La plage a trouvé ses habitants de la saison. La température désormais chaude de cette fin de matinée du début du mois de juillet en fait un endroit particulièrement apprécié par ceux qui veulent goûter un peu de temps libre. Et le reflux saisonnier de l’activité économique s’observe effectivement, sur le littoral.
L’eau de la côte nord de Bretagne offre aussi un remède particulièrement revigorant à la langueur menaçante de cette journée qui pourrait être caniculaire. Les muscles du nageur se raidissent au contact de celle-ci, aussi fraîche que salée. Il sent ses vaisseaux sanguins se rétracter. Le temps de l’adaptation, l’eau lui semble hostile. Pourquoi s’arracher à l’agréable tiédeur des rayons solaires pour s’infliger ça ?
Du rivage, l’eau est pourtant très attirante. Elle libérerait de la pesanteur ce corps que la chaleur alanguit. En s’approchant, il la découvre translucide. Ses habitants, coquillages, crabes, crevettes et petits poissons, aiguisent une curiosité enfantine qui permet de se décentrer un peu pour anesthésier la sensation de froid, particulièrement aux extrémités. Progressivement, vient ce moment où le spectacle l’emporte sur l’inconfort du spectateur. Le corps du nageur a fait ce qu’il avait à faire, l’adrénaline aidant. Il ne reste qu’à finaliser l’ablution en immersion complète. Il faudra encore quelques instants pour que le déplacement du sable à l’eau n’apparaisse plus comme une absurdité.
Mais ne hâtons pas les choses. Si sa persévérance permet désormais au nageur la position horizontale, la nage est encore malaisée. Le froid comprime la cage thoracique qui n’a pas eu le temps d’augmenter son débit. Le souffle est court. Le rythme cardiaque est élevé, relativement au faible effort produit. Le coeur et les poumons doivent oxygéner des muscles raidis par des vaisseaux sanguins rétrécis. Les articulations aussi manquent d’amplitude, rendant les premiers mouvements natatoires courts et disgracieux. Le nageur se sent comme un lourd tronçon et ses bras sont des rames maniées maladroitement par un rameur trop faible pour leur poids. Dans ses souvenirs, il nageait mieux que cela. Mais patience, le corps sait ce qu’il a à faire, il suffit de lui laisser le temps.
Le nageur n’a rien à craindre. Il a dormi convenablement ces derniers jours. Il ne s’est pas fatigué outre mesure, et le petit déjeuner n’a que deux heures – il fut suffisamment copieux pour se prémunir de l’hypoglycémie, de l’hypothermie. La mer est calme, le courant négligeable pour l’instant. Il mobilise son cœur, ses os, ses muscles, ses articulations, à même une alternance de crawl et de dos crawlé utile pour soulager le souffle. Ils vont répondre. D’abord, un timide relâchement qui permet de tourner plus aisément le bras autour des épaules. Ensuite, le mouvement respiratoire s’amplifie. Respirer en trois temps devient confortable. Il est même possible d’augmenter un peu la fréquence.
Une rythmique se met en place. Maintenant, c’est une ample inspiration qui soulève le buste du nageur. Son coude s’élève d’autant plus dans les airs que le coude opposé s’enfonce avec fermeté sous l’eau, conférant un appui propulsif assuré. L’envol du coude se termine au-devant du nageur. Le relâchement permet alors l’amplitude. Simultanément, le bras opposé termine sa poussée. La main frôle la hanche, voire la cuisse, lorsque les jambes propulsent suffisamment pour soulager le bras dans cette poussée. Puis le bras qui vient de pousser s’élève à son tour et un nouveau cycle commence. Ce bras qui s’est contracté pour pousser doit maintenant se relâcher pour permettre un retour aérien plus ample et plus aisé. Un nageur en forme sait alterner ces phases de contraction et de relâchement.
La respiration aussi a sa cadence. Le nageur ne peut éternellement rester en inspiration, il risquerait de s’y noyer. Il doit donc expirer. Or si l’inspiration tend à le soulever, l’expiration produit une petite chute (lorsqu’on apprend à flotter, il faut inhiber les réflexes engendrés par l’impression de chute que l’on ressent lorsqu’on s’allonge dans l’eau). Le nageur sait qu’il ne faut pas lutter contre cette baisse de la ligne de flottaison. Il lui faut plutôt appuyer un peu plus, sur un ou deux battements des jambes, pour ne pas perdre trop de vitesse avant de regonfler ses poumons. L’exercice de la nage devient alors compatibilisation de tous ces rythmes : celui des bras, des jambes, du corps qui flotte et de l’état de vigueur du nageur. Voici ce dernier devenu « corps à l’effort ».
Mais si la mer le porte, le soulageant de la gravité, elle le freine aussi. Elle retient la vitesse qu’il crée et pourtant, c’est sur elle qu’il s’appuie pour se propulser. Elle est celle qui requiert son effort. Soudain, d’ailleurs, il prend conscience que c’est lui-même qui en vient, avec elle, à réclamer son propre effort. Loin du bord, il n’est plus porté par le confort que l’économie octroie à ses sujets – il n’est plus soulagé de lui-même. Et détaché du bord où sont amassés tant de gens, il sent qu’il échappe peu à peu à la massification ambiante – aux expériences uniformisées. En réalité, à même l’effort, il vit une expérience de pleine présence à soi. Sa solitude participe même à construire une singulière intériorité, et qu’il voudrait partager.
Cette intériorité ne signifie certes pas séparation d’avec l’extériorité. Son déplacement marin devient tout au contraire présence à la mer. En elle, d’ailleurs, point de chemin tracé. Il doit avancer comme il peut. Evidemment, il va vers cet îlot, là-bas, mais c’est à lui de trouver comment faire. A lui de gérer la flottaison et de la lier à des courants qui s’avèrent désormais un peu plus forts. Il construit son sillage à même son avancée. Et l’horizontal singulier échappe plus encore à la verticalité partagée de la massification.
Idem du point de vue du temps. Au cœur du cycle de nage, chaque position actuelle du membre en mouvement est autant l’expression des choix de placements antérieurs que la préparation des positions futures. Le temps devient donc adéquat, à la mesure de la nage et du nageur, dans sa physiologie et son histoire. Le nageur a l’impression de s’être approprié le temps autant que ce dernier l’exprime. Ceci ne pourrait s’écrire qu’avec une grammaire qui admettrait la stricte équivalence du sujet et de l’objet.
Sa liberté est ainsi le produit d’une tentative dérisoire et néanmoins joyeuse d’appropriation réciproque du monde et du nageur. Il nage sur la mer autant qu’il lui semble être nagé par la mer : du fait d’un ajustement constant, il y a une intimité entre les deux. Et ceci lui semble aller, du plus profond qu’il est possible, contre le désir compulsif de transformer la mer pour l’exploiter – de modeler le monde à son image.
Mais la profondeur de la mer diminue bientôt. L’îlot est atteint. L’objectif réalisé marque la fin d’une expérience spirituelle. C’est une déception. Et pourtant, ce qu’il vient de vivre ne pouvait être un objectif, sous peine de ne pas advenir : il fallait bien viser l’ilot, pour la vivre, cette expérience. Elle est le fruit d’une ouverture autant que d’une aventure – une disponibilité effective et une ouverture à sa survenue. Dans cette disposition, il pourra explorer l’îlot, ou le reste du monde, au plus profond.
Jean-François Le Borgne






