Siamo pas vraiment tutti antifascisti

(de l’hygiène minimale)

paru dans lundimatin#509, le 17 février 2026

« Siamo tutti antifascisti  », le slogan résonne dans les cortèges de nombreuses villes européennes depuis des années. Au donner de la voix, il faudrait préférer donner du corps pour casser cette épiphanie politique assez partagée – même hégémonique et trans partisan – de l’acte de décès de l’antifascisme avec la fin de la seconde guerre mondiale.

Pourtant, c’est bien l’antifascisme large grâce notamment à l’abandon par le Komintern de la stratégie de classe contre classe pour lui préférer celle des fronts populaires qu’un fascisme à la française fut juguler dans l’entre-deux-guerres. Même la très sage SFIO (ancêtre du PS) avait ses « Toujours prêts pour servir » de Marceau Pivert pour se défendre contre les ligues nationalistes.

Depuis et actuellement, l’antifascisme jouit d’une réputation délétère par son refus d’être instrumentaliser par les forces politiques de gauche, sa culture de l’indépendance, son anonymisation volontaire : ce qui est un impératif de sûreté puisqu’il est ciblé par des dirigeants autoritaires aux manettes (Viktor Orban, Georgia Meloni, Donald Trump), par l’État comme le montrent les nombreuses dissolutions contre ces collectifs, par une idéologie nationaliste et réactionnaire à travers la planète prenant des tonalités « anti anti-fa » ou même d’invocation d’un fascisme rouge.

Les représentants de la sociale démocratie à travers les figures de Raphaël Glucksmann, François Ruffin – et même en partie LFI – ont couru un marathon de la respectabilité politique en tapant à bras raccourcis contre ces marges remuantes antifascistes. Marges qui avaient refusé l’instrumentalisation politicienne venue de toute part à la mort de Clément Méric contrairement à ce qu’initient les réactionnaires de tous bords face au décès du militant fasciste Quentin Deranque.

Ce que l’extrême droite et, en particulier, ces groupuscules ne supportent pas c’est que l’on résiste à l’expression de leur force brute, de la sacralisation de la mort héroïque à l’image du suicide de Dominique Venner au cœur de Notre-Dame. D’ailleurs, que ce soit dans les défilés du C9M, en honneur à Sainte-Geneviève ou Louis XVI et leurs afters, il est question de la laisser s’exprimer.

Un partage des rôles s’opère : les adeptes de happening victimaire pour la bataille culturelle et à la conquête des esprits consacrées par les figures du média Frontière ou du groupuscule fémonationaliste Nemesis sous-traitent à des tapeurs (l’Action Française, le GUD, les identitaires, la Cocarde...) en quête de combats oniriques pour lesquels ils se placent en concurrence entre eux. Car oui, le camps nationaliste vénère la force brute et la violence politique et c’est à cette aune qu’elle attire et se différencie. Marc de Cacqueray-Valménier a claqué la porte d’Action Française parce qu’elle n’était pas assez violente, a monté les Zouaves Paris et a voulu refonder le GUD au nom de sa mythique de dépositaire de la violence politique d’extrême droite.

De leur côté, les antifascistes ont un rapport dépassionné à la violence politique – en déplaisent à leurs détracteurs. Cette violence n’est pas première ni fondatrice, elle est une réponse à un danger immédiat : raison pour laquelle, elle n’est pas préméditée avec des armes ou la prévision d’attentats. Auto-défense, elle essaie d’éviter comme au moment des finales de la CAN, de meetings politiques, de défilés de minorités de genres... que les groupuscules d’extrême droite aillent exercer leur violence rédemptrice sur ce qu’ils considèrent comme faisant partie du corps national ou civilisationnel mythifié par leurs soins. Les bonnes âmes diront que c’est à la Police et à la Justice de juguler tout cela, c’est méconnaître que ces institutions ne sont pas les dernières à raciser, à violenter, à catégoriser, à condamner... De leurs côtés, les spécialistes de la violence politique comme Nicolas Lebourg [1] ont noirci force rapports et livres montrant que les mises à mort politiques, les prévisions d’attentat sont plus le fait du camps nationaliste que celui de l’antifascisme.

Dans la séquence, la dépolitisation du combat antifasciste règne en maître – placé sous le boisseau de «  la violence politique ». La une de Libération pour Clément Méric était « Mort d’un antifa », on aurait pu attendre la même symétrisation avec une titraille de l’ordre de « Mort d’un faf » sauf que le portrait dressé du militant d’Action Française – pas si pacifique – Quentin Deranque est, pour le moins, euphémisant. Par ailleurs, la qualification de violence, ce sont ceux qui peuvent la qualifier comme telle dans le débat public qui en dispose et la décrète comme ce qu’il en est de sa légitimité. Le différentiel de valeur de chaque vie s’est imposé dans le champs médiatique et le débat public depuis plusieurs mois maintenant. La séquence actuelle le montre avec cruauté et véhémence quand on pense aux morts rendus invisibles car certainement pas assez nationalistes ou trop éloignés du groupe majoritaire : les militantes kurdes tuées à l’arme automatique à Paris, l’agression à plusieurs à coups de couteau dans ce même centre d’un jeune militant de Young Struggle lors d’une projection du film « Z » de Costa Gavras...

Au garde-à-vous, le champs médiatique suit une dynamique politicienne initiée par le bloc central s’exprimant en deux mouvements : l’extrême droite et l’extrême gauche sont les faces d’une même pièce hors du cadre républicain et la mise en boite par la force de LFI dans cette catégorisation d’extrême gauche comme l’atteste la décision électorale du ministre de l’Intérieur de la classer comme tel. La mort de Quentin Deranque permet de cristalliser cette mécanique et de lancer la dynamo. Assumer l’antifascisme comme un élément central de toutes les formations politiques de gauche avec ses spécificités et ses concurrences – car les projets de société, les aspirations, les stratégies et tactiques diffèrent – semblent être de l’ordre de l’hygiène minimale. Et si ces formations ne veulent pas balayer devant leurs portes en proposant une ligne claire, elles se perdebt et partant de là, perdent toute chance de gagner les cœurs, les esprits et pour beaucoup – dont c’est l’alpha et l’oméga – les votes.

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