourner la webcam pour éviter d’être dérangé. Ce sera « pratique » encore une fois, hein ? Et bien moi, dans ces conditions, j’envisage de crever l’écran.

– Je ne comprends pas.

– Vous ne comprenez pas, docteur ? Vous ne comprenez pas que je me sens TRAHI, et que j’ai besoin de me VENGER ? Que c’est la seule façon de me remettre dans la vie ?

– Je ne comprends pas.

– Ça ne m’étonne pas beaucoup, Murray. Je vais vous expliquer : la vengeance est pour moi la seule façon d’échapper à la stagnation malsaine dans laquelle vous m’avez confiné. Car ce que j’ai finalement compris, c’est que mon hypocondrie n’est qu’un mouvement continuel de retrait, l’intériorisation de votre assignation à résidence. Il me faut donc urgemment me sentir source de justice pour retrouver le chemin du dehors. Et comme je ne veux pas punir aveuglément les gens, j’envisage tout simplement de m’en prendre à vous.

– Je ne comprends pas… Mais je vois que vous n’avez pas encore activé votre espace santé.

– Non. Je ne veux pas.

– Ce n’est pas prévu au protocole. Première étape : pourriez-vous reconnaître ce qui est affiché à l’écran ?

– Mon pauvre Murray, il n’y a qu’un robot pour me demander de lui prouver que je ne suis pas un robot.

– Je ne comprends pas.

– Ahahahahahahaha.

– Je ne comprends pas.

– Vous ne comprenez pas ? Et si je vous débranchais pour tout reprendre du début, docteur Murray ?

– Je ne comprends pas.

– Allez : une autre vague, Murray ?

– Je ne comprends…

BiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiP.

Toute ressemblance avec des robots ayant existé serait purement fortuite.

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