Dans la tête de Julian Assange d’Olivier Tesquet et Guillaume Ledit

Note de lecture

paru dans lundimatin#250, le 29 juillet 2020

Le 7 septembre, la justice britannique reprendra l’examen de la demande d’extradition de Julian Assange formulée par les Etats-Unis. Poursuivi pour avoir diffusé plus de 700 000 documents classifiés relatifs aux activités militaires et diplomatiques américaines (notamment en Irak et en Afghanistan), le fondateur de Wikileaks encourt aux Etats-Unis une peine pouvant aller jusqu’à 175 années de prison. En attendant la reprise des audiences, il est toujours incarcéré à Londres, au sein de la prison de haute sécurité de Belmarsh.

C’est dans ce contexte que fut publié il y a quelques mois Dans la tête de Julian Assange, biographie écrite par Guillaume Ledit et Olivier Tesquet. Les deux auteurs sont d’anciens journalistes d’Owni, site internet d’information, qui s’était notamment fait connaître de 2009 à 2012, en aidant Wikileaks dans la publication et l’éditorialisation des dizaines de milliers de documents interceptés. Dans leur ouvrage, les deux auteurs expliquent notamment avoir développé une application qui « permet de consulter, de traduire, de commenter, d’annoter les documents et de les noter en fonction de leur intérêt. Sans vraiment en avoir conscience, nous remplissons modestement la promesse initiale de Wikileaks en rendant accessible à tous une base de données aride. ». Selon les rédacteurs, l’existence de cette application avait attiré l’attention d’Assange lui-même, qui s’en était montré satisfait.

Dans la tête de Julian Assange, ouvrage de journalistes à la fois passionnés par leur sujet et capables de garder une distance avec leur objet, est un portrait personnel, psychologique et intellectuel de Julian Assange. On y suit le parcours du rédacteur en chef de Wikileaks, de son adolescence mouvementée à son incarcération présente, en passant par ce qui a fait son destin : les mouvements hacker et pour la liberté du net d’abord, ses premières démêlées avec la justice ensuite, qui ont conduit à sa politisation, les Forums Sociaux Mondiaux et les mouvements anti-guerre, jusqu’aux révélations par Wikileaks de nombreux crimes de guerre, notamment ceux commis par l’armée américaine en Afghanistan, en Irak et à Guantanamo.

L’apprentissage de la subversion

Julian Assange, originaire d’une banlieue pauvre de Melbourne, a grandi dans une famille au fort capital culturel. Né d’un père quasiment inconnu, l’enfance de Julian Assange est caractérisée par la vie de bohème qu’il mène en compagnie de sa mère et de son premier beau-père, qui le reconnaît, et dont il prend le nom. Puis, son adolescence se fait plus mouvementé, en raison des agissements de son second beau-père, membre de la secte La famille. Julian et sa mère doivent régulièrement déménager afin d’échapper au harcèlement et à la volonté d’embrigadement du beau-père.

C’est à cette période que l’adolescent découvre Internet, alors balbutiant. Parallèlement, le mouvement hacker qui se développe, est l’occasion pour lui, isolé et peu sociable, d’entrer en communication avec d’autres personnes. Le jeune Julian Assange développe rapidement de fortes compétences en informatique, se joint à un petit groupe de hackers qui s’auto-définissent comme Rebelles internationaux, et, sous le pseudonyme Mendax, il s’adonne au piratage de Nortel, dont il infiltre le système d’information, sans rien dégrader. Le jeune Assange/Mendax respecte alors ce que Steven Lévy, journaliste spécialisé dans le domaine de l’informatique, appelle l’ «  l’éthique des hackers  ». En voici les six règles, telles que présentées sur Wikipedia, et reproduites dans l’ouvrage de Guillaume Ledit et Olivier Tesquet.

  • L’accès aux ordinateurs – ainsi que tout ce qui peut permettre de comprendre comment le monde fonctionne – doit être universel et sans limitations. Il ne faut pas hésiter à se retrousser les manches pour surmonter les difficultés
  • Toute information doit être libre.
  • Se méfier de l’autorité – encourager la décentralisation.
  • Les hackers doivent être jugés selon leurs hacks, et non selon de faux critères comme les diplômes, l’âge, l’origine ethnique ou le rang social.
  • On peut créer l’art et le beau à l’aide d’un ordinateur.
  • Les ordinateurs peuvent améliorer notre vie.

Parallèlement au mouvement hacker, se développe le mouvement cypher-punk, cherchant à développer un accès démocratique au cryptage des données. Le nom de ce mouvement est basé sur un jeu de mot entre « cyber-punk » (courant de la science-fiction, apparenté à la dystopie, où sont souvent mis en scène, dans un futur proche, des anti-héros cyniques et désabusés, aux prises avec une société technologiquement avancée) et «  cypher  », signifiant « cryptage ».

C’est aussi au début des années 90 que se déroulent ce qu’on appellera les cryptowars, luttes opposant les gouvernements et ceux qui souhaitent proposer des outils de chiffrement au grand public, notamment en logiciel libre via les PGP (Private Good Privacy). Cette guerre judiciaire se soldera, aux États-Unis, par l’assouplissement de la législation sur le cryptage des données, en 1996.

Mais, plus que cette première expérience en tant que hacker, c’est son arrestation et son inculpation pour le piratage de Nortel qui politisera Julian Assange. Inculpé pour un piratage qui n’a fait aucun dégât, mis en cause pour un crime sans victime, Assange en tire une critique de l’État et de la justice pénale. Poursuivi sans être emprisonné, mais risquant jusqu’à dix ans de prison, il se plonge dans la littérature carcérale, lit Les Frères de Soledad de l’auteur afro-américain George Jackson, et Le premier cercle du dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne, auquel Assange se comparera des années plus tard sur son blog personnel. Alors qu’une peine de prison ferme est requise, Julian Assange écope finalement d’une amende s’élevant à 2 100$, ce qu’il dénonce comme une grande injustice.

Structuration politique et naissance de Wikileaks

La fin des années 90 est l’époque du mouvement altermondialiste. Dans ce cadre, Assange rejoint la mobilisation contre l’OMC à Seattle en 1999, et celle contre le Forum économique mondial, à Melbourne en 2000. Il dépose parallèlement le nom de domaine leaks.org, pour publier d’éventuelles fuites de documents confidentiels. C’est à cette même époque qu’il structure son idéologie autour de la critique des États et du refus des conflits armés, ce qui, selon les auteurs de Dans la tête de Julian Assange, n’est pas étonnant, pour ce fils d’une mère pacifiste, dont les premières incursions en tant que hacker visaient des systèmes informatiques de l’armée. A cette même époque, Julian Assange crée le blog Ig.org. Il est ouvert par une citation de Gustav Landauer, anarchiste et révolutionnaire allemand :

« L’État est une condition, une forme de relation instaurée entre les êtres humains, une modalité de comportement. Nous le détruirons donc par l’instauration d’autres relations, en nous comportant différemment les uns avec les autres. Nous sommes l’État, et nous continuerons à l’être jusqu’à ce que nous ayons créé d’autres institutions qui formeront une véritable communauté, une société des hommes. »

Puis, en 2006, Julian Assange dépose le nom de domaine Wikileaks, et développe ses conceptions sur l’État et le pouvoir dans un texte intitulé « Le gouvernement comme complot », qui fera office de manifeste. Selon Guillaume Ledit et Olivier Tesquet, et contrairement à ce qui est souvent avancé, cet écrit classe bien plus Julian Assange du côté des pacifistes et des libertaires que dans le camp des libertariens.

L’année suivante, en 2007, présent au Forum Social de Nairobi, Julian Assange critique l’importance donnée aux actions locales, incapables, selon lui, d’avoir une quelconque efficacité face à un pouvoir cybernétique et globalisé. Il insiste a contrario sur la nécessité de rompre les asymétries dans l’accès à l’information, et établit un parallèle entre l’encyclopédie libre Wikipedia, et ce que sera Wikileaks, une « agence de renseignement du peuple ». Assange souhaite rendre possible de déposer des textes sur Wikileaks mais aussi de modifier ceux existants, dès lors qu’on peut prouver ce que l’on affirme. Pour Julian Assange, « Wikipédia et Wikileaks partagent tous deux cette philosophie radicalement démocratique selon laquelle le fait que chacun puisse devenir auteur ou éditeur conduit à la création d’une intelligence collective vaste et précise. Ils font tous deux confiance à une communauté de citoyens informés. Ce que Wikipédia est à l’encyclopédie, Wikileaks le sera aux fuites de documents.  »

Les premières fuites opérées par Wikileaks concernent la Somalie, l’agence révélant que des proches du pouvoir souhaitent renforcer le caractère islamique du régime. Les documents mis à disposition du public sont contextualisés grâce au travail éditorial d’Assange et de ses associés, qui rédigent un texte d’introduction sur la situation dans le pays, et commentent les documents mis à disposition.

Puis, des documents concernant la corruption au Kenya (où Assange passera deux ans), sont publiés par Wikileaks. Il s’agit, comme le résument Guillaume Ledit et Olivier Tesquet d’« un rapport du cabinet de conseil américain Kroll, qui révèle que l’ancien président du pays, Danial Arap Moi, a détourné plus de 10 milliards de dollars des caisses du pays. L’enquête avait été commandée par Mwai Kibaki, alors candidat à l’élection présidentielle, qu’il comptait remporter grâce à un programme clairement anticorruption. Une fois au pouvoir, l’homme a cependant préféré garder ce document secret. » Comme les documents relatifs au pouvoir somalien, ceux-ci seront repris par le Guardian.

Peu après, deux opposants kényans en lien avec Wikileaks, suspectés d’être responsables de la fuite de ces documents, sont assassinés. Julian Assange et les autres membres de l’agence sont alors de plus en plus inquiets pour leur propre sécurité. Parallèlement, une partie de ceux qui le côtoient ou travaillent avec lui commencent à reprocher à Assange son autoritarisme, le peu d’importance qu’il accorderait à la protection des sources, et un système informatique perméable. Les menaces venues de l’extérieur comme les tensions internes au sein de Wikileaks, ne freinent pourtant pas les activités de l’agence. Cela se constate à la fin de l’année 2007, par la publication de ce qui était initialement un document interne destiné au personnel du camp de détention de Guantanamo, où les personnes accusées de terrorisme par les Etats-Unis étaient détenues en dehors de toute procédure légale.

Comme l’écrivent les auteurs de Dans la tête de Julian Assange «  Ouvert au lendemain des attentats du 11 septembre, le sinistre centre de détention, situé sur la base militaire éponyme, est réservé aux « combattants étrangers » capturés par l’armée américaine. Le document insiste sur la façon dont le personnel du camp doit tenir à distance les inspecteurs du Comité international de la Croix-Rouge. Il détaille en outre les procédures de manipulation psychologique mises en place à l’encontre de certains prisonniers. Le manuel étant à son sens suffisamment parlant, [Assange] réitère la stratégie solitaire employée pour la diffusion du tout premier document. Et cela fonctionne : Wired, puis le New York Times s’en font l’écho. Grisée par ses premiers succès, l’équipe resserrée autour de l’Australien va continuer à travailler sur de nouvelles révélations, explorant différentes méthodes de diffusion en fonction de l’intérêt supposé des documents en sa possession. Certains vont attirer l’attention des médias du monde entier, et faire basculer Wikileaks dans une nouvelle dimension.  »

Irak et Afghanistan : Révélations sur les crimes de guerre des États-Unis

En 2010, une vidéo d’un crime de guerre commis par l’armée américaine en Irak filmée en 2007, est publiée par Wikileaks. Cette vidéo est intitulée Collateral murder, afin d’ironiser sur la notion de « dommage collatéral », et d’insister sur le caractère criminel de la prise pour cible de civils par une armée étatique. Après l’assassinat de civils par un drone tueur, on y entend notamment ceux chargés de téléguider l’engin s’exclamer « Regarde ces bâtards morts. ». La vidéo, qui sera vue 200 millions de fois, est introduite par une citation d’Orwell : «  Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidarité à ce qui n’est pas du vent.  »

Peu après, Kristinn Hrafnsson, membre de Wikileaks, se rend à Bagdad pour y enquêter sur les actions de l’armée américaine et recueillir des témoignages de civils irakiens. Julian Assange est alors rédacteur en chef de Wikileaks, et se définit comme journaliste.

Le 05 avril 2010, Chelsea Manning, militaire au sein de l’armée américaine, transmet à Adrian Lans, un hacker connu pour s’être introduit dans les serveurs de Yahoo et Microsoft, ce qui constituera la fuite de documents la plus importante de l’Histoire, à savoir 91 000 rapports de l’armée américaine relatifs à la guerre en Afghanistan. Manning est arrêtée pour cela moins de deux mois plus tard, puis condamnée à 35 ans de prison. Elle sera finalement libérée en 2017, suite à une grâce partielle de la part de l’administration Obama.

A propos des documents révélés par Manning, en 2010, dans le Guardian, Rachel Reid, militante d’ Human Rights Watch déclare que « ces fichiers mettent en lumière une tendance persistante des Etats-Unis et de l’Otan : la dissimulation des victimes civiles.  ». L’armée américaine n’établissant aucun compte des victimes et informant très peu à propos des guerres qu’elle mène, ces documents sont un outil précieux.

Cependant, les 91 000 documents étant publiés sans aucune éditorialisation, le reproche est fait à Wikileaks de n’avoir pas caché le nom des informateurs et des contacts de l’armée américaine. Amnesty international contacte Julian Assange pour lui demander d’anonymiser les documents qui pourraient mettre des vies humaines en danger. C’est finalement un autre lanceur d’alerte, Daniel Elsberg, connu pour avoir fait fuiter les Pentagone Papers, qui le convaincra de retirer les noms propres des documents.

En parallèle, Wikileaks continue à informer des actes de l’armée américaine en Irak. Cependant, le retrait d’Irak étant déjà effectif, ces informations sont moins relayées par les grands médias que celles relatives à l’Afghanistan, qui est encore un théâtre d’opérations. De cela, Assange tire un certain ressentiment envers la majorité des journalistes, qu’il accuse d’être plus intéressés par leur prestige et la possibilité du scoop que par les sujets qu’ils traitent. En revanche, les défenseurs des droits humains sont particulièrement intéressés par la mine d’archives que constituent les fuites opérées par Wikileaks. Les membre d’Iraq Body Count, à partir des documents révélés, vont pouvoir compter 109 000 personnes tuées par l’armée, dont 66 081 civils. Parmi eux, et à titre d’exemple, 700 civils ont été tués parce qu’ils s’approchaient trop près des checkpoints.

En 2010, Julian Assange est alors désigné homme de l’année par le Monde, et fait la une du Times. C’est dans ce contexte que les Etats-Unis appellent alors la Grande-Bretagne, la France et l’Australie à restreindre les déplacements d’Assange, qui, comme outils de dissuasion, met en ligne 260 000 cables diplomatiques inédits, protégés par une clef de chiffrement.

De l’affaire suédoise à la menace d’extradition aux Etats-Unis

En août 2010, Julian Assange est invité à Stockholm par le Parti Démocrate suédois. «  Le fondateur de Wikileaks, écrivent Guillaume Ledit et Olivier Tesquet, ne voyage pas sous ces latitudes par hasard : la Suède dispose en effet de lois particulièrement efficaces en termes de liberté de la presse et de protection des sources. Le pays pourrait donc constituer un refuge pour Wikileaks, en attendant que l’Islande achève sa transformation en paradis de la transparence. Quelques jours avant son départ, Julian Assange apprend la constitution d’une équipe d’une centaine d’agents chargée, au sein du Pentagone, de tout faire pour mettre Wikileaks hors d’état de publier. La pression s’accentue autour de l’organisation, mais Julian Assange semble l’oublier au cour de son séjour suédois. D’une prudence extrême quand il s’agit de protéger son travail, expert en matière de chiffrement et rompu aux exigences du nomadisme, son rapport particulier aux femmes lui fait parfois oublier les précautions les plus élémentaires. »

En Suède, Julian Assange loge alors chez plusieurs femmes avec qui il est en contact dans le cadre de ses activités. Il a des relations sexuelles avec au moins deux d’entre elles, Anna Ardin et Sofia Wilen, mais ignore qu’elles se connaissent, et qu’elles lui reprocheront ses actes. Selon Anna Ardin, Julian Assange, aurait refusé de mettre un terme à leur relation sexuelle après rupture du préservatif. Sofia Wilen, quant à elle, explique avoir été réveillée par le fondateur de Wikileaks en train de la pénétrer, sans préservatif. Les jours suivants, les deux femmes se rendent, comme cela est possible en Suède, au commissariat pour obliger Julian Assange à effectuer un test du VIH, auquel il se soumet peu après. S’appuyant sur les faits décrits par les deux femmes, le procureur ouvre alors une enquête pour viol.

Comme souvent dans ce genre d’affaires, les versions s’affrontent, et Julian Assange affirme que les rapports sexuels étaient parfaitement consentis. Les poursuites sont finalement abandonnées, et Julian Assange rentre à Londres. «  Mais, comme l’écrivent les auteurs, les deux femmes décident de ne pas en rester là, et font appel à l’avocat Claes Borgström, ancien directeur d’une agence gouvernementale en charge de l’égalité des droits en Suède. L’homme, par ailleurs membre du Parti démocrate, se pourvoit en appel devant une procureur spécialiste des crimes sexuels. Marianne Ny, qui travaille à ce moment-là à étendre la définition du viol dans la loi suédoise au refus d’utiliser un préservatif, se voit confier l’affaire. Le 18 novembre, le parquet suédois émet un mandat d’arrêt aux fins d’interroger l’Australien : la procureure a en effet décidé de relancer les poursuites pour viol. Le 7 décembre, Julian Assange se rend à une convocation concernant cette affaire, à Londres. Il est arrêté par la police britannique, et apprend que la justice du pays a l’intention de l’extrader vers la Suède. Emprisonné pendant dix jours, il est libéré sous caution mais doit se plier à un contrôle judiciaire et porter un bracelet électronique. Les conséquences de l’affaire suédoise se feront ressentir longtemps, puisque c’est pour éviter une nouvelle arrestation que le fondateur de Wikileaks décidera de se réfugier dans l’ambassade d’Équateur, à Londres. »

En 2010, en plus d’être menacé par les Etats-Unis, Julian Assange est assigné à résidence à Londres. Les entreprises Visa, Mastercard et Paypal bloquent alors les virements vers le site de Wikileaks, ce qui n’empêche pas l’agence de publier tous les cables des différentes diplomaties qu’elle possède. Parallèlement, Assange affirme être prêt à retourner en Suède pour répondre une nouvelle fois aux accusations qui pèsent sur lui, à condition d’avoir l’assurance qu’il ne sera pas extradé aux Etats-Unis, où il craint d’être jugé pour les activités de Wikileaks. La Suède refuse de prendre cet engagement, et à partir de ce moment, les histoires de Wikileaks et d’Assange se confondent. La défense de son fondateur prendra dès lors une place de plus en plus importante dans les activités et les positionnements de l’agence. En 2012, craignant une arrestation imminente de la part de la police britannique, et une extradition vers la Suède et/ou vers les États-Unis, Julian Assange se réfugie à l’Ambassade d’Équateur à Londres, qui lui offre l’asile politique. C’est donc dans cet appartement, situé au rez-de chaussée de l’ambassade, que l’histoire de Wikileaks continuera de s’écrire, de 2012 à 2019.

En 2013, Edward Snowden, agent de la NSA et ancien employé de la CIA, révèle au monde entier, par l’entremise de Wikileaks, l’espionnage massif et indifférencié auquel se livre l’agence pour laquelle il travaille, comme ses équivalents britanniques. Si les destins de Snowden et Assange sont souvent mis en parallèle, les deux hommes obéissent pourtant à des logiques différentes. Alors que Julian Assange est issu du mouvement hacker, en plus d’être un opposant aux États et un partisan d’une liberté d’information totale, Edward Snowden, quant à lui, est un patriote américain, scandalisé que l’espionnage mené par les États-Unis ne concerne pas seulement les ennemis extérieurs et intérieurs, mais soit mené de manière indifférenciée contre l’ensemble des citoyens. Ces différences ne doivent cependant pas faire oublier le courage de Snowden, ni les conséquences judiciaires et personnelles de cette collaboration ponctuelle. Inculpé le 22 juin 2013 par le gouvernement américain pour espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux, Edward Snowden est encore aujourd’hui réfugié à Moscou.

Ces démêlés judiciaires et les risques encourus ont bien sûr des conséquence sur Wikileaks, dont l’activité principale est aujourd’hui consacrée à la défense de ses membres, et dont les détracteurs font par exemple remarquer qu’elle publie peu d’informations mettant en cause la Russie, où Edward Snowden est réfugié. Aussi, lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, Wikileaks fera fuiter les échanges internes au Parti Démocrate, révélant notamment que la direction du parti a œuvré pour empêcher la victoire de Bernie Sanders dans le cadre des primaires, et Julian Assange s’engagera personnellement contre Hillary Clinton. Cet engagement faisant le jeu de Donald Trump ne semble pas sans lien avec les déclarations de la candidate démocrate, qui affirmait qu’Assange méritait d’être exécuté. Aussi, nous pouvons supposer qu’Assange nourrissait l’espoir d’un bénéfice personnel dans une victoire de Trump, l’homme étant réputé à la fois comme moins partisan des interventions américaines au Moyen-Orient que ses prédécesseurs, et comme imprévisible dans les processus de négociations avec ses opposants. Ce pari s’avérera perdant, Trump déclarant « I love Wikileaks » au moment des révélations ciblant Clinton, pour affirmer ensuite qu’il ne savait rien de l’agence peu après l’arrestation de Julian Assange.

Parmi les coups tactiques menés par Assange dans le but probable d’assurer son propre avenir, figure aussi le fait de recevoir Nigel Farage à l’Ambassade d’Équateur, et le soutien au Brexit. Ces positions ont semblé avoir une influence dans l’évolution de la composition du public d’Assange, qui fut de plus en plus apprécié par l’alt-right américaine. En 2016, 59% des répondants à un sondage proposé sur le compte twitter de Wikileaks déclaraient s’apprêter à voter pour Donald Trump, contre 16% pour Hillary Clinton.

Arrestation, inculpation et menace d’extradition

Comme nous le savons, ces coups tactiques avec pour objectif probable l’obtention d’un soutien étatique et la fin des menaces à son encontre, ont échoué. Compte-tenu de l’arrestation de Julian Assange le 11 avril 2019, sorti par la police britannique de l’ambassade d’Équateur peu après que Lenin Moreno, le nouveau président, l’eut déchu de sa nationalité équatorienne (obtenue l’année précédente sous la présidence de Rafael Correa) et eut mis fin à son droit d’asile, la conclusion de Dans la tête de Julian Assange est terriblement pessimiste.

Alors que le dossier suédois est définitivement clos faute de preuve, Julian Assange, accusé d’avoir publié des informations confidentielles sans expurger les éléments les plus sensibles, est inculpé aux États-Unis pour espionnage en vertu de l’Espionnage act de 1917, ce qui n’était jamais arrivé à un journaliste. Pourtant, malgré des relations houleuses avec les médias, il semble peu contestable qu’Assange a été éditeur de presse, rédacteur en chef d’un site internet, et a publié de nombreuses informations importantes, en collaboration avec les quotidiens occidentaux les plus réputés.

Libérée en mai 2017, Chelsea Manning fut de nouveau emprisonnée pendant plusieurs mois pour avoir refusé de témoigner contre Julian Assange quant à une éventuelle complicité de celui-ci dans la fuite des documents concernant l’armée américaine et ses crimes de guerre. Dans ce contexte, le constat des auteurs de Dans la tête de Julian Assange est alarmant. Le secret persiste, comme en témoigne en France la directive liberticide sur le secret des affaires de 2016, et les dénonciations ne sont pas en soi garantes d’une lutte suffisamment forte pour remettre en cause un système.

Aujourd’hui, l’indignation en soutien à Julian Assange en vue des audiences qui l’attendent ne semble pas suffisante. Il y a bien sûr eu les prises de position importantes venues d’Amnesty International, de Human Rights Watch et de Reporters sans frontières, comme des éditoriaux du Monde et du Guardian s’opposant à son extradition. Cependant, les rassemblements en soutien devant le tribunal ou les ambassades britanniques de par le monde sont clairsemés. Enfin, si ses adversaires à la primaire démocrate étaient tous partisans de l’application d’une relative clémence au fondateur de Wikileaks, Joe Biden, désigné pour affronter Donald Trump, a plusieurs fois qualifié Julian Assange de « terroriste », ce qui donne quelques indications sur le type de justice qu’il souhaiterait lui voir appliquée...

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