« …la tentative de suppression brutale d’un tyran est vaine,
à moins que l’on ne supprime les causes, par ailleurs,
dont est résultée la tyrannie du prince. »
Spinoza, Traité de l’autorité politique, V, § 7
(abondant Machiavel)
Le pouvoir est toujours deux choses à la fois : politiquement, il est détestable par sa brutalité et sa nocivité ; épistémologiquement, il est misérable par sa bêtise et son incompétence. Être dominante ou parvenue, c’est opérer dans un monde fait pour soi, où tout coule au service de soi ; on est donc forcément amenée à ne pas avoir besoin de comprendre les autres et les milieux dont on jouit. Alors, comme dirait Bourdieu, à force de ne jamais avoir à comprendre les nécessités du social, on ne comprend rien à rien. Macron est un pur produit de cela : il est complètement crétin et dangereux à la fois.
Mais cette infinie misère n’invite à aucune commisération : elle est la part d’ombre, nullement enviable, du pouvoir. Ne perdons pas une miette de notre temps à les plaindre, car on a mieux à faire : combattre les nuisances innombrables que l’extorsion de leurs privilèges abat sur nous, et la stupidité subséquente de leur réponse à notre révolte – taper, mater, mutiler, tuer.
Justement : parlons de cette mort qui hante l’exercice du pouvoir ! Sa létalité intrinsèque suinte de toute part : mort psychique des exécutantes (le ou la policière-zombie ; la ou le politicien-vampire : toujours dévitaliser la puissance), meurtrissures des opprimées (nos esprits traumatisés et nos corps abîmés par leur violence institutionnelle, jusqu’à la mort « premier degré » : féminicides, mortes au travail, suicides dès l’adolescence, mortes de froid ou de faim, etc.). Et dans ce ballet de la mort, il y a, à côté de la contre-violence nécessaire des luttes, une chose bien étrange qui rôde comme un spectre : le fantasme, de la part des opprimées, de la mort des oppresseures…
Prenons un exemple, à partir d’un texte percutant de Barbara Deming sur son père mourant, cité dans les premières pages de La Volonté de changer de bell hooks : « je savais déjà que sa mort me permettrait de me sentir plus libre. Je me lamentais qu’il en soit ainsi. C’est un chagrin dont il m’est difficile de parler. Qu’il ait fallu qu’il soit étendu mort pour que je puisse me sentir libre de le toucher sans me sentir menacée par le pouvoir qu’il exerçait sur moi – cela m’est insupportable. » Et bell hooks ajoute, depuis sa propre expérience : « À l’époque où j’étais une jeune femme d’une vingtaine d’années qui ne comptait pas encore sur ses propres forces, j’ai souvent souhaité la mort des hommes qui m’entouraient. J’ai désiré la mort de mon père dès mon enfance. C’était ma manière de répondre à sa rage, à sa violence. Je rêvais qu’il parte, qu’il meure, qu’il parte pour toujours. La mort, c’était le moyen de conjurer la peur… »
Voilà ce que cela fait d’occuper une position de pouvoir : toutes celles et ceux que vous opprimez rêvent de votre mort comme d’une délivrance. Ainsi, combien de Françaises se couchent chaque soir en se berçant de la douce idée que « Macron mort » seraient les plus doux des mots entendables à la radio, son café chaud à la main ? Combien fomentent imaginairement de s’en débarrasser, comme un rituel doudou, sachant pertinemment qu’ils et elles ne le feront jamais (par manque de compétence ou par intelligence politique – sachant que ça n’atteindrait pas les vraies causes qui sont toujours structurelles, comme l’expliquent Machiavel et Spinoza) ?
Car Macron n’est rien, il est parfaitement remplaçable. L’anonymat des rapports de pouvoir explique les « deux corps du roi » : un parvenu mort, la parvenue survit à travers un nouveau parvenu, etc. (« Le roi est mort, vive le roi »). [1] Par la force des institutions, les nuisibles renaissent perpétuellement de leurs cendres.
Paradoxalement, Macron est en même temps le point de fuite où nos perspectives de révolte convergent, tant il concentre sur lui les haines populaires. Car penser politiquement en termes de causalité n’empêche pas de saisir les incarnations d’une époque, comme point d’accroche. On aura beau penser en termes de structures, la personnalisation est un moment nécessaire de la compréhension : si l’on accepte l’idée « l’homme, fruit des conséquences », encore faut-il « ne pas broncher aux conséquences », comme le suggère avec force Aimé Césaire, citant l’implication fulgurante qu’en tire Marx dans La Sainte Famille : « Si l’homme est formé par les circonstances, il en résulte qu’il faut donner aux circonstances une figure humaine. » [2] Il est donc juste que la colère populaire se cristallise sur quelques figures, bien que celles-ci ne soient pas le tout des causes de ses souffrances.
Revenons maintenant au sens de notre titre. Parler de la mort sociale de Macron signifie que cet homme est en danger où qu’il aille. Il s’est mis lui-même dans cette situation à force de servir les pouvoirs les plus hostiles à la vie. Il faut avoir été aveuglé par l’entre-soi social et le microcosme des flagorneries (la fable définitive à ce sujet reste Les Habits neufs de l’empereur, d’Andersen) pour ne pas comprendre qu’il a signé son arrêt de mort social à tant vouloir servir les pires.
Et ce n’est pas rien d’habiter une époque et un espace où la très grande majorité des humaines vous souhaitent mort plutôt que vivant – en rêve ou en projet. De fait, Macron ne peut plus se déplacer dans quelque espace public sans une armée de garde du corps, voire sans vider littéralement les lieux de tout humain – à coup de militaires. Il existe de nombreux articles qui ont documenté comment des parties entières de villes sont confinées pour préparer un déplacement du chef de l’État. On est loin d’un président de l’Islande qui pouvait recevoir à domicile (après la crise des subprimes, alors même que le pays était dans une phase critique entre 2008 et 2012) ! Par contraste, la monarchie française suppose un niveau d’étanchéité géographique et de blindage social pour demeurer. Depuis l’automne 2026, nous savons que ce sont des dizaines de mètres de béton symbolique qu’il va falloir entretenir à un prix logistique et sécuritaire hallucinant pour que ces gens, Macron en tête, continuent de vivre et de nuire.
Macron et son monde vivent donc avec une épée de Damoclès qui n’est rien d’autre que la forme de vie la plus joyeuse et la plus spontanée, ordinairement : croiser des gens. Ce qui est le plus beau dans l’existence, à savoir les rencontres humaines, l’altérité dans toute sa splendeur, l’hospitalité coûtumière et le gîte partagé, tout cela leur est une expérience devenue impossible.
Toquer à une porte, au hasard, c’est risquer de se voir accueilli à la manière dont Budd « reçoit » la Mariée dans Kill Bill 2 : un bon coup de fusil direct. Pour pasticher Rémi Gaillard, on pourrait dire que Macron a réalisé cette prophétie sombre : c’est en se faisant détester de n’importe qui qu’on peut mourir de n’importe quoi.
Reste la bunkérisation de son existence, le transit perpétuel d’un espace sécurisé à un autre espace sécurisé. Macron a décidé de faire la guerre aux Françaises, il vit désormais sur Mars. Cosmonaute à vie, sur Terre. Le moindre souffle d’air, la moindre brèche de vie l’aspirerait dans le vide et disloquerait ses chairs.
Héloïse





