« Un feu de poubelle c’est important »

Dans un lycée de Seine-Saint-Denis, une rentrée peu ordinaire

paru dans lundimatin#539, le 26 octobre 2026

Que se passe-t-il dans la tête et dans les corps des enseignants lorsque leurs élèves se font harceler par la police, brutaliser par la répression ? Il s’éprouve quelque chose comme de la fébrilité mais aussi du courage et de la solidarité. C’est ce que raconte, ici, une professeure de Seine-Saint-Denis.

Un feu de poubelle, c’est important. C’est un feu de paille qui appartient à un•e adolescent•e. Un•e adolescent•e s’étant levé•e ce matin et n’ayant rien qui ne lui appartienne d’autre que son corps et sa famille. Alors, ce matin, c’est un feu de poubelle qui lui appartient.

Je ne me nourris plus que de café et de beurre de cacahuètes. Je fixe le mur pendant des heures, je zone sur WhatsApp, j’épluche des brochures. Je dors beaucoup. Je regarde des vidéos. Nos élèves interpellés et frappés. Je lis les rapports de visite des avocats au dépôt de Bobigny, j’attends que X et Y sortent du tribunal. Je lis les messages nous informant qu’un tel a été perquisitionné ce matin, chez sa mère, et emmené au réveil au commissariat. Je lis, chaque matin, le bouleversement des vies.
Je ne les connais pas. Je suis prof depuis trois semaines. Je n’ai pas eu le temps. Pas eu le temps avant le blocus, avant la charge, avant un lundi matin de septembre, gris et doux.

Lundi matin, au loin, la fumée des poubelles qui brûlent. Le brouhaha de la rumeur collective. Je me glisse dans la foule, me noie dans la cohorte joyeuse des élèves, auprès de mes collègues. On discute, pour une fois, on a le temps, on ne s’essouffle pas dans nos quotidiens étouffés. On se rencontre, on rigole, on veut autre chose.
Mais on a pas le temps, si peu de temps avant la charge, soudain, nos corps sous les matraques, mon corps contre les boucliers, on prend tarif, ils appuient sur nos corps, coups de boucliers, ils poussent, ils nous écrasent. J’étouffe. J’ai peur. Je suis sidérée. Un élève plaqué au sol, menotté dans le dos, trois hommes armés autour de lui, un homme des forces de l’ordre me demande de reculer, un homme que je n’ai jamais vu me pousse sur la poitrine, je repousse son bras, lui dit de ne pas me toucher, il continue de s’approcher de moi et de me pousser, je répète, je lève les mains, je répète de ne pas me toucher et de ne pas toucher l’élève.

Résigné au sol, extrêmement calme, la joue gauche contre le bitume. Il est emmené dans une voiture vers le commissariat en face du lycée.
Je partage des informations de protections judiciaires, de soutien psychologique. Je fais des cauchemars. Je ne vais plus en manif. Je sursaute aux claquements de portes, je vérifie les insignes sur les polos avant de parler. Je vais chez les médecins, je récupère les certificats, je vois bien les mots, j’ai les symptômes. Anxiété, tristesse, pleurs, difficulté de concentration. Irritabilité. Oui, je suis irritable. Ou est-ce vous qui vous sentez irrité ? En tout cas, irritée, moi je le suis, c’est le moins qu’on puisse dire. Peut-être scalpée, abrasée, raclée, serait plus approprié. Voyez bien ma fleur de peau déchirée.
Je ne vois pas les élèves, je ne sais pas où iels sont. Je m’inquiète. Je ne les connais pas.

Je pense seule, en silence, clouée au lit, incapable de sortir, que c’est trop inspirant cette façon que tu as de rigoler parce que t’as plus de lacets en sortant de garde à vue, alors que tes yeux sont terrassés, que j’hallucine de vos sourires et de vos intelligences, que ça me donne des frissons de vous voir surpris que des adultes vous soutiennent et vous protègent, putain, pardon, c’est monstrueux que vous soyez seul•es, vos parents vous aiment, on vous aime. Mais alors, après toi, quand on t’a menotté par terre avec un genou et 80kg de muscles appuyés sur tes cervicales à quatorze, quinze, seize ans, que t’as passé la nuit au comico et pas dans ton lit, qu’au petit-déj c’est pas ta mère ou ton père dans la cuisine, c’est des keufs qui veulent te voir disparaître, comment tu tombes amoureux, comment tu rêves, comment tu fais pour tes vacances, tu vas chercher par miracle de quoi organiser le mariage de tes rêves, super tôt dans ta vie parce qu’il faut se dépêcher d’être heureux, parce que l’éclaircie est courte, que tu n’as pas de vacances, pas de répit, pas de repos, tu me l’as dis, sur le blocus lundi, t’as l’habitude, c’est tous les jours, tu ne peux pas te déplacer sans faire gaffe à ta peau.

Je fixe le mur. Je fixe le silence. Je zone sur Whatsapp. Je fais un café. Dans dix jours, j’y retourne. Il faut des idées. Je veux te dire que tu vaux quelque chose et que tu as de l’avenir.

Une professeure de Seine-Saint-Denis

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