Le Loing et la Seine montent (au front)

« les efforts des grévistes d’un côté, et l’inexorable montée du LOING et de la SEINE de l’autre, dessine peut-être les contours d’une alliance politique d’un genre nouveau entre certaines pratiques humaines et certains phénomènes cataclysmiques »

paru dans lundimatin#64, le 6 juin 2016

Mouvement contre la loi « travail » : le Loing et la Seine montent (au front)

« [...] emplis ton lit de l’eau qui sort des sources, excite tous les torrents, dresse d’énormes vagues, soulève un grand fracas de bois et de pierres, pour que nous fassions cesser le sauvage qui est maintenant le maître et montre une fureur égale à celle des dieux. » Homère, Il. XXI, 321-316

Alors que les journées d’action contre la loi « travail » se multiplient et s’intensifient partout en France, un nouveau protagoniste s’est invité dans l’arène, et il joue maintenant sa propre partition en matière de blocage de l’économie. En effet, force est de constater que les intempéries et les inondations qui frappent le pays depuis plusieurs jours viennent renforcer de manière inattendue les efforts des manifestants et des grévistes pour paralyser l’Hexagone et, à l’approche de l’Euro 2016, faire pression sur le gouvernement. Comme semble le déplorer un journaliste du Monde  : « à la grève qui affecte déjà une partie du trafic, s’ajoutent maintenant les intempéries. »

Quand Manuel Valls voudrait se donner les airs d’un dieu à la volonté inflexible, repoussant les opposants à la loi « travail » d’une main de fer, ce déferlement des puissances diluviennes nous rappelle qu’il n’est qu’un homme, et que la « nécessité économique » qu’il voudrait nous imposer tient difficilement devant les assauts des puissances élémentaires. Car celles-ci ne se mettent jamais en colère à moitié (et malheureusement, elles emportent aussi parfois des innocents dans leur tourmente). Qu’on en juge : sous-préfectures inondées, cours suspendus, concerts annulés, lieux touristiques et autoroutes fermés, coupures d’électricité massives, perturbations dans les transports ferroviaires — et ce n’est peut-être que le début (Le Monde toujours : « Après “une journée d’accalmie relative” mercredi, des nouvelles pluies jeudi 2 juin font craindre une aggravation des crues déjà exceptionnelles dans le pays. »).

à ce titre, que le déluge s’abatte principalement sur l’Île-de-France nous invite à penser que le ciel a peut-être aussi son mot à dire à propos de la politique économique du gouvernement — et Manuel Valls courrait-il ainsi d’une commune à l’autre, multipliant les hommages et les hécatombes aux dieux de la pluie, s’il ne se sentait pas personnellement visé par ce déluge ?

Tous les spécialistes s’accordent en tout cas pour dire que ces précipitations sont inédites par leur ampleur en cette saison. « En moyenne, des intempéries si intenses se produisent une fois par siècle », souligne François Jobard, prévisionniste à Météo France, dans les pages de Ouest-France (02/06). Il faut dire qu’en 3 jours, il est tombé sur le Bassin parisien et le nord de la région Centre autant de pluie qu’en deux mois !

Tant et si bien que cette conjonction inédite entre les efforts des grévistes d’un côté, et l’inexorable montée du LOING et de la SEINE de l’autre (qui deviennent des combattants à part entière sur le théâtre de la lutte en cours, comme autrefois ce fleuve aux tourbillons profonds que les dieux nommaient le XANTHE et les hommes le SCAMANDRE), dessine peut-être les contours d’une alliance politique d’un genre nouveau entre certaines pratiques humaines et certains phénomènes cataclysmiques — dans la continuité de leurs effets [1]. Car plus personne ne doute aujourd’hui du fait qu’il y a une parfaite coïncidence entre les conditions contemporaines du travail, qui asservissent toujours plus les hommes à la logique du capital, et les effets dévastateurs d’un système de production, aveugle à tout ce qui n’est pas lui, sur les éléments et le monde.

Dans ces conditions, le mouvement contre la loi « El Khomri » pourrait peut-être encore gagner en puissance si nous parvenions, nous autres grévistes et opposants au gouvernement, à composer avec ces conditions catastrophiques, voire (mais nous avons bien conscience de notre folie, quand nous disons cela) à nous coordonner avec elles. Autrement dit, il n’a peut-être jamais été aussi nécessaire de réapprendre à danser la danse de la pluie, et à tisser des liens politiques avec ces camarades non- humains dont nos « gouvernants » ont déchaîné les puissances.

Tous ensemble, ouvrons les vannes !

Olivier Chiran & Pierre Muzin, juin 2016 Auteurs de Signes annonciateurs d’orages. Nouvelles preuves de l’existence des dieux

[1Olivier Chiran et Pierre Muzin, Signes annonciateurs d’orages, Pontcerq, 2014, p. 27.

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