Pourquoi des lycées brûlent-ils ?

Ritchy Thibault

paru dans lundimatin#538, le 20 octobre 2026

Incarcéré dans le quartier d’isolement de Fleury-Mérogis, Ritchy Thibault poursuit néanmoins sont travail journalistique pour lundmatin. Il s’interroge ici sur le triste sort que certains lycéens ont réservé à leur établissement.

« La grande nuit dans laquelle nous fûmes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau déjà se lève, il doit nous trouver fermes, avisés et résolus. »
Franz Fanon, Les damnés de la terre

Où le surgissement lycéen a-t-il débuté ? Sur quelles terres la gestation de cette insurrection a-t-elle eu lieu ? Cette enthousiasmante irruption populaire a d’abord pris forme dans les territoires prolétariens qui sont sous le joug d’une gestion coloniale. Que ce soit dans les pays colonisés comme la Guyane et Mayotte ou bien dans les quartiers où sont ghettoïsées racialement les personnes issues de l’immigration coloniale et postcoloniale, tels Créteil et Saint-Denis.
Pour la jeunesse de manière générale, mais plus encore pour celle de condition subalterne, il nous faut analyser ce qu’incarne et représente le lycée. Sans cette étape préalable, il est impossible d’avoir la moindre compréhension de la mobilisation en cours.

Que représente le lycée et pourquoi l’abattre ?

Le lycée est la dernière étape de domestication avant l’âge adulte. C’est une institution disciplinaire. Un rythme infernal et nocif nous y est imposé. Les journées s’étalent souvent de 6h à 21h, entre le réveil et la fin des devoirs. C’est une véritable torture infligée à des corps et des esprits qui ne sont même pas encore arrivés au terme de leur développement biologique. Une certaine posture du corps est imposée, ainsi que le silence. Il faut lever la main avant de parler. En somme, se soumettre aux codes de bienséance attendus par la société et celui ou celle qui s’en écarte termine puni et sanctionné. Les diverses sonneries vous mettent au pas, en vous imposant un rythme. L’architecture de ces établissements n’est ni plus ni moins que carcérale : grillages, murs, etc. En leur sein les dispositifs sécuritaires sont de plus en plus nombreux : portiques de détection, vidéosurveillance, etc.

C’est aussi donc sur cet espace que l’État-nation intensifie son processus d’assimilation et d’uniformisation des gens pris entre ses griffes en particulier des groupes vivants dans les marges. Notre cerveau est dans leur viseur. Ils tentent d’y ingurgiter une langue, une culture, un récit national, un modèle de « réussite ». Il s’agit d’un réel formatage, d’une machine à fabriquer des clones. C’est pour reprendre la rhétorique clastrienne, la loi de l’Un. L’État tente d’inventer de toutes pièces un peuple en réduisant à néant une myriade d’inscriptions singulières dans le monde. Ce fait ethnocidaire est d’une violence accrue pour les populations traitées avec le logiciel colonial et sur les étrangers de l’intérieur que sont les Roms et les Voyageurs par exemple. Là-bas, dans leurs lieux « d’éducation » — le terme est particulièrement signifiant —, nos langues maternelles, nos manières d’être, nos croyances (au nom de leur laïcité) doivent être laissées à la porte. On nous impose une double attitude, le moi à l’école et celui en dehors. Si bien qu’à la fin il devient difficile de se situer, la personnalité s’en trouve troublée. Une véritable aliénation.

Nous sommes également avec le lycée face à une fabrique, une industrie visant à préparer en série d’individus qui, telles des machines, se limiteraient à produire et consommer. On nous inculque comment bien se vendre sur le marché du travail. Nous sommes dans l’antichambre de la sélection. Nos vies doivent être définies, déterminées, il nous est instamment enjoint de faire des choix, de trancher. Il faut que l’on se prépare à une morne existence, pouvant être résumée par le triptyque suivant : métro, boulot, caveau.

Tout cela rend la jeunesse malade, malheureuse, ça la fait souffrir. Il n’y a qu’à voir l’explosion juste colossale de la consommation d’anxiolytiques dans ma génération. Mais encore à se pencher sur l’accablante et macabre explosion du nombre de suicides dans cette catégorie d’âge. Au sein de cette institution, en particulier pour certains milieux comme nous l’avons évoqué, il règne pour reprendre un vocable fanonien une véritable atmosphère de mort. Nous pouvons donc dire sans trembler que brûler un lycée comme ça a été le cas à Nantes récemment, c’est faire disparaître un lieu d’oppression et de domination. C’est par l’action dire avec fermeté, non à la mort-vivance, à la demi-vie, à la survie. Nous refusons d’être des zombies, nous affirmons notre humanité.

« On est la GenZ »

Avant que des lycées partent en fumée, la rage de celles et ceux qui y sont assignés a pris le temps de germer et de fleurir. Dès la fin du mois d’août, des vidéos appelant au soulèvement et à l’insurrection dans le sillage revendiqué fièrement des gilets jaunes ont inondé TikTok et Instagram, touchant des millions de personnes. Il s’agit de vidéos faites quasi exclusivement par des jeunes noirs et arabes appelant à prendre la rue avec radicalité le 17 octobre, vêtus de gilets fluorescents contre la vie chère à laquelle nous condamnent Macron et son monde. C’est l’appel d’une génération qui n’a connu que la dèche et la misère et dont l’imaginaire politique est imprégné par les puissantes émeutes du 1er décembre 2018 et du 16 mars 2019 sur les Champs-Élysées. C’est une génération subalterne tant sur le plan de la race que de la classe - et qui a bien compris qu’elle a tout à gagner.

Nous sommes une génération résolument prête à accomplir sa mission. Le court récit d’une action survenue ce 15 octobre dans la prison de Fleury Mérogis va me permettre de l’illustrer. Nous avons ce jeudi matin, incapables d’attendre samedi, décidé collectivement de ne pas quitter la cour de promenade du quartier arrivant du bâtiment D5 et de ne pas réintégrer nos cellules avant d’être reçus par la direction pour faire entendre nos revendications concrètes, telles que l’accès à de l’eau chaude et des coussins pour dormir. Nous sommes 10 à avoir pris part au mouvement sur les 15 détenus présents dans la cour. Parmi ceux qui sont restés, nous avions tous entre 18 et 25 ans. Un camarade a d’ailleurs crié : « On est la GenZ ». Tout est dit. La suite de l’histoire c’est que trois d’entre nous avons été placés au quartier disciplinaire - le mitard - et nous allons passer ce lundi en commission de discipline. J’ai pour ma part entamé depuis hier une grève de la faim tant que ne sera pas levé ce châtiment à notre encontre.

Le 1er octobre avant de me faire interpeller à Saint-Denis puis d’être fait prisonnier entre ces murs, j’ai vécu des choses d’une puissance extraordinaire aux côtés d’autres lycéens et étudiants. Ne serait-ce que ces moments où nous avons pourchassé et fait fuir des voitures de la BAC. Ces modalités d’action, ce degré extrêmement élevé de combativité et d’offensivité est hautement signifiant sur le plan politique. Il y a, j’en suis intimement convaincu, dans la GenZ, davantage encore dans les strates de cette dernière appartenant au lumpenprolétariat, inscrit dans nos gènes et notre corporéité, un réflexe vital de réluctance et de confrontation directe avec l’autorité de l’État. C’est une chose glorieuse et prometteuse ! Comme le dit à merveille le slogan : « Qui sème la haggra récolte l’intifada ».

Je ne pourrai malheureusement pas suivre la mobilisation de ce 17 octobre, étant enfermé dans un cachot du quartier disciplinaire. Vous m’en donnerez des nouvelles. Une chose est certaine, il y a déjà un acquis très positif du mouvement en cours : avoir réussi à faire passer au second plan la vaste fumisterie et escroquerie de l’élection présidentielle. Affirmant ainsi que nous ne sommes pas des mougeons (moitié moutons, moitié pigeons) et que nous avons pleine conscience que c’est dans la rue que ça se passe. Maintenant il faut durer, faire monter en intensité la dynamique insurrectionnelle. Ayons notamment pour cap le 17 novembre qui vient et qui marquera les 8 ans des gilets jaunes. Donnons-nous les moyens d’assiéger l’Élysée et les sièges des entreprises du CAC 40.

Combativement !

Ritchy Thibault , le 16 octobre 2026 depuis depuis le quartier disciplinaire de Fleury-Mérogis.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :