Travail du sexe, entre féminisme prohibitionniste et conservatisme sénile

À propos de deux projets de loi

paru dans lundimatin#509, le 18 février 2026

Dans la continuité d’un premier article intitulé Travail du sexe, entre prohibition et féminisme libéral, des travailleuses du sexe nous ont transmis cette « suite » qui propose d’examiner la rhétorique et la logique à l’oeuvre dans deux projets de loi récemment présentée au Sénat par Marie Mercier (LR) et Laurence Rossignol (PS). Comme souvent lorsque des politiciens appréhendent le travail du sexe, la volonté de protéger voire de « sauver », dissimule mal les affects les plus conservateurs et la précarisation la plus violente.

Après un premier texte déjà paru sur lundimatin sur le féminisme et la prohibition du travail sexuel virtuel au nom de la protection des mineurs avec pour effet de justifier le déploiement de la reconnaissance faciale en ligne, la suite des événements nous a plutôt donné raison. Macron l’a clairement affirmé dans son interview sur Brut : « on va faire comme pour le porno » pour justifier la mise en place d’une vérification d’âge via France connect. La protection des mineurs sur internet, vis-à-vis du porno ou des réseaux sociaux, est sans cesse invoquée par le gouvernement pour déployer la reconnaissance faciale dont on peut fortement douter du caractère « anonyme » à terme étant donné le pillage systématique des données de toutes les administrations de l’Etat ces derniers mois. S’il y a bien une chose de certaine, c’est que nos dirigeants ne manquent jamais d’imagination pour justifier l’expansion de nouvelles technologies de contrôle et d’identification.
Maintenant, nous sommes obligées de réagir à une énième tentative de criminalisation de notre activité à travers deux propositions de lois visant à assimiler juridiquement pornographie et prostitution pour mieux interdire la première.

Pour commencer, comme lors du premier texte, nous continuerons d’utiliser le syntagme de « travailleur-ses du sexe » (TDS) parce qu’il a le mérite de recouvrir, sans les nier, des réalités et des conditions d’existence assez hétérogènes mais déterminées par les mêmes stigmates, les mêmes jugements moraux, les mêmes discriminations et parce qu’au delà de cette « hétérogénéité » nous avons simplement entre putes et pornographes des intérêts communs à défendre. Cependant, au-delà de la simplicité d’usage, nous ne souhaitons pas non plus être assignées à une étiquette somme toute assez réductrice sur la nature de nos activités qui vont souvent bien au-delà de la dimension purement « sexuelle ». Il y a toujours un léger écart entre d’un côté, élaborer et assumer une ligne politique à partir de laquelle construire des alliances et, de l’autre côté, politiser une « identité » qui peut certes servir de point de départ à l’action politique, mais qui a le défaut de nous enfermer dans une « catégorie » qui exclut ou limite toute porosité éthique avec le monde extérieur. Se revendiquer « TDS » est donc pour nous une option stratégique parmi d’autres.

En novembre dernier, en plein désœuvrement, deux sénatrices, Marie Mercier (LR) et Laurence Rossignol (PS), manifestement obsédées par la sexualité des français et l’usage qu’ils font de leurs organes génitaux, n’ont pu s’empêcher de faire deux propositions de loi visant à criminaliser l’achat de service sexuel virtuel « personnalisé ». Vous pouvez retrouver ces 2 proposition de loi ici et .

À défaut de pouvoir interdire directement la pornographie, elles s’en prennent donc, comme en Suède, à une forme particulière de celle-ci qui consiste à vendre des médias personnalisés à des abonnés sur des plateformes dédiées (comme MYM ou Onlyfans entre autre) ou à réaliser des cams virtuelles.
Il s’agit d’étendre le domaine du proxénétisme et de la prostitution en criminalisant dans la loi toute forme de « marchandisation d’actes sexuels » (Rossignol). La pornographie deviendrait, selon cette loi, une forme de prostitution pure et simple. La logique est la même que celle qui a consisté en 2016 à pénaliser les clients de la prostitution « charnelle » en étendant de plus le concept de proxénétisme à toute forme d’entraide pour se loger et s’organiser collectivement entre putes.

Nous sommes obligées de revenir sur chacun des deux textes et nous commencerons par celui de Marie Mercier qui contient un nombre de confusions et d’amalgames grotesques et sciemment entretenues pour susciter l’émoi pathétique et larmoyant des lecteurs et de la bourgeoisie sénatoriale.
Ce texte, censé interdire l’achat de service sexuel sur des plateformes payantes, par définition difficilement accessibles à des mineurs qui ne disposent pas de cartes de crédit pouvant être utilisées sur ce type de site, nous parle de « proxénétisme en ligne » au lieu de pornographie et l’associe pêle-mêle à la prostitution de mineurs, à leur exploitation sexuelle, aux créateurs de contenus qui seraient des «  agents  » qui exploitent des mineurs pour vendre leurs contenus en ligne, etc. Un gloubiboulga déjanté qui constitue autant de signaux martelés pour terrifier et épouvanter les collègues du sénat et le public.
Il s’agit de rafaler le mot «  mineur  » dans chaque phrase avec prostitution, pornographie et proxénétisme pour dramatiser l’existence d’un service d’achat de média personnalisé en ligne entre adultes consentants sur des plateformes. Tout est donc faux et parfaitement approximatif puisque ce qui est dénoncé n’a aucun rapport avec l’activité sexuelle que la proposition de loi vise à interdire :
« Le texte vise donc à prohiber l’achat de services sexuels virtuels personnalisés, exécutés en direct ou enregistrés d’après une commande, en sanctionnant le consommateur à travers la création d’une infraction insérée au livre VI du code pénal. »
Il s’agit donc bien d’interdire à des personnes majeures et consentantes d’interagir sexuellement et virtuellement entre elles. Ce qui n’a définitivement rien à voir avec les motifs invoqués, ce que le texte reconnaît lui-même, puisqu’il indique que la loi criminalise déjà toute tentative de « sextorsion » de contenus sexuels à des mineurs.

Il nous faut distinguer clairement ce qui est amalgamé dans le texte, non pour nous dissocier des prostitué-es avec lesquelles nous partageons les mêmes luttes, mais pour déconstruire cette opération grotesque de confusion sémantique.
La pornographie, conceptuellement, n’est pas de la « prostitution virtuelle » autrement que par abus de langage dans le sens où le client ne paye que pour accéder à une représentation de l’acte sexuel et non à l’acte sexuel « charnel » directement. Et même lorsqu’il paye pour obtenir une représentation personnalisée il n’y a aucun acte charnel entre le créateur de contenu et le client.
Les plateformes qui permettent cette transaction entre vendeurs et acheteurs, producteurs de contenus et clients, ne sont pas des «  proxénètes  ». Elles constituent une sorte de market-place dotée de différents outils sur laquelle s’établit une transaction commerciale virtuelle. Cette économie des plateformes potentiellement pornographique s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans la logique de la start-up nation et du paradigme néolibéral d’une société d’atomes désocialisés plus ou moins solvables et libres d’acheter et de vendre ce qu’ils veulent. Cette plateforme prend donc une commission sur l’ensemble des revenus générées par les transactions en son sein mais elle n’oblige pas les TDS à se prostituer (la proposition de services sexuels « charnels » est interdite sur ces plateformes) ou à vendre des images sexuels d’elles-mêmes, même s’ils peuvent le faire.

À la fin le texte affirme que :
« Les services sexuels virtuels personnalisés, exécutés en direct ou enregistrés d’après une commande, sont aussi propagés par des « créateurs de contenu », des « agents » d’un nouveau type.
De jeunes gens, parfois mineurs, sont repérés par ces « agents » qui leur proposent de poser moyennant finances et leur promettent une pratique sans risque pour de l’argent facilement gagné. »
Déjà, sur des plateformes telles que MYM et Onlyfans, il est impossible que des mineurs puissent s’inscrire comme créateurs de contenus (producteurs) vu les outils de contrôle et de modération mis en place. Les «  agents  » confondus dans le texte de lois avec les « créateurs de contenus » (TDS) sont des agences, c’est-à-dire des entreprises auxquelles les créateurs de contenus peuvent déléguer dans le meilleur des cas une partie de leur travail de distribution de contenu, de montage, de tchatting avec les abonnés, etc. afin de maximiser leurs revenus sur les plateformes. Ils prennent eux aussi une commission, le cas échéant, sur tout ou partie des revenus du créateur de contenu. Il est clair que le lien entre ses agences et les « producteurs de contenu » est ambivalent et peut facilement basculer dans la relation de subordination pure, d’autant plus qu’il ne fait l’objet d’aucun encadrement juridique pour le moment. Elles peuvent inciter des personnes à vendre des images sexuelles d’elles-mêmes et à aller au-delà de leurs limites propres (pratiques sexuelles, montrer son visage, etc.), en abusant de leur vulnérabilité ou de leurs besoins de solvabilité, sans prévention des conséquences et des risques ou en les minimisant sciemment. Si des dynamiques de chantage incitatif et/ou coercitif peuvent exister, elles ne sont pas le fait de toutes les agences dont le rôle est normalement de prendre en charge une partie du travail. La loi pourrait par exemple permettre de faire en sorte que ce lien de délégation et de spécialisation ne devienne pas un lien de subordination qui s’exerce au détriment des créateurs de contenu en activité ou potentiels, en leur garantissant des droits et des sécurités propres.
Évidemment, le texte de Marie Mercier ne répond pas du tout à cette problématique puisque, comme tout-es les « abolitionnistes », leur but n’est pas de « protéger » les TDS face à des tiers mais de les protéger contre elles-mêmes en leur interdisant de faire ce qu’elles font pour leur « bien » selon une logique paternaliste et infantilisante navrante mais rodée.

Ainsi, ce qui sous-tend l’écriture de ce texte n’est pas une volonté de mieux réguler l’accès des sites et l’exposition des « mineurs » à la pornographie, ni même de lutter contre l’exploitation sexuelle de « mineurs » ou « jeunes » en général, c’est de s’attaquer directement aux sources de revenus les plus sûres des TDS indépendantes et de fragiliser encore plus leurs conditions d’existence. Il s’inscrit dans une logique réactionnaire de criminalisation pure et simple de la pornographie et de la prostitution. Une croisade somme toute banale et lassante d’une classe politique rabougrie et à la ramasse qui dégouline d’hypocrisie.

Par ailleurs le texte ne manque pas de préciser que :
« La prostitution des mineurs et des jeunes connaît une augmentation inquiétante en France. « La crise du Covid a été un accélérateur : la fin des jobs et des stages étudiants a plongé nombre d’entre eux dans une grande précarité, amenant certains à poster des images à caractère sexuel sur les plateformes pour arrondir leurs fins de mois. »

Ces politiciens, ici LR et leurs acolytes, passent leur temps à s’attaquer sans vergogne aux droits sociaux et politiques des travailleurs, sans hésiter à les réprimer brutalement et sauvagement en assumant même de les faire mutiler par des forces de l’ordre en roue libre auxquels sont adressés quasi chaque semaine des déclarations d’amour et de soutien inconditionnels, quelques soient leurs méfaits. Ils refusent d’augmenter les salaires en période d’inflation. Ils nous font le coup du chantage à la dette tout les matins comme des mafieux jamais satisfaits. Ils démantèlent patiemment mais sûrement la sécurité sociale, le droit au chômage, les aides sociales, les services publics de soin et d’assistance. Ils se félicitent d’expulser massivement les gens de leur logement en cas d’impayés de loyers, etc. Puis, ils font mine de s’offusquer hypocritement qu’une telle politique conduise des personnes à se prostituer réellement ou à faire de la pornographie pour « arrondir leurs fins de mois » !
On organise et développe sciemment une précarité et une vulnérabilité sociale dont on s’étonne qu’elle conduise à des stratégies de survie ou d’enrichissement qu’on juge ensuite moralement inacceptables, qu’on cherche à rendre illicites, qu’on réprime, précarisant encore plus les personnes concernées. Et il suffira enfin aux marxistes éclatées du net de traiter les TDS de « petites bourgeoises » sur la base de distinctions spécieuses et foireuses (louer sa force de travail c’est marxiste et bien mais louer ses organes génitaux c’est pas marxiste et mal) pour disqualifier leurs revendications et boucler la boucle.

Manifestement ce texte a été discuté et remanié au Sénat et vient d’être envoyé à l’Assemblée nationale expurgé des plus grossiers amalgames et avec comme contenu notamment, la création d’un délit spécifique d’exploitation sexuelle en ligne, de sanctions renforcées contre les « agents, réseaux ou proxénètes numériques ». Pour l’instant rien ne permet d’être sûr de sa version définitive en sortant de l’hémicycle d’autant qu’un second texte émanant d’une sénatrice socialiste vise clairement à prohiber la pornographie et qu’Aurore Bergé a annoncé qu’elle comptait bien l’amender de manière à inscrire la pénalisation du client pour l’achat de services sexuels numériques dans cette loi.

La seconde proposition de loi de Mme Rossignol va droit au but et sans fioritures puisqu’elle annonce d’entrée de jeu sa volonté d’assimiler « pornographie » et « prostitution » pour les criminaliser de la même manière et rendre applicable la loi de pénalisation des clients au domaine virtuel en vue d’interdire les sites de Cam et l’échange de médias personnalisés en ligne. Pour ce faire, elle souhaite remplacer dans la loi le terme de « prostitution » par « marchandisation d’actes sexuels » et ainsi inclure la pornographie.
Laurence Rossignol n’en est pas à son premier coup d’essai. Elle est déjà à l’origine de la loi absurde de 2016 de pénalisation des clients dont se plaignent toutes les TDS et de l’usage extensif du terme de « proxénétisme » qui permet de criminaliser l’entraide matérielle entre TDS ou d’incriminer colocataires et propriétaires pour l’hébergement ou le partage d’un loyer avec une TDS. De plus, tous les rapports critiques sur la pornographie auxquels elle a participé ne sont qu’une accumulation de stéréotypes dont on finit par comprendre qu’ils sont fondés sur une conception moralisatrice de la sexualité féminine. En effet, certains rapports comme celui de 2022 « Porno : l’enfer du décor » confondent explicitement l’absence ou l’extorsion de consentement voire les violences que subissent les actrices sur des productions, avec certaines formes ou pratiques sexuelles qui sont elles-mêmes essentialisées comme « violentes » en soi, comme le BDSM, le pluralisme, les insultes pendant l’acte sexuel, certains scénarios sexuels, les éjacs faciales peut-être ou que sait-on encore...
On en arrive donc à une critique complètement biaisée de l’industrie pornographique, de ses dérives comme de ses effets, parce que fondée sur une vision bêtement normative et « niaise » de la sexualité qui charrie une idée de « La Femme » et de ses désirs forcément purs et innocents mais qui auraient été pervertis par le « système patriarcal » et le porno. Dans le syntagme « violences faites aux femmes » il faut bien comprendre que ces « féministes » ne parlent pas seulement des formes de sexualité non consenties, mais bien de pratiques sexuelles potentiellement consenties et désirées. Il nous semblait nécessaire d’insister sur cette espèce de perversion particulière et infantilisante qui consiste à définir les formes de sexualité licites ou non, et même à légiférer sur le sujet, au nom de la lutte contre le « patriarcat ». Le vieux féminisme d’arrière-garde qui se dit « abolitionniste » mais qui est « prohibitionniste » ne fait que charrier un vieil éthos judéo-chrétien qui a la peau dure.
Ainsi, nous avons d’un côté le paradigme conservateur et bourgeois version LR qui s’offusque hypocritement d’une espèce de décadence des mœurs liée à la vulnérabilité sociale produite par les politiques économiques libérales et vise à restaurer une espèce de police des mœurs risible en dramatisant et caricaturant la réalité (fantasmée) ; et de l’autre, le « féminisme » paternaliste et infantilisant du PS. Les TDS se retrouvent donc prises en étau et ne disposent que d’un faible soutien institutionnel et la représentation politique pour se défendre.

Dans cette configuration, de telles lois ne feront qu’aggraver la situation qu’elles prétendent décrire en obligeant les TDS, qui peuvent difficilement se reconvertir en raison du stigmate, à faire ce qu’elles font dans des conditions dégradées avec des pertes de revenus significatives. Celles qui le pourront délocaliseront leurs entreprises ou trouveront des stratégies pour contourner individuellement ces lois, tandis que les plus précaires seront encore plus précarisées.
Ces lois ne permettent pas de mieux encadrer juridiquement la relation entre les créateurs de contenus et les agences, auxquelles ils délèguent leur travail, pour limiter tout lien de subordination. Elles ne permettent pas de protéger le contenu payant des créateurs de contenu en ligne pour éviter sa mise à disposition gratuite sur d’autres sites de « leaks » auxquels des mineurs sont plus facilement exposés. Elles ne permettent pas de faciliter la reconversion des TDS qui le souhaitent ou celles qui subissent leurs conditions.
Rajouter à cela la potentielle proposition de loi du RN portée par Jean-Phillipe Tanguy et visant à ouvrir des sortes de « bordels coopératifs » d’après ses déclarations et voilà que tout discours sur l’accès des TDS aux droits sociaux du travail élémentaires et à un statut clair est en partie approprié par l’extrême droite avec des visées racistes évidentes (diviser les prostituées immigrées et françaises entre elles).

En tant que TDS nous n’avons pas à nous laisser intimider, juger, insulter, mépriser et encore moins réprimer par une classe politique nihiliste, clairement mafieuse et d’une bêtise crasse. Nous n’avons aucune leçon morale à recevoir de notables et d’idéologues de salon qui vivent confortablement de nos impôts, dégoulinant de nos fellations baveuses et rentables tout en jouant les épouvantés.

Défendre nos intérêts, c’est défendre le droit des femmes à disposer librement de leur corps, de lever définitivement les stigmates qui pèsent sur la sexualité des personnes et notamment des femmes, l’usage qu’elles font de leurs organes génitaux, commercial ou non, et la manière dont elles choisissent de s’habiller. Parce qu’il est temps d’en finir avec ces débats vertigineux de connerie sur l’ « hypersexualisation » (cf. l’immonde Aurore Bergé) dont on ne saura jamais ni où cela commence ni où cela finit (la taille des jupes, les décolletés, les tops, le nombril, etc.), comme si, à l’échelle de tout un pays, il fallait légiférer sur le sujet. Il y a toute une espèce de glaire sémantique qui fonctionne comme un cheval de Troie réactionnaire et dont la perversion réside dans le fait qu’il s’agit, comme avec les prostituées, de protéger les femmes contre elles-mêmes et leur propension maligne à se soumettre au male gaze et in fine au patriarcat dont elles auraient intériorisées les normes et les codes. Bref, dont elles seraient à la fois les victimes et les instigatrices inconscientes. Ce paradigme profondément infantilisant implique que tout ce à quoi des femmes peuvent librement consentir, que leur capacité de jugement, leur autonomie et leur volonté propre sont invalidés de fait puisque conditionnés par les structures patriarcales de la domination masculine. Ainsi, plutôt que de développer les conditions de leur autonomie morale, matérielle et politique, cette approche bio-politique considère qu’il faut les mettre sous tutelle de l’Etat considéré comme méta-sujet censé les « protéger » à la fois du « monde extérieur » mais aussi d’elles- mêmes.

On peut par ailleurs toujours déplorer, dans une espèce de convergence improbable entre marxistes paumés et conservateurs hypocrites, la marchandisation malsaine des rapports sociaux, la réduction du désir à un commerce sexuel et la manière dont la croissance des inégalités incitent certaines personnes à se prostituer ou à faire de la pornographie. Seulement, ce n’est pas en criminalisant les TDS elles-mêmes, en les empêchant de s’organiser entre elles ou de vivre de leur activité de manière sereine, notamment en pénalisant les « clients », que l’on résoudra ce problème. On ne fera que l’aggraver. Cette critique de la « marchandisation », du libéralisme sauvage etc. n’est pas incompatible avec la défense des conditions de vie et de travail des TDS, leur accès aux droits sociaux élémentaires, qui s’inscrit aussi dans une lutte contre la précarité et pour le droit des femmes en général à ne pas subir stigmates, insultes, agressions en tous genres, sous prétexte qu’elle « l’aurait bien cherché » ou du fait de la nature même de leur activité. Cette critique doit encore moins devenir le prétexte d’une disqualification de la parole politique des TDS que les réactionnaires et les mascus en tous genre se chargent déjà de rendre effective. Paradoxalement, la fameuse « critique de la marchandisation du corps » devient un énième cheval de Troie sémantique instrumentalisé à des fins réactionnaires et vidé de son contenu révolutionnaire.

De notre côté, nous souhaitons ardemment soustraire le libre jeu des formes de vie aux entreprises étatiques, prophylactiques et hygiénistes d’une bourgeoise aigrie, de crypto catho réac ou plein de bons sentiments, de « féministes » prohibitionnistes qui au fond ne cherchent qu’à imposer à tous leur propre conception étriquée de la sexualité sous prétexte d’ « égalité ». Il nous faut sortir de cette fausse alternative entre libéralisme sauvage ou contrôle étatique du corps et des mœurs de la population.
Toute recherche éthique d’une sexualité « libre », soustraite aux rapports de domination et de subordination économique, patriarcale ou libérale, appelle l’égalité comme condition. Toute perspective de « démarchandisation » de la sexualité n’a de sens que si elle est associée au déploiement d’une communauté politique dans laquelle règne une égalité minimale entre les personnes. Egalité sans laquelle, de force ou de gré, la sexualité devient ou peut facilement devenir un moyen d’échange. De ce point de vue et selon cette perspective seulement, il est possible de construire une critique du caractère « librement consenti » des rapports marchandisés dont on sait qu’ils masquent souvent des effets de structure et de domination ou qu’ils produisent des formes d’incitation sournoises à faire n’importe quoi de son corps.
Toute tentative de « prohiber » (et non d’abolir) le travail du sexe comme le souhaitent certaines fausses « féministes » (main dans la main avec la droite conservatrice), par un surcroît de mesures répressives et pénales sans s’attaquer radicalement à la structure inégalitaire de la société dans laquelle nous vivons (ou sans y parvenir vraiment), n’est voué qu’à rejoindre directement le projet autoritaire et réactionnaire d’un contrôle biopolitique et numérique généralisé.
Enfin la perspective communiste vaut mieux qu’une espèce d’idéalisation manichéenne pitoyable entre d’un côté une sexualité pure, issue du désir d’êtres éthérés détachés des contingences matérielles, et de l’autre le sexe impur souillé par la marchandise et le besoin libidineux de pervers malfaisants. Ce que nous voulons dire ici c’est que nous ne savons pas si une sexualité détachée de tout rapport économique et de toutes normes puisse exister et ainsi prétendre à une certaine forme de « pureté », débarrassée définitivement des rapports d’oppression. Ce que nous savons, c’est que cet horizon est instrumentalisée pour mener une politique « prohibitionniste » qui est elle-même une source d’oppression et de disqualification pour des personnes dont les revenus dépendent de leur activité sexuelle et qui cherchent à maîtriser du mieux possible les conditions de leur travail. Enfin, toute perspective « abolitionniste » ne peut avoir de sens que comme mouvement non seulement de sortie du capitalisme mais de démarchandisation massive des rapports sociaux. Et même dans cette hypothèse, disons « communiste », rien n’indique que la prostitution et a fortiori la pornographie soient voués à disparaître.

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