Le pouvoir de poser la question

"Ce qui fait tenir ce monde n’est pas, comme le répètent encore quelques benêts militants, que « les gens » auraient besoin d’être « conscientisés »."

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#52, le 16 mars 2016

Car les luttes politiques se jouent toujours à la frontière du dicible et de l’indicible. Elles ont pour enjeu non seulement des options dans des domaines particuliers, mais aussi et surtout la clôture du champ de la problématique acceptable. Ou la définition de ce qui fait problème, de ce qui est urgent, des « questions » centrales qui, qu’on le veuille ou non, s’imposent à tous.

« C’est ainsi, par exemple, que la nécessité d’apporter une solution à la « question juive » a pu, dans la France de la première moitié du XXe siècle, être, très généralement, considérée comme un problème « vital », y compris par ceux qui auraient préféré le résoudre par les moyens « humains », tolérants et pacifiques. En politique aussi, les catastrophes sont toujours possibles ».

Luc Boltanski, Arnaud Desquerre, Vers l’extrême, Editions Dehors, 2014, pp. 58-59

Ce qui fait tenir ce monde n’est pas, comme le répètent encore quelques benêts militants, que « les gens » auraient besoin d’être « conscientisés ». Que le personnel des partis de gouvernement mérite le mépris universel, qu’une hyperbourgeoisie prédatrice ravage la planète en provoquant des guerres et des catastrophes, qu’il y ait quelque chose de pourri dans notre mode de vie, ce sont désormais des faits acquis auprès d’un très grand nombre de gens, comme le démontrent tant de conversations dans ces lieux où les puissants ne vont jamais, du bistrot aux transports en commun en passant par les centres commerciaux. Ce monde repose sur l’impuissance comme sentiment et comme réalité : l’impuissance comme simple sensation écrasante qui ne cherche pas à se penser pour se dépasser (l’antienne de la nature humaine forcément mauvaise offrant sa piètre consolation), indissociable de l’impuissance comme incapacité à agir sur ce qui la produit. Sentiment d’impuissance qui croît à proportion de la pseudo puissance qu’accordent des écrans toujours plus aptes à nous parler de tout sans jamais rien nous dire, en même temps qu’ils organisent chaque jour davantage nos déplacements, nos pensées, nos distractions et nos émotions. En fonction de l’appartenance générationnelle, on se fiera plus à internet ou davantage à la télé (résiduellement aux supports papier mais ceux-ci ayant surtout l’utilité d’alimenter les deux autres médias), l’un et l’autre de ces moyens produisant des formes spécifiques de fausse conscience, mais à la fin, la pensée a toutes les chances de rester encadrée par les grandes questions du moment.

Dans quelle mesure l’Islam est-il compatible avec les valeurs de la République laïque ? Pouvons-nous accueillir toute la misère du monde ? Quelles nouvelles mesures contre le terrorisme ? Demandes qui contiennent à peu près autant de pièges que de mots. Déclinées à satiété, en version plus soft (« un certain islam ») ou plus hard (« comment combattre le grand remplacement ») par toute l’éditocratie hexagone, ces questions ont obnubilé les esprits au point de créer un climat mortifère aussi bien au cœur de l’Europe (de Dresde à Calais) qu’à ses périphéries. Quand la population musulmane ne représente que 8% de celle d’une France dont les citoyens l’évaluent à 30% , quand ces femmes voilées contre lesquelles on fait des lois spéciales sont en tout et pour tout 600, d’après les enquêtes les plus sérieuses [1], à l’heure où l’état d’urgence permet à la police de lancer contre cette même population des opérations « antiterroristes » qui n’ont pas d’autre résultat que de la terroriser et de la stigmatiser, on serait fondé à discuter du rôle de ce qu’on s’obstinera ici à appeler l’islamophobie [2] et de son potentiel meurtrier. Quand on voit à quelle manipulation ont donné lieu les incidents du jour de l’an à Cologne, il me semble qu’on serait fondé à dire, malgré Daoud [3] et ses soutiens : il n’y a pas de « question de l’Islam » en Europe.

De même, quand on compare le nombre de réfugiés syriens en Jordanie, au Liban et en Turquie et le chiffre dérisoire de ceux qui veulent entrer en Europe, on serait aussi bien fondé à dire : « il n’y a pas de crise des réfugiés, ni en Europe, ni en France ». Seulement des pratiques étatiques barbares. Mais les chiffres, les données, les analyses rationnelles n’ont aucune force quand le pouvoir de poser les questions est entre les mains de ceux qui ont tout intérêt à distraire de la question centrale de notre époque : la crise de la forme travail.

C’est pourquoi le mouvement en cours revêt une importance cruciale en ce qu’il donne une chance de rompre avec des décennies de domestication des esprits, que la récente séquence attentats-état d’urgence menaçait de conduire à des conséquences graves pour longtemps.

D’un côté, tout ce que le pays compte de V.I.P. politico-médiatiques, entonnant ce mantra qui leur a si bien réussi jusqu’à présent de la « défense de l’emploi », de la « lutte contre le chômage », au nom de quoi il s’agirait de construire une société où le travail serait à la fois pulvérisé, saupoudré sur toute la vie, et transformé en denrée rarissime pour laquelle il faudrait accepter toutes les humiliations et toutes les bassesses pour en avoir.

De l’autre, des salariés, des chômeurs, et toute une jeunesse qui sont las de ce chantage permanent. Le fait qu’ils soient descendus dans les rues en se fichant éperdument de l’état d’urgence est déjà en soi une victoire contre la politique de la peur. Le fait que le gouvernement n’ait pas osé l’invoquer pour tenter de gêner le mouvement montre d’ores et déjà que la peur a changé de camp.

L’impuissance à poser d’autres questions que celles des dominants n’est pas seulement un phénomène mental. Elle est inséparablement une réalité pratique. Réfléchir aux bonnes questions que nous voudrions poser à ce monde nécessite de faire un pas de côté, pour échapper aux maîtres des écrans. Tenir des manifestations d’une importance dont on n’osait rêver dans le climat actuel, re-décorer plaisamment des vitrines, bloquer des lycées, tenir des assemblées générales n’est qu’un premier pas pour nous ressaisir du pouvoir de poser les questions.

[1Et que l’immense majorité, sinon la totalité d’entre elles ne sont nullement des pauvres choses contraintes à s’accoutrer ainsi par des prédicateurs ou des proches, mais sont dans une démarche hypermoderne d’affirmation de soi (voir Raphaël Liogier, La guerre des civilisations n’aura pas lieu, pp. 132-133)

[2Malgré la fatwa lancée sur ce mot jusque dans certaines franges contestataires, au nom du fait qu’il aurait été utilisé par des islamistes. Mais, de même que je ne vois pas pourquoi je devrais renoncer au mot « oligarchie » pour désigner le stade actuel de concentration des pouvoirs dans le capitalisme tardif au motif qu’il a été utilisé par les antisémites (et l’est sans doute encore par certains d’entre eux), je ne vais pas me refuser de voir que la phobie de l’islam est le visage moderne (c’est-à- dire sous des masques « féministes » et « laïques ») de la haine des immigrés en général et des arabes en particulier.

[3Soyons clairs : le problème, ce n’était pas que Kamel Daoud parle de la misère sexuelle spécifique aux terres d’Islam : elle existe bel et bien, comme il existe une misère sexuelle spécifique aux terres d’Europe plus ou moins déchristianisées (pour une femme se retrouver seule au milieu d’une bande de hooligans alcoolisés ou à la fête de la bière n’est pas recommandé). Ce qui était insupportable, c’est qu’il éprouve le besoin d’éditorialiser en amalgamant l’arrivée des réfugiés et cet épisode de violences immondes contre des femmes. La suite a montré que presque tous les agresseurs n’étaient pas des réfugiés récents, mais des petites bandes de voyous marocains qui ont surtout cherché à voler. Et que Daoud ait conclu à la nécessité d’éduquer ces imprésentables réfugiés me fait irrésistiblement penser à ces bourgeois juifs bien installés dans la culture française qui fronçaient le nez, dans les années 30, en voyant débarquer les juifs d’Europe centrale trop pittoresques à leurs yeux.

Serge Quadruppani en attendant que la fureur prolétarienne balaie le vieux monde, publie des textes d'humeur, de voyages et de combat, autour de ses activités d'auteur et traducteur sur https://quadruppani.blogspot.fr/
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