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Se faire et se défaire homosexuel

Entretien avec Antoine Idier, à propos de Guy Hocquenghem

paru dans lundimatin#109, le 21 juin 2017

Le spectre de Guy Hocquenghem hante encore aujourd’hui le mouvement gay. Toujours à côté du rôle auquel on voulait l’assigner, il fut à la fois la figure-type de l’homosexuel-militant et celui qui appelait à ne pas se laisser enfermer dans cette identité. Nous avons rencontré Antoine Idier, auteur d’une biographie intellectuelle d’Hocquenghem, pour qu’il nous raconte, à travers quatres livres de notre choix, le parcours d’un homme qui ne cessa jamais d’inquiéter, que ce soit la société ou les pédés bien rangés.

lundimatin : On voulait commencer par la création du F.H.A.R. Comment se crée-t-il ? Et quelle est la participation de Guy Hocquenghem au sein de celui-ci ?
Antoine Idier : Guy Hocquenghem n’a pas été à proprement parler un des fondateurs du FHAR, le Front homosexuel d’action révolutionnaire, mais il lui a apporté une impulsion fondamentale. Le F.H.A.R. est né au début de l’année 1971 à Paris, à la suite d’actions menées par plusieurs femmes, principalement des lesbiennes, passées par le mouvement féministe, qui perturbent des événements publics. Hocquenghem rejoint le groupe un peu plus tard mais contribue grandement à son audience et sa prise de parole publique par la réalisation en avril 1971 d’un numéro du journal Tout !, le journal du groupe mao-spontex Vive la révolution (VLR), consacré à l’homosexualité. Comme Hocquenghem le souligne à plusieurs reprises, le FHAR est né contre la gauche radicale au sein de cette gauche même. Le FHAR s’adresse avant tout aux « gauchistes », aux révolutionnaires, aux militants politiques, pour contester leurs définitions de ce qu’est la politique. Son principal projet a consisté à faire une place à l’homosexualité dans la politique révolutionnaire, et plus généralement à la sexualité, en affirmant que la politique (homo)sexuelle mettait en cause les conceptions dominantes de la politique. Il faut d’ailleurs rappeler l’intime proximité avec le mouvement féministe et le Mouvement de libération des femmes dans certains slogans ou écrits. En 1971, Hocquenghem écrit une « Adresse à ceux qui se croient normaux » : ceux qui se croient normaux, ce sont les militants de gauche. Il affirme : « Vous qui vouliez la révolution, vous avez voulu nous imposer votre répression. Vous combattiez pour les Noirs et vous traitiez les flics d’enculés, comme s’il n’existait pas de pire injure. » La participation au défilé du 1er mai, avec des slogans et des comportements jugés provocateurs, est quelque chose de très important pour le FHAR, du fait du symbole que représente le 1er mai à gauche. De même, lorsque Hocquenghem écrit l’édito du numéro de Tout ! d’avril 1971 : il insiste sur l’idée que les homosexuels prennent la parole contre la gauche qui refusent de reconnaître l’homosexualité comme un problème politique, prétendent qu’elle n’est qu’un problème de bourgeois ou encore qu’il sera temps de s’en préoccuper une fois la révolution faite, au nom de l’existence d’une lutte primaire, la lutte des classes, et de luttes secondaires, comme la lutte homosexuelle. Ce qui m’a frappé, en lisant les textes d’Hocquenghem et d’autres, c’est à quel point ces questions du rapport à la gauche et à la politique étaient alors fondamentales – et à quel point elles pouvaient faire écho à des préoccupations politiques d’aujourd’hui. Mon livre essaye de retracer la genèse de cette histoire en montant comment, à la fin des années 1960, l’homosexualité n’avait aucune place dans la gauche révolutionnaire en France. Hocquenghem l’a éprouvé physiquement : il a raconté avoir dû mener une double vie, « une vie de schizophrène » ; il a été publiquement pris à partie en tant qu’homosexuel dans une assemblée générale, ses proches amis ignoraient sa sexualité ou, s’ils le savaient, n’en parlaient pas avec lui. Raconter la naissance de l’homosexualité politique dans les années 1970, retracer l’existence d’un « militant homosexuel », c’était aussi restituer comment ces termes, « militant » et « homosexuel », ont pu se retrouver accolés. Dans le récit qu’Hocquenghem fait de la première réunion du futur FHAR à laquelle il participe, il décrit l’absolue et radicale nouveauté : pouvoir parler de ses désirs, raconter ses sorties en boîte, et même rencontrer pour la première fois des lesbiennes.
LM : Dans son premier livre "Le désir homosexuel", il y a un chapitre sur le combat homosexuel. Il y décrit le mouvement homosexuel comme une forme politique qui refuse l’organisation, qui dépasse l’opposition entre le moi et l’institution, il appelle ça un groupe-sujet. Est-ce lié au F.H.A.R. ?
A.I. : Dès les débuts du FHAR est présente la volonté de ne pas créer une organisation politique qui ressemblerait aux organisations gauchistes, et notamment de ne pas reprendre ce modèle du chef, de la hiérarchie, d’une organisation fermée comme Hocquenghem et ses camarades l’avaient connu dans le trotskisme ou le maoïsme. En 1971, Hocquenghem décrit le FHAR comme « une nébuleuse de sentiments » et rejette toute idée d’organisation. Ce chapitre du Désir homosexuel théorise le refus d’un mouvement politique organisé, groupusculaire. Il ajoute que la prise de pouvoir n’est pas un objectif, qu’il ne s’agit pas non plus de substituer la lutte homosexuelle à la lutte des classes. Hocquenghem se réfère à Félix Guattari et à Gilles Deleuze, mais aussi à Charles Fourier, dans l’idée d’une transformation de la civilisation qui ne passe pas par la prise de pouvoir, mais par le fait de libérer des « contenus homosexuels » dans la politique radicale et dans la société.
LM : Il considère dans son premier ouvrage que l’homosexualité est une sexualité essentiellement réprimée par le pouvoir. Quel est, à ce moment-là, son rapport à la psychanalyse ?
A.I. : Selon la première phrase du Désir homosexuel, « ce qui pose problème n’est pas le désir homosexuel, c’est la peur de l’homosexualité. » La question est donc la manière dont les autres, les « normaux », considèrent l’homosexualité, l’ont créée comme une catégorie de la sexualité et comme une « perversité », et la répriment. Le livre d’Hocquenghem propose une histoire de cette domination, fabriquée par la psychanalyse et la psychiatrie : ce sont elles, psychanalyse et psychiatrie, qui ont inventé l’homosexualité au XIXe siècle, elles qui ont produit quantité d’écrits pour expliquer, pathologiser, normaliser, etc. et qui ont été tellement puissantes que leurs conceptions de l’homosexualité se sont répandues dans tout la société.

LM : Dans "Le désir homosexuel", il a l’air de considérer que ce qui est politiquement intéressant dans l’homosexualité, ce n’est pas le choix de l’objet, c’est une certaine manière de la vivre, et c’est cela qui inquiéterait l’ordre dominant et la société phallocentrée.
A.I. : C’est un problème qui ne cessera de préoccuper Hocquenghem : que faire de l’homosexualité ? que faire de la position en marge qui lui a été assignée et du caractère subversif, en raison de cette marginalité, qu’Hocquenghem prête au désir homosexuel ? Michel Foucault a déclaré qu’il fallait « s’acharner à être gay », ce qui résume bien la préoccupation d’Hocquenghem (même s’il y a répondu autrement que Foucault) : il faut assumer une position critique qui serait due à l’homosexualité. Être homosexuel serait avoir un point de particulier sur le monde, sur les rapports de domination, par rapport au pouvoir, aux organisations, aux hiérarchies, aux consensus, etc.
LM : Hocquenghem fait un parallèle entre les luttes du mouvement homosexuel et les actions violentes des ouvriers... Il dit : "Les moments ouvriers sauvages, c’est-à-dire ceux qui se déroulent en-dehors des cadres politiques admis sans revendication et même sans volonté de prendre le pouvoir participe de la désagrégation de cette cohérence". La cohérence dont il parle c’est l’ordre contre lequel lutte aussi un mode de vie homosexuel.
A.I. : Le lumprolétariat, les révoltés non-organisés, l’« infra », tous ces termes, qui renvoient à des hiérarchie des luttes et des sujets politiques, sont très présents dans la théorie marxiste. Et les homosexuels, comme d’autres, les ont beaucoup subis, dans le refus que l’homosexualité, comme d’autres questions, soit l’objet d’une lutte politique. Ce qui anime Hocquenghem, c’est qu’il se passe quelque chose qui ne correspond pas aux définitions préétablies de la politique. Si de tels mouvements apparaissent, il ne faut évidement pas les refuser au nom de définitions politiques pré-existantes, mais bien bouleverser nos cadres politiques pour les intégrer. Ce problème est un fil conducteur dans son histoire personnelle, politique et intellectuelle, et représente aussi une question majeure aujourd’hui pour nous !
LM : Vient plus tard "La dérive homosexuelle", un recueil de textes charnière où il prendra du recul avec le mouvent du F.H.A.R. où pour lui le temps de la revendication doit être dépassé. Il apporte la notion de dérive homosexuelle pour tenter de s’en défaire.
A.I. : Le terme dérive a été utilisé par les situationnistes mais aussi par Jean-François Lyotard dans son livre Dérive à partir de Marx et Freud. Celui-ci retrace une trajectoire intellectuelle qui dérive depuis des positions successives. Et La Dérive homosexuelle d’Hocquenghem est ainsi construite, dans la mesure où il s’agit d’un recueil de textes publiés entre 1972 et 1977 : il donne à voir les déplacements d’Hocquenghem sur l’homosexualité. Le premier texte est l’autoportrait publié en janvier 1972 dans Le Nouvel observateur et par lequel il fait son coming-out. Le deuxième texte s’appelle « Aux pédérastes incompréhensibles » et reproche au mouvement gay une forme d’« institutionnalisation » dans le paysage politique. Plus loin, un article de 1976 sur la mort de Pasolini dénonce une « normalisation » de l’homosexualité, parfois de manière très normative ou morale. Hocquenghem avance aussi que les mouvements de libération ont produit quelque chose de très dangereux, le fait de figer les identités sexuelles. Le livre s’achève sur le projet de se « défaire homosexuel ». On mesure le chemin parcouru par Hocquenghem de l’affirmation et la revendication à la « désidentification ». Toutefois, il me semble majeur de ne jamais perdre de vue qu’il n’y a jamais de position définitive chez Hocquenghem : ses interventions constituent l’expression d’un ensemble de problèmes, la cartographie d’un réseau de tensions. Dans « Aux pédérastes incompréhensibles », il regrette par exemple « la perte du pouvoir d’inquiéter les autres (les normaux) » : à partir du moment où un mouvement homosexuel est plus ou moins reconnu au sein du gauchisme, il aurait perdu ses raisons d’être. La Dérive est très beau pour cela : on y lit le déplacement au fil du temps, avec une forme de constance qui résiderait dans la recherche permanente de la tension.

L.M. : Il y a la critique de la formation de l’identité gaie et en même temps il écrit un autre livre peu de temps après qui s’appelle "Race d’Ep !" (« pédéraste » en verlan), et qui commence sur cette histoire : il se fait insulter de pédé près d’une « tasse » (une pissotière dans l’argot homosexuel) et y voit le signe de son appartenance à une autre race, « la race d’Ep ».
A.I : Les lectures contemporaines, notamment queer, d’Hocquenghem ont tendance à uniformiser ses interventions. Il exprime certes une critique de l’identité gay (dont on peut discuter). Mais, en 1978-1979, au moment où il étudie l’histoire de l’homosexualité, les mouvements homosexuels des années 1930 ou encore la répression sous le nazisme et en URSS (des thèmes qui sont absents de la conscience collective des années 1970), il fait prédominer une conception de l’homosexualité comme appartenance à une tradition et à une culture. Il écrit alors : « J’avais senti flotter derrière moi l’ombre d’une autre race. » Être homosexuel selon Hocquenghem, c’est hériter de cette histoire et de cette culture ; et défendre cette histoire ou cette culture, c’est non seulement exister comme sujet homosexuel mais aussi se défendre contre l’effacement. La méconnaissance de l’histoire homosexuelle ne constitue pas seulement un enjeu au sein de l’histoire et de la connaissance de l’histoire : elle est aussi, et peut-être avant tout, la victoire de la domination, la négation du sujet homosexuel. Hocquenghem revient alors à une conception de l’identité et du sujet plus proche du marxisme : l’homosexualité semble former une classe, définie de manière objective par ses conditions d’oppression et subjective par sa conscience de classe et la proclamation de son histoire. Là se niche une question de méthode – et de politique – plus générale : il faut prêter attention aux cahots, aux soubresauts, aux déplacements d’une pensée, et ne pas l’écraser a posteriori.
LM : C’est une histoire des vaincus et des écrasés par l’Histoire. Il s’agit de faire une généalogie homosexuelle comme les féministes l’ont également fait.
A.I. : La comparaison avec les féministes est très juste parce que le chant du Mouvement de libération des femmes commence par « Nous qui sommes sans passé les femmes ». Hocquenghem mentionne les homosexuels « oublieux de leur propre histoire » parce que pour lui la connaissance de l’histoire permet de se défendre, d’exister soi-même contre les dominants. En 1981, dans sa préface au témoignage du déporté homosexuel Heinz Heger, il affirme : « C’est peut-être cela être homosexuel encore aujourd’hui : savoir qu’on est lié à un génocide pour lequel nulle réparation n’est prévue ».

LM : Après avoir montré comment le désir homosexuel est une puissance potentiellement subversive, puis avoir fait par une critique interne de l’identité homosexuel ; tout en la maintenant à travers une histoire ; Hocquenghem écrit avec René Schérer "L’âme atomique", qui paraît en 1986. Une chose nouvelle apparaît dans ce livre, c’est la question esthétique avec Charles Fourier mais aussi la reprise de Walter Benjamin qui était peu traduit à l’époque.
A.I. : L’âme atomique est un livre des années 1980. Il est traversé par l’affaiblissement voire la disparition des mouvements contestataires, les discours sur le réel auquel il faudrait se conformer, « la fin des grands récits », la disparition de la politique en raison de la science et de la technologie, etc. Tout cela, Hocquenghem et Schérer, qui a été son professeur au lycée, son amant et son mentor, le refusent. Ils cherchent à réactiver une pensée contestataire, hérétique, qui ne croit ni à la modernité, ni au progrès de l’Histoire, ni aux transcendances, mais qui ne se satisfont pas non plus d’une post-modernité dépolitisante et anesthésiante telle qu’on peut la trouver chez Lyotard. Hocquenghem et Schérer se tournent du côté de l’esthétique, de Walter Benjamin, au moment où celui-ci apparaît sur la scène intellectuelle française. Ils tentent de penser la politique par d’autres moyens.
LM : L’ambition de "L’âme atomique" c’est de rendre une âme à une époque qui a perdu la sienne. Et les exemples qu’ils prennent, c’est entre autres l’enfance et la poupée.
A.I. : Selon Schérer et Hocquenghem, l’enfance aurait quelque chose d’utopique, voire serait par excellence le lieu de l’utopie parce que l’enfance ne se soumet pas aux injonctions du réel. Pour l’enfant, les poupées sont vivantes, les jouets ont une âme, il n’y a pas de distinction claire entre l’humain et l’inhumain. L’enfant créerait alors un monde qui serait fantasmatique, imaginaire, ouvert à d’autres possibles. Si la politique est l’utopie, l’enfance a un pouvoir d’imagination que le passage à l’âge adulte fait perdre.
LM : Avec cette idée que le monde se fragmentant, il y a une réponse par fragments.
A.I : Déjà dans les années 1970, Hocquenghem opposait à la totalité marxiste une politique fragmentaire, constituée de luttes disparates et multiples qui ne peuvent se fonder en une seule. Dans les années 1980, avec Schérer, il continue de s’interroger sur le fragment, la dispersion, mais dans des termes nouveaux.
LM : Tu dis que ces « fragments d’âmes » sont comme des « échardes messianique ».
A.I. : L’expression est reprise à Walter Benjamin et l’image est magnifique. C’est planter un fragment de bois qui crée une petite douleur, qui empêche de marcher correctement, qui rend boiteux. Non pas proposer un projet politique global qui se substituerait au monde existant, mais créer un écart, une difficulté porteuse d’une utopie, d’un espoir que du nouveau advienne.
LM : Dans "L’âme atomique" il n’est plus question d’homosexualité.
A.I. : Non, plus vraiment, même si il est à un moment question de trouver le « sublime », une des catégories esthétiques que les deux auteurs analysent, dans la recherche multiple des partenaires. Au cœur du livre se trouve en effet le projet de raviver des sentiments qui ont été oubliés, marginalisés – dans une conception très « benjaminienne » des traditions vaincues. Le livre célèbre la mélancolie, qui prend appui sur la faiblesse et la tristesse, mais aussi le baroque contre le classicisme, l’allégorique contre le symbolique, etc.
LM : Quelle est la distinction entre l’allégorie et le symbole ?
A.I. : Le symbolique se caractérise par un sens précis, définitif, et même sacralisé et transcendantal. L’allégorique, proche de la poésie, ouvre sur la multiplicité des interprétations et sur la désacralisation. À travers ces catégories, L’Âme atomique entend poser des problèmes politiques plus généraux : est-ce qu’il y a transcendance ou immanence ? Totalité ou multiplicité ? Au nom de cette dispersion propre à l’allégorique, les textes d’Hocquenghem invitent par exemple à rejeter cette idée très contemporaine de « convergence des luttes », d’unification, au profit des croisements, des contradictions, des superpositions temporaires, des conflits, etc. Une politique allégorique constitue une autre proposition pour inciter, comme le faisait Hocquenghem en 1973, à « faire rentrer des chevilles rondes dans des trous carrés », à émietter en « une multitude de frémissements du corps social, en une infinité d’impérieuses localisations les cadres où l’on tente de nous enfermer. » C’est l’un de ses legs : chercher inlassablement à faire vivre l’inquiétude, l’intempestif.
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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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