L’intox ou le poker menteur
Tout d’abord, le coup de com’ gouvernemental : les services de police auraient fait preuve d’impréparation. Le 17 octobre, l’Etat ne s’y attendait pas. Nous aurions surgi comme un orage d’été imprévu, explosant en un instant dans un ciel jusqu’alors si beau, si pur, si lumineux et étoilé - certes brouillé par les mobilisations lycéennes, mais ceci est un détail. Inattendus donc, saccageant sans pitié les mets raffinés dressés sur la table, gâchant le repas, arrachant la jolie nappe fleurie de la paix sociale, emportant tout dans un grondement criminel.
L’Etat, s’il avait vu la météo, aurait pu faire plus, promet-il dès dimanche matin : on aurait mis les assiettes sous cloche. L’Etat, aujourd’hui fait penser à ce type bourré et titubant à la sortie d’une boîte de nuit sur les Champs, sauvé par le gong et ses potes, levant le poing et promettant qu’il était à deux doigts de remporter la bagarre.
Alerte spoiler : c’est faux.
Donc, commençons par le plus facile : griller le bluff. Démasquer l’escroc. Dans sa main aujourd’hui, un 2 de carreau et un 7 de pique, et par conséquent, deux possibilités seulement : se coucher ou tenter de nous arnaquer. La clique à Macron choisit sans surprise la deuxième option.
Pourquoi la thèse de l’impréparation ne tient pas
Avec un budget de 37 milliards d’euros dont 27 milliards dédiés à la Police et la Gendarmerie Nationale, on aurait pu penser les RG suffisamment dotés pour infiltrer nos réseaux, pourtant publics. Tout y était exposé, depuis des semaines. Nos grands-parents étaient dans la rue, à nos côtés, eux qui pourtant n’ont ni Signal, ni Telegram, ni Instagram. Mais l’Etat, lui, ne savait pas. Peut-être devrait-il penser à engager Mamie. Elle est mieux renseignée.
Parenthèse : si c’était vrai ? S’ils n’avaient vraiment rien vu venir ? Alors combien faut-il ne rien comprendre au pays pour ne pas avoir vu l’explosion venir.
Mais ça ne tient pas. Disons les faits. L’Etat savait. Nunez la cuve à pisse savait.
Pour le dire autrement, voici donc ce qu’on tente de nous faire croire.
Si, ce samedi, à Lyon, Limoges, Marseille, Paris, Pau, Rennes, en Guadeloupe, etc. nous avons marché sur la tête des rois, ce n’est pas de notre fait. Non non braves gens, lycéens, étudiants, ouvriers et paysans, grands-mères en colère, gamins affamés, employés insultés, syndicalistes, prolétaires, et j’en passe, ne vous flattez point. Ne gonflez pas vos égos de cette (pourtant) si évidente et resplendissante victoire populaire sur l’autoritarisme et la violence des sociopathes en uniforme à la botte de Nunez. Vous n’avez pas marché sur la tête des rois. Au contraire, le roi, sa cuve à pisse (on ne se lasse pas de l’injure) et toute sa cour se sont laissés piétinés. Mais pourquoi ? Par négligence. Voilà ce qu’on veut nous faire croire. Braves gens, soyez prévenus. Une fois, pas deux.
Telle est l’embrouille, la tentative un peu ridicule et désespérée de poker menteur. Il faut nous faire croire à l’impréparation. Parce que derrière cette martialité de façade, ça tremble, ça panique.
Il faut entendre la chorale médiatique et ses journalistes de préfecture, du Monde à CNews reprendre en un seul et unique chant du cygne l’embrouille gouvernementale et appeler plus ou moins au carnage vengeur.
Voici donc l’Etat et ses préfets, le ministère de l’intérieur et le violeur de la Justice qui se flagellent (ne gâchons pas notre plaisir, c’est sympathique à voir) sans oublier de nous insulter puisque c’est leur unique langage avec celui des armes. Et tous ces bons soldats (à l’exception du chef suprême de ceux-ci bien sûr, car la honte n’a pas de prise sur Macron) proposent leur démission. Ah non ! répond Macron. Ne me laissez pas seul. Car ils ne sont pas loin - presque dans ma couche.
Il faut entendre l’effroi du roi.
Camarades, la victoire se perçoit à l’odeur de merde qui émane du pouvoir. Oui, ils se chient dessus. Dès samedi, repartons au combat.
Le malaise “pillage” ou la constitution d’un peuple révolutionnaire
A propos du piège cuit et recuit de la division des forces révolutionnaires
Âmes sensibles s’abstenir.
Breaking news : la révolution, c’est violent.
Ce qui ne nous empêche pas d’éprouver de la peine face aux images de ces petits commerçants dévalisés, cette fleuriste en larmes, cet opticien effaré assis au milieu des verres brisés, cette buraliste passée à tabac. Nous leur souhaitons un bon rétablissement, et que l’Etat et les assurances si chères payées indemnisent les victimes collatérales. Proposition : Prendre un peu (ou beaucoup) à Bernard Arnault ou à Bolloré, ces bons patriotes qui - prétendent-ils - aiment tant notre pays. Avec tous les cadeaux fiscaux et autres aides dont ils ont bénéficié à nos frais, peut-être peuvent-ils passer à la caisse - pour une fois.
Reprenons : nous sommes peinés de voir ces petits commerces assaillis, ces vies de labeur parties en éclats, d’autant plus lorsque nous passons devant une agence immobilière, bancaire ou d’intérim’ restée intacte. Mais l’explosion d’une rage face à l’injustice ne s’embarrasse pas d’un livret de bonne conduite. Nous pouvons condamner les violences et hurler avec la meute, pour la plus grande jouissance de Laurence Ferrari, de Pascal Praud et leurs amis. Mais nous laisserons ce triste réflexe aux juges et aux curés. Par chance, nous ne sommes ni l’un ni l’autre.
Il faut lire Libération pour comprendre la radicalité de la détestation bourgeoise pour le peuple. Ainsi interroge-t-il « Pourquoi s’en sont-ils pris aux fleurs ? » Mais pour les offrir pardi. A un pote, un manifestant ou un.e amant.e. Car oui, les pauvres aussi ont droit à un joli bouquet. Et plus loin, dans ce même papier, la destruction des agences d’intérim est qualifiée d’« incongrue ». Combien faut-il méconnaître la réalité de la violence du système pour oser écrire ces mots ?
L’histoire de l’humanité est ainsi faite. Les régimes décrépissent, pourrissent puis s’effondrent dans le feu des révoltes. Comment faut-il le dire ? C’est un peuple de miséreux qui s’est exprimé samedi. La France crève la dalle. Nous sommes 10 millions de pauvres. La queue devant les CROUS pour un repas à 1 euro s’étend jusqu’à l’horizon. Nous sommes exploités par le patronat. Nous chauffer et nous nourrir coûte un rein. Partir en vacances avec ses gosses est devenu un luxe. 10 ans de macronie et de cadeaux aux oligarques ont fini de ruiner le pays. On nous berce quotidiennement de l’illusion de la richesse à portée de main, tandis que nos impôts financent le saccage de la planète pour le bénéfice des actionnaires des grands groupes.
Oui, nous avons débordé. Vilain Peuple Indocile, Ta colère aveugle a ruiné des petits commerçants. C’est vrai. Et pourtant. S’il faut tout détruire pour tout reconstruire, alors nous le ferons. Car oui, nous reconstruirons tout. L’exploitation a trop duré.
Ce que nous avons vu samedi 17 octobre : des mères de famille se ruer dans les enseignes de grandes distribution en traînant leurs mioches apeurés derrière elles, et des gosses -la jeunesse de ce pays- saisir leur chance dans des centres commerciaux pour une fois désarmés. Les horribles gauchistes n’y sont pour rien : la France a faim, tout simplement.
Ce qui se joue dans les premiers jours de cette potentielle nouvelle Révolution Française, c’est la constitution d’un peuple révolutionnaire. L’alliance stratégique de tous les affamés, par-delà nos distinctions de classe, de race, de genre. L’alliance des beaufs, des barbares et de cette si détestée gauche de rupture. Tenons bon. Ne cédons rien. Notre pouvoir de renversement est notre force. Ne nous effrayons pas de notre propre puissance. Combien de morts pour nous débarrasser de la monarchie ? Rassurez-vous. Nous n’en avons qu’après les fascistes et les macronistes.
Un dernier point. C’est en restant groupés et en apprenant à reconnaître nos ennemis que nous nous constituons non plus en groupuscules, en îlots et en territoires désignés par la presse et le pouvoir, mais au contraire, dans le seul espoir de notre devenir commun : en peuple révolutionnaire. Quant à nos adversaires les plus raffinés, ils sont simples à reconnaître : ce sont ceux qui tentent de nous diviser entre bons et mauvais manifestants. Entre manifestants et casseurs. Entre casseurs d’ultra-gauche et pilleurs de banlieue, etc. La division est sans fin.
Sachons donc reconnaître - même si cela nous dérange - que le pillage est politique. Intensément et terriblement politique. Que, écrabouillé, isolé, recroquevillé au fond de sa misère, le peuple s’est redressé et que sa colère est politique, jusque dans ses formes les plus subversives et inquiétantes. D’ailleurs, les pillards ont le sens de la formule : quel meilleur symbole du combat contre la vie chère qu’un mannequin Zara déshabillé, abandonné au coin d’une rue ?
Voilà comment s’expriment ceux que l’on muselle.
La victoire ou l’effondrement
L’effet de surprise est passé, et notre message aussi : le 17 octobre était une première sommation. Le gouvernement en a pris acte, et a fait le choix de ne pas reculer. De ne rien concéder. Parcoursup, pour ne citer que lui, est toujours là. Les 10 millions de pauvres aussi. Comme réponse, nous avons eu droit à des mots, toujours des mots comme chantait Dalida, vides de sens de la part d’un maître des horloges totalement déboussolé (et bien moins envoûtant que la chanteuse préféré de nos karaokés d’affamés). Et puis des menaces, comme toujours, et des couvre-feux en bataille de la part des criminels qui lui servent de ministres. Nous ne les oublierons pas et les traduirons très bientôt en justice.
S’il nous a semblé juste et important de souligner la fragilité du pouvoir, rappelons pour conclure qu’une bête n’est jamais si dangereuse que lorsqu’elle est blessée. Le pouvoir, la bourgeoisie et le camp de la réaction patientent, tapie dans l’ombre, prêts à dévorer l’espoir né de la révolte. Déjà, ils s’activent, en cherchant à nous diviser, en suppliant l’armée, la justice, la police, le bon Dieu, de nous arracher les mains, les pieds, la tête. De faire taire les pauvres, les gauchistes et la jeunesse.
Pour cette raison, nous n’avons plus le choix. Nous sommes allés trop loin pour faire machine arrière. L’extrême centre et l’extrême droite préméditent en ce moment même leur vengeance : à n’en pas douter, elle s’annonce terrible. A nous de les faire déjouer et de les en empêcher.
Il faut donc finir le boulot et conquérir le pouvoir. La défaite des Gilets Jaunes en 2021 nous a précipité dans un recul inédit de nos conquêtes sociales, au premier rang desquels le droit de manifester - dont cette journée du 17 octobre n’est qu’une conséquence logique. Si la maxime “si je ne gagne pas, j’apprends” s’applique dans le champ sportif, elle est inutile à la pratique contestataire. Une défaite s’accompagne toujours d’un retour de flammes qui ne nous enseigne rien, mais nous projette dans des années de ténèbres policières et de surveillance tous azimuts des moindres signaux contestataires.
Il nous faut agir avec un sens aigu du devoir. Dès 2016, nous promettions de devenir ingouvernables. Nous le sommes devenus. Désormais, il nous faut vaincre. Pour les blessés, les daronnes et nos mamies. Pour les lycéens qui sont le présent et l’avenir de ce pays et comptent (aussi) sur les adultes pour abolir le vieux monde.
Restons mobilisés jusqu’à la victoire.
Vive la Révolution !
Photo : Bernard Chevalier





