Cher.es auteur.ices,

À vous qui quittez aujourd’hui Grasset avec bruit et fracas
[Désarmer Bolloré]

paru dans lundimatin#517, le 27 avril 2026

Au mois d’octobre dernier, nous avions publié « Chère Auteurice », une lettre et un bilan d’étape de la campagne Désarmer Bolloré qui encourageait, entre autres choses, les auteurices à déserter le groupe Hachette et donc l’empire Bolloré. Tout le pataquès autour du limogeage d’Olivier Nora et l’annonce par de nombreux auteur de leur volonté de quitter Grasset méritait bien une nouvelle missive. Qui sait, déserter pourrait être un premier pas vers désarmer ?

Cher.es auteur.ices,

À vous qui quittez aujourd’hui Grasset avec bruit et fracas.

À vous qui criez aujourd’hui votre défense du pluralisme, qui dénoncez des « atteintes à la liberté liberté d’expression », qui pointez du doigt un « autoritarisme » et pour certain.es même un fascisme. À vous et à tout.es, celles et ceux qui s’insurgent avec vous sur les plateaux télé, aux micros des radios et dans la presse mainstream.

À vous que nous interpellions en septembre dernier pour vous appeler à déserter et à rejoindre de tout votre pouvoir symbolique et économique la mobilisation contre la « guerre idéologique » de Vincent Bolloré. Vous auriez pu sortir la tête haute de cette histoire. Des centaines de lectrices vous l’ont demandé. Et on aurait pu le faire ensemble. Mais vous nous avez rendu du silence, des fins de non-recevoir et des réactions outrées. Vous vous retrouvez à faire six mois plus tard ce que vous refusiez catégoriquement. C’est ballot.

Vous ne serez pas les héroines de cette histoire. C’est trop tard. Ou peut être trop tôt si elle ne fait que commencer. À vous de voir ! Nous avons quelques pistes à vous proposer parce que déserter peut être le premier pas vers désarmer.

Où va-t-on quand on déserte ?

Pourquoi votre indignation publique arrive si tard ? Rien de bien nouveau sous le soleil depuis le rachat d’Hachette par Bolloré - il y avait déjà tant de preuves de sa volonté de nuisance partout où il était passé. Quand la diffusion du JDD et de CNews a été imposée dans les locaux d’Hachette, ou quand les conditions de travail des salarié.es de Hatier ont été piétinées. Quand Lise Boëll a été nommée à la tête de Fayard après le limogeage de Sophie de Closets. Quand le livre de Jordan Bardella a été annoncé, rompant avec la tradition éditoriale qui refusait l’accès de représentants du RN/FN à des maisons de renom.

Il nous semble bien navrant mais peu surprenant que cette indignation publique commence lorsque ces menaces sont à une poignée de main de vous toucher. Peu surprenant que vous nommiez enfin les choses pour ce qu’elles sont quand elles s’introduisent dans vos cercles mondains. Peu surprenant que vous vous activiez seulement lorsque l’hubris de votre tout nouvel ennemi vous oblige à réaliser que votre stratégie de la passivité ne vous protègera plus.

C’est triste de partir pour qui est Olivier Nora et pas pour ce que fait Vincent Bolloré. Si ce premier était resté, que se serait-il passé ? Combien de couleuvres encore avalées ? Vous nous donnez ainsi la preuve que ce sont vos intérêts de classe qui font autorité, et pas les arguments de celles et ceux qui vous lisent, de celles et ceux qui font vivre vos livres, ou de celles et ceux avec qui vous partagez votre métier. Vous nous donnez aussi la preuve qu’après tout cela, c’est toujours Vincent Bolloré qui impose le rythme, qui dicte vos faits et vos gestes.

Malgré tout, cela nous semble être une victoire. Dans le combat antifasciste, combat existentiel pour tant d’entre nous, nous savons qu’il ne nous est pas toujours donné de choisir les termes selon lesquels notre adversaire subit des revers. Nous savons qu’il faut s’en réjouir. Nous savons que vous infligez aujourd’hui un coup symbolique et économique sévère à Bolloré. Donc nous nous réjouissons.

Mais aussi nous vous demandons : et maintenant, qu’allez-vous faire ? Que pouvons-nous ensemble ?

Comprenez qu’un soupçon demeure : tenir une ligne commune entre Bernard-Henry Lévy et Frédéric Beigbeder, c’est à se demander où ça peut bien aller. La situation est trop fracassante, le pavé est trop gros et la mare trop agitée. Mais qu’adviendra-t-il de ces beaux discours et de ce qu’ils exigent une fois l’agitation médiatique retombée ?

Peut-être assiste-t-on au mercato éditorial du siècle. C’est dans les moments où il y a du jeu et du mouvement que les prises de positions sont les plus importantes, où les tenir est primordial. Défendre “la liberté d’expression” ou “la démocratie” demandera plus que des formules incantatoires et plus que de reprendre, au détour d’une phrase, les propositions concrètes que beaucoup dans le monde du livre portent depuis longtemps.

On a déjà dit quelque part que le problème n’était pas que Bolloré possède Hachette mais que quelque chose comme Hachette existe. Partir dans un autre grand groupe éditorial, c’est toujours risquer de se retrouver dans la même position intenable. Voire de se faire (encore) racheter par Bolloré. Il serait temps de s’attaquer à la possibilité même d’un pouvoir de nuisance. Ce pouvoir porte un nom : c’est la concentration médiatique et éditoriale.

Où va-t-on quand on déserte ? Si pour fuir un piège, on se jette dans un autre, peut-être que ça n’en vaut pas la peine. Identifier le terrain ennemi et ses logiques mortifères peut amener à ne pas reproduire les mêmes erreurs. L’édition indépendante a ses défauts et son manque d’argent, mais a le mérite de tenter un ailleurs. Dans cette époque où l’uniforme se fait de plus en plus autoritaire, c’est précieux et ça doit s’amplifier. Il existe tout un maillage de personnes et de lieux qui veulent faire vivre les textes hors du joug de l’économie. Rejoignez-le ! Nous nous tenons à disposition pour fabriquer ensemble ces filières de désertion.

Du mot “fascisme” et de ce qu’il engage

Quand, dans votre tribune, vous parlez de cet « autoritarisme » ou de cet « illibéralisme » vous parlez à demi-mot de ce que nous dénonçons depuis le début : Vincent Bolloré promeut et expérimente dans son empire culturel et médiatique ce qu’il souhaite et anticipe pour notre société : le fascisme. Et c’est ce qu’il a déjà fait en Afrique de l’ouest. Il ne fait qu’importer en métropole ses stratégies de colon.

Il y a des mots qui engagent. Des mots qui, une fois prononcés, ne peuvent pas laisser comme avant. Radicalement. Il est impossible de dire « ceci est du fascisme » et de reprendre ensuite tranquillement sa route. De continuer à écrire et publier comme si de rien n’était. Il est des mots qui déplacent et amènent à lutter.

Alors, nous vous demandons : serez-vous avec les membres de l’éducation nationale qui alertent de la menace d’ingérence sur les manuels scolaires, dont plus de 50 % du marché est détenu par votre nouvel ennemi ? Serez-vous avec les cheminots qui refuseront les campagnes de pub du prochain livre de Jordan Bardella dans les gares ? Allez-vous vous exprimez contre l’expulsion des élèves et collaborateur.ices non-blancs de l’Ecole Supérieure de Journalisme ? Serez-vous aux rassemblements organisé.es par les libraires qui se font attaquer et harceler par l’extrême droite ?

En 1968, sentant que quelque coups décisifs étaient en train de se jouer contre le pouvoir, quelques autrices de littérature et de théorie se sont demandées comment participer au mieux au mouvement en cours quand on manie mieux les mots que les pavés. Leur solution a été de fuir leur rôle d’autrices pour mieux se fondre dans le tumulte des vies en luttes et parier sur la possibilité de la rencontre. Mascolo, Duras, Sarraute, Maurice Nadeau, Maurice Blanchot, J.-P. Faye et Claude Roy ont certes écrit “soyons réalistes, demandons l’impossible” mais aussi “nous sommes tous la pègre”. Il serait temps de relire l’histoire du comité d’action Etudiants-Ecrivains.

Un.e auteur.ice n’est pas seul.e avec son texte. Entre scribe de l’époque qui le voit advenir et maillon de la grande chaine qui le fait publier, c’est une place qui permet autant qu’elle empêche. Résister vraiment à Bolloré, c’est faire exploser la clôture du texte, la notabilité qu’il produit et rejoindre le tissu de toutes celles et ceux qui combattent pied à pied depuis leur lieu de vie ou de travail. Et depuis ces endroits, y faire circuler largement d’autres paroles.

Nous avons besoin de vous et des vos compétences littéraires. Voilà une petite série d’invitations auxquelles nous vous attendons :

Pour être au côté des petit.es auteur.ices, des primo-écrivain.es, celleux qui ne se sont pas encore « fait un nom ». De celleux qui vendent leur force de travail, les invisibles de la chaîne du livre, les petites mains : fabriquant.es, maquettistes, imprimeur.euses correcteur.ices, traducteur.ices, employé.es des entrepôts de la distribution, employé.es de la diffusion, libraires, et tant d’autres encore, même au-delà de notre « monde du livre ». Pour toutes ces personnes pour qui prendre position équivaut souvent à risquer son emploi et avec, ses conditions matérielles d’existence. Avec votre notoriété, vous pouvez les aider à déserter.

Pour être aux rassemblements organisés par les 279 employé.es de Prisma Media (sur 600 !) menacé.es par un plan de licenciement dans le même groupe que vous quittez aujourd’hui (Louis Hachette Groupe).

Pour êtres avec les employé.es d’Hatier s’iels se mobilisent à nouveau contre la dégradation de leurs conditions de travail. Pour être sur les piquets de grève dans les entrepôts d’Hachette Distribution lorsque des licenciements ne manqueront pas d’arriver.

Pour faire fermer, par tous les moyens nécessaires, les médias Bolloré qui répandent le racisme avec une virulence de plus en plus criante.

Pour être avec les paysannes cambodgiennes et camerounaises qui se font voler leur terres et leurs vies par la Socfin, la société d’huile de palme de Bolloré.

Nous avons tant d’occasions de nous revoir. Histoire de montrer qu’on ne déserte pas Bolloré seulement avec une tribune, mais en désarmant son empire partout où il croît.

À vite,

Bisous
 

La campagne pour Désarmer Bolloré

 

 

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