D’Emmanuelle Cosse à Foued Mohamed Aggad, les figures de la décomposition dans le capitalisme tardif

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#50, le 29 février 2016

Si chaque époque se juge aux types humains qu’elle produit, il faut convenir que la nôtre est peut-être bien unique en son genre. S’agissant par exemple des derniers micro-ministres récemment pêchés par le gouvernement dans le vivier pourrissant de l’écologie institutionnelle, on chercherait en vain des comparaisons dans les siècles passés. L’analogie avec les courtisans de la monarchie absolue, qui vient spontanément à l’esprit, ne résiste pas à l’examen. En enfermant la noblesse dans le zoo doré de Versailles, Louis XIV achevait certes de lui ôter toute velléité d’exercer un pouvoir politique indépendant, il transformait les descendants de guerriers qui s’étaient conquis à la pointe de l’épée des fiefs jusqu’à Jérusalem, en pitres poudrés d’une permanente parade de sa gloire. Mais enfin, s’ils avaient été ramenés au rang de porte-coton de sa Majesté, c’était en échange d’un cadre de vie que l’Europe entière s’empresserait de singer, avec Le Nôtre comme jardinier, Mansart aux bâtiments, Molière pour rigoler, Racine pour pleurer et Lully en fond sonore. Mais nos ministrons, eux, ils ont quoi ?

Pourquoi Placé a-t-il si longtemps, impavides sous les risées, bavé ses reniements et ses flagorneries dans l’attente d’un maroquin ? Pourquoi Emmanuelle Cosse, l’Emma avec qui nous fîmes autrefois un voyage à Marseille pour aller soutenir un dynamiteur de permanences FN, pourquoi s’est-elle appliquée à battre le déjà oublié Eric Besson dans le championnat mondial du retournement de veste ? Le questionnement peut paraître oiseux mais enfin, l’énormité de ces naufrages individuels devrait quand même retenir l’attention. Comment se fait-il que ces gens acceptent d’encourir le mépris universel pour naviguer quelques mois dans la barcasse pourrie d’un gouvernement haï de tous sauf du Medef et de ses éditocrates ? Un gouvernement où ils savent pertinemment qu’ils n’auront pas la moindre chance d’exercer aucune sorte d’influence ?

Il nous semble que pour comprendre, il faut peut-être se déporter vers d’autres personnalités, en apparence à l’opposée de la leur, celle d’un tueur daeshien comme ce Foued Mohamed Aggad, le troisième kamikaze du Bataclan, ex joyeux drille fumeur de pétard et buveur d’alcool, qui aurait tenté d’entrer dans l’armée et la police et qui, recalé, en aurait nourri une amertume propice à son enrôlement dans le djihad. Ou d’une femme comme Hasna Aitboulahcen, la malencontreuse cousine d’un tueur présenté comme le cerveau du Vendredi 13. Cette jeune femme qui, après s’être rêvée people, aura hésité presque jusqu’à la fin , entre « sheitan » [Satan, NDLR de l’Obs] c’est à dire le joint-vodka et le niquab. On sait que les milliers de cartouches tirées par le RAID le 18 novembre à Saint Denis ont eu pour effet, en plus de détruire l’immeuble où elle se trouvait, de mettre un terme à son dilemme. Le destin de ces gibiers à secte que sont les daeshiens nés en Occident a en commun avec celui des Cosse et des Placé un caractère d’indécidabilité : de même que Hasna aurait volontiers figuré en photo dans Closer au bras d’un footballeur, il ne fait aucun doute que dans un autre gouvernement, Jean-Vincent se serait découvert une âme gauchiste. Sans doute Emma n’est-elle pas totalement insincère quand elle avance à titre d’explication, qu’ « il faut être là où les arbitrages sont rendus » (l’excuse de tous les vichystes transcendantaux de tous les temps). Foued devait croire au paradis comme Emma à la nécessité d’être là où il y a des arbitrages. Pas plus pas moins : comme une histoire qu’on se raconte pour aller là où on aura le plus le sentiment d’exister.

La développement exponentiel d’une profonde misère existentielle, de cette capacité à savoir se contenter de si peu (un statut facebook de héros barbare ou un bureau), la multiplication de personnalités creuses, de pensées infiniment flexibles qui ne se rigidifient qu’au contact des armes (cela vaut autant pour Vals-Holland que pour le satan djihadiste), c’est sans doute la grande nouveauté de l’époque cybernétique. Elle n’explique pas tout (et pas, par exemple, le ralliement à la guerre des civilisations d’un esprit aussi ferme que celui d’Erri de Luca), mais elle doit être prise en compte pour comprendre contre quoi on se bat quand on veut changer le monde. Nous avons l’habitude de dire que notre arme principale, c’est la transformation des rapports sociaux. Mais dans un monde où pullulent les zombies de la déréalité contemporaine, la transformation ne saurait advenir avec autant de simplicité que parmi les ouvriers et paysans de la Catalogne de 1936, ou chez les ouvriers de la Vénétie en 1969.

Romancier antisémite marié à une juive, Drieu la Rochelle écrivait en 1934 dans la Nouvelle Revue Française  :

« …si nous devons attendre quelque chose de l’histoire, ce sont des surprises. Surprises toujours sordides et magnifiques. Magnifiques, parce que l’imprévu ajoute à l’esprit. Sordides, parce que pour sortir sa nouveauté, l’histoire procure des liaisons illicites, scandaleuses, qui humilient l’esprit, entre les éléments qui semblaient les plus irréductibles. »

Pour le sordide, nous pouvons peut-être considérer que ces dernières années, nous avons eu notre dose. Pour le magnifique, peut-être faudra-t-il attendre encore un peu.

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