Avatar ou le triomphe de notre civilisation

Quand les dragibus ont goût de cadavre

paru dans lundimatin#517, le 27 avril 2026

Des millions de cinéphiles se sont rués dans les cinéma pour voir Avatar 3, il faut bien dire que ce n’est pas tous les jours que l’on peut voir un film ayant coûté 450 millions de dollars. Il y a quelques semaines, nous avions publiés une recension peu enthousiaste du troisième volet de James Cameron [1] qui voyait dans l’usage de l’IA, le degré 0 du cinéma. Cette seconde critique trouve au contraire qu’Avatar est une franche réussite, un triomphe même, celui de notre civilisation.

Ça commence, l’écran géant s’assombrit, le bruit des publicités laisse place à un grand silence. Nous connaissons la raison de notre présence. Nous répondons à une promesse, celle que les trois heures quinze qui vont suivre nous transporterons loin de notre quotidien, et surtout qu’on en aura plein les mirettes, de créatures fantastiques et de paysages 3D à vous décoller la rétine. On en bave, littéralement, comme au Burger King ou au début d’un film porno, de pouvoir s’en mettre plein la gueule, de s’émoustiller les sens pour pouvoir lâcher une fois rassasiées « Putain, c’était sale mais bon ». Pourtant, lorsque nous sortons de la salle repues d’images et les dents encore collantes de dragibus, quelque chose cloche. Une sensation d’acuité surprenante, rien d’anodin, un mélange de satisfaction et de vertige plane autour de nous, comme si on venait de mettre en image sans le nommer un sentiment partagé. Que vient-il de se passer ?


Évidemment que nous connaissons cette famille, la famille Sully. La famille Sully, elle part en Renault Espace payé à crédit pour ses vacances dans le sud, elle est traversée de conflits générationnels, de scènes de ménage, et même si le deuil secoue un peu, celui de Neteyam, chacun reste bien à sa place. Un père distant, qui part à la pêche aux flingues sans mot dire, une mère guerrière mais dévouée et recluse dans un silence chargé de douleur, des adolescents incompris. Cette famille, c’est la nôtre, à toutes, c’est une cellule nucléaire fermée et nocive. Et que ce film nous la mette sous les yeux des heures durant pour la critiquer plus ou moins subtilement n’est pas intéressant. Là où il y a du gras, c’est lorsque nous voyons ce groupe lointain, sur une autre planète littéralement, qui devrait être une ouverture vers autre chose, vers une communauté dont les liens dépassent les cadres que nous connaissons, rejouer exactement tous ce que nous haïssons en nous-mêmes. Que l’éducation de nos enfants soit une corvée chargée d’incompréhension mutuelle, que nos liens avec nos géniteurs soient rigides, hiérarchiques, et que tout cela mijote en huis-clos en alternant conflits et excuses larmoyantes, c’est une affaire ; que nos icônes culturelles comme ce film se retournent sur elles-mêmes sans jamais affirmer une proposition nouvelle, sans jamais se détourner d’un modèle moribond, ici la famille, c’en est une autre.

Et c’est à ce moment que cela devient peu ragoûtant. L’importance supposée des liens du sang justifie le développement d’une relation étrange entre Spider, une sorte de rasta blanc, et son père biologique réincarné en Na’vi, le colonel Miles Quaritch. Dans une sorte d’adoration de la relation père-fils, l’un et l’autre s’épargnent et s’attirent mutuellement en rejouant l’éternelle rengaine « je suis ton père » de la science-fiction du siècle dernier. Mais surtout, cette importance accordée aux liens du sang nous ferait presque oublier que s’ils ne sont pas directement frères et sœurs, Spider et Kiri ont néanmoins les mêmes parents adoptifs, Jake et Neytiri. Il y a de quoi être perplexe donc lorsqu’on voit à l’écran ces deux step bro et step sis s’embrasser avec une candeur enfantine. Sentiment étrange mais honnête, car à voir comment ce fantasme est joué et rejoué sur les sites pornos, backrooms des fantasmes masculins occidentaux, on se dit que le film a sûrement plus raison qu’il ne le sait lui-même en nous montrant cette image. C’est de ça dont il s’agit, il ne cherche pas une ouverture, si ce n’est une issue de secours en dehors de notre civilisation morte et pourrissante, mais il l’expose sous toutes les coutures. La famille en est une cellule fondamentale, nous sommes servis avec les Sully.


On commence à voir vers où on nous entraine, une fois qu’on entend ce qui se joue avec les Sully qui nous retartinent la famille nucléaire, ses dysfonctionnements et les désirs incestueux qu’elle génère en huit-clos. Mais au-delà de ce stéréotype particulier il y a à plus grande échelle toute la structure du film, la manière dont il construit son monde, Pandora, et celle dont il le dévoile au spectateur.

Pandora est un monde vierge totalement mécanique, où les événements suivent toujours la même rythmique bien huilée, celle d’un va-et-vient poussif. Il ne faut pas seulement remarquer l’absence d’inventivité en termes de scénario, mais plutôt apprécier pleinement le mouvement saccadé qui nous balance d’une scène d’action à une scène de bilan, toutes minutieusement chronométrées. Et c’est de là d’où vient l’exploit, réussir à faire planer l’ombre de l’ennui malgré une débauche de retournements de situations et de péripéties plus improbables les unes que les autres. L’évasion de Jake de Bridgehead City, la ville industrielle des colons humains, en donne un bon exemple en concentrant en quelques minutes un nombre d’incohérences qui aurait de quoi faire rougir un mythomane. L’ellipse clôturant la scène vers un vol paisible pour rentrer au bercail achève de nous convaincre que les protagonistes n’ont vraiment rien à craindre, quels que soient les drames susceptibles de leur arriver pour l’heure restante avant le générique. On assiste ainsi tout au long du film à un enchainement schizophrénique de tableaux qui tentent tous, avec succès ou non, de nous faire frissonner en nous arrachant chacun à leur manière un sentiment quelconque, un semblant de peur, de colère ou de joie, en nous saucissonnant dans un récit pulvérisé et dénué de continuité.

Dans ce monde artificiel, on veut nous vendre la fable d’un peuple autochtone vivant en harmonie avec son environnement. Là encore, il ne s’agit pas réellement d’opérer un quelconque décentrement, de nous sortir de nous-même en tant qu’occidentaux et d’entrevoir une altérité forte en découvrant le rapport des na’vis à leur monde. Non, sur Pandora, les humains et les na’vis ne sont pas fondamentalement opposés : les premiers agissent de manière brutale en ayant pour seul manifeste une optimisation totale, quitte à consumer ce qui leur passe sous la main ; les seconds suivent une voie marquée par les traditions et leur respect, mais n’excluent pas pour autant l’asservissement du vivant. Pour exemple les montgolfières des marchands na’vis, des sortes de géantes méduses volantes dont on imagine que si elles n’étaient pas captives elles feraient autre chose que de tirer des caravanes volantes à longueur de journée. On ne se méprend pas, l’os à ronger n’est pas que les na’vis se servent d’autres espèces sur leur planète, car la domestication n’est pas nécessairement un asservissement, mais plutôt que chacune de ces interactions trahisse à sa manière un état d’esprit, une appréhension des formes de la vie comme des moyens de servir ses fins ou comme des jouets dispensables. De quoi ne pas trop se sentir dépaysés, et on comprend déjà mieux pourquoi les scènes où les jeunes na’vis font des backflip depuis le dos de tulkun nous rappellent autant le souvenir d’enfance de cette après-midi à Aquaboulevard. Des chevaux qui se font étripailler sur les plaines de Waterloo pour les guerres des hommes ou des ikrans cramés au napalm dans une indifférence générale, de la Terre à Pandora on reste solides sur nos appuis.


C’est en posant ce tableau, celui d’un monde artificiel domestiqué par des humanoïdes incapables de proposer autre chose que ce que nous sommes déjà dans ce que nous sommes de mauvais, que nous pouvons taper dans le noyau dur.

Rappelons de quoi il s’agit à l’origine : c’est un récit de transition, celui de Jake venu d’une Terre surpeuplée et invivable pour aider à la soumission des autochtones sur Pandora. Il y découvre par le biais de son avatar une nouvelle manière de vivre et s’éprend de Neytiri, avant de devenir pleinement na’vi lors de la mort de son corps humain. L’ambition du film au-delà du divertissement est de montrer une nouvelle voie, de nouvelles possibilités de changer pour le mieux, et de faire face à une adversité brutale sans s’abaisser aux moyens qu’elle emploie pour nous nuire. Mais ce sont les représentations qui nous ont ellesmêmes conduit au désastre actuel qui prétendent nous en sortir. Jake n’est pas devenu autre chose, il a mué et le monde occidental qu’il apportait avec lui s’est injecté dans un nouveau corps, agile, numérique, séduisant, « exotique ». La rencontre avec une altérité radicale n’engendre jamais de changement profond sur Pandora. La scène où Jake en appelle à Eywa, une entité divine vénérée par les na’vis, pour le conseiller lorsqu’il hésite à tuer son fils Spider résonne avec notre imaginaire simplement en replaçant dans un décor 3D une scène de l’ancien testament. Encore et toujours le même reflet poussiéreux qu’on contemple dans le miroir en se touchant. Le film nous promet l’inconnu, et le tout a un air de déjà-vu.

Plus encore que de rejouer des tableaux bibliques, on s’aventure sur le terrain d’une proposition spirituelle : imaginer un réseau reliant toutes les formes de vie sur Pandora. Eywa y existe comme un tout supérieur à la somme de ses parties. Nous sommes gavés, nous vivons isolés, notre quotidien ne connait pas le sacré, et une fois encore, en essayant d’être l’imaginaire où ce vide est comblé, Pandora trahit surtout l’incapacité de l’occident à répondre à sa propre faillite. En lieu et place d’une spiritualité renouvelée, le film ne fait que mettre en scène le réseau même qui fait peser sur nous solitude et misère collectives. Privé d’un sens politique et enraciné dans une communauté inexistante, la spiritualité na’vi est un lifestyle pour jeune adulte blanc éco anxieux en passe de devenir cadre supp branché et désireux de faire des câlins aux arbres. Pire encore, on comprend qu’Eywa est une sorte de cloud stockant les consciences des na’vis défunts. Un enfer digital, digne des rêves humides les plus fous des technos de la Silicon Valley, et où le deuil pourtant si présent dans le film semble incompréhensible alors que la vie éternelle n’est plus qu’une question de plan de réalité. Être dans le monde ou dans le cloud, faire une réunion zoom avec ses ancêtres sur huit générations, mais quoiqu’il arrive refuser la mort, contourner la perte, être intouchables à jamais.

Pouvoir se concevoir comme la part indicible d’un ensemble plus vaste que les limites imposées par la fiction d’une intériorité propre, cela nécessite d’accepter que sa propre fin soit le commencement d’autre chose, que je ne suis jamais née, que je est une vue de l’esprit trompeuse qui appauvrie notre existence. Le refus de la mort est l’inverse même de toute spiritualité, et de tout mystère surtout. Car Pandora est un théâtre d’opération. Celui des hommes venus piller ses ressources, mais celui surtout d’une traque sans pitié du mystère. On nous montre, absolument tout, car c’est là d’ailleurs la prouesse revendiquée du labeur. Montrer plus vrai que le vrai, jusqu’à la moindre gouttelette d’eau en 4k sur le visage d’un na’vis aussi expressif que nature. Tout exhiber, donner un visage à la déesse Eywa, ego trip ultime qui fait du na’vi la mesure de son monde en le dotant d’un dieu à son image, qui nous assure que quoi qu’il advienne, quels que soient les nouvelles voies d’existence disruptives que le marché international devenu universel nous proposera, le client y sera toujours roi, on restera toujours d’une planète à l’autre le nombril de l’univers.

Et c’est là qu’est la justesse de ce film, dans l’instantané parfait qu’il fait de l’avancement de la décomposition dans laquelle on baigne. Certes en promettant de nous sortir de là, du moins en proposant un imaginaire pour nous régénérer, il refait simplement le packaging de la même pourriture qui nous empoisonne aujourd’hui, mais il nous l’expose malgré lui avec beaucoup d’honnêteté. Pandora nous montre le monde que nous avons créé, un monde artificiel, où l’on voit tout sans rien sentir, un monde au centre duquel nous nous sommes placés en despotes voraces, et où le vivant nous est soumis de droit divin sous toutes ses formes. Les na’vis sont la part de nous-même qui souhaite la perpétuation de notre ordre moribond selon des modalités renouvelées, décarbonées, durables, soutenables. Et leurs croyances sont celles qui nous pressent à continuer le massacre : croyances en notre propre ego, en des liens numérisés, croyances dans le refus de la mort et du mystère.


Ce qu’il vient de se passer, c’est un agencement particulièrement vrai, et il y a donc de quoi être reconnaissant envers ce film. On peut se dire que ça part trop loin, que c’est du délire, qu’il s’agit juste d’un énième blockbuster que l’on a toute vu et que l’on a déjà toute oublié. Mais en étant dans cette salle, assis à regarder un film ayant coûté quatre-cent cinquante millions de dollars et faisant la promesse d’en rapporter au moins quatre fois plus, pendant qu’un de nos semblables meurt de froid ou de faim dans une indifférence totale à la sortie du ciné, on assiste bien en mangeant des haribo au triomphe de notre ordre de domination. Le triomphe de notre civilisation, qui au-delà de générer un amas de douleur inimaginable, entend se perpétuer par son auto-négation. Me myself and I. Plus grand succès jamais enregistré au box-office, Avatar met de nouveau sous nos yeux indulgents le spectacle de notre incapacité à créer un imaginaire qui nous dépasse. Si on pense que la science-fiction n’est qu’une affaire d’anticipation, alors c’est une réussite : en posant les bases dès 2009 avec le premier film, on nous donne aujourd’hui ce que l’intelligence artificielle promet de mieux faire que nous demain, un raisonnement sans vie en guise de scénario et une soupe nauséeuse de pixels et de sons pour les images et la BO de notre existence. Il n’y a pas à s’outrer de l’engouement actuel pour les IA et à s’offusquer de la nature de ce qu’elles génèrent. Leur fonctionnement, une compilation pseudo-objective moyenne d’un amas de données, a si bien synthétisé notre idéal civilisationnel que le nec plus ultra de notre culture de masse, un film entièrement réalisé par des humains en chair et en os, pourra bientôt être comparable avec les contenus qu’elles produisent à la chaîne.

Notre monde est mort, nous l’avons tué et ses restes nous intoxiquent, mais nous débordons de talent en matière de maquillage. Nous continuons à exhiber son macchabé repoudré. Le subterfuge ne trompe personne, mais suffit à ce que les unes les autres on fasse comme si nous allions pouvoir continuer ce petit jeu indéfiniment. Avatar 3, c’est une énième tentative de nous jeter de la poudre aux yeux, mais l’odeur ne trompe pas c’est celle d’un cadavre. Celui de notre civilisation, qui n’en finit pas de pourrir mais auquel on s’est attachées comme des nécrophiles. Il n’y a pourtant pas de fatalité, nous ne sommes pas condamnés à jouir de ce qui nous nuit. La science-fiction, c’est donner forme à nos désirs pour alimenter notre devenir commun. Nous créons sans cesse d’autres mondes en puissance, à nous d’engendrer un imaginaire fort de la différence et de nous donner les moyens de le voir advenir.

Alphonse

[1Le second volet ne nous avait pas beaucoup plu non plus : voir Asterix 5 et Avatar 2, actualité du spectacle.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :