Reportage : Cuba, année zéro

« Un moment post-apocalyptique où l’apocalypse n’a jamais vraiment eu lieu »

paru dans lundimatin#514, le 31 mars 2026

Après l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, un camarade a parlé dans lundimatin de la fin du régime chaviste comme d’un « nouveau mur de Berlin pour la gauche latino-américaine. » [1] Ce qui est particulièrement vrai pour Cuba, île communiste en bras de fer avec son puissant voisin impérialiste depuis 1959 et très dépendante du pétrole vénézuélien. Nous avons passé un mois à la Havane, les yeux et les oreilles ouvertes à l’ambiance politique de ce petit bout des caraïbes.

Chute du mur tropical et blocus total

Au niveau géopolitique Cuba est plus isolé que jamais. La chute de Maduro ouvre le golfe aux yankees qui ont monté une petite équipe de bâtards d’extrême-droite, « le bouclier des Amériques » pour mettre au pas leur arrière cour. [2] À la suite de quoi plusieurs pays latino-américains ont rompu leurs relations diplomatiques avec la Havane. Cuba, le phare de la lutte anti-impérialiste en Amérique latine, est symboliquement chassée du continent.

La pression de Trump sur les potentiels partenaires commerciaux comme le Mexique ou l’Espagne empêche toute solidarité et les rares alliés de Cuba sont loin ou affaiblis sur la scène internationale, comme le Vietnam, la Chine, la Russie ou l’Iran. La reddition du Venezuela sans combattre est vu depuis la Havane comme une trahison alors que 32 guêpes noirs, soldats des forces spéciales cubaines sont morts dans la bataille. [3]

Avec la chute de Maduro, le blocus économique et énergétique qu’imposent les USA depuis plus de 50 ans à l’île est quasiment total. Ces effets, qui pourront être catastrophique à long terme pour la population (accès au soin, à l’eau et à la nourriture) [4] pourrissent déjà la vie quotidienne des cubains.

Le manque de carburant (il faut trois mois pour accéder légalement à un plein ou payer 10 dollars le litre au marché noir) rend tous les transports compliqués. A la Havane, des motos triporteurs chinoises remplacent les bus et on voit ressortir les calèches. Le peu de pétrole produit sur l’île sert à alimenter les centrales thermiques qui ne produisent pas assez pour la consommation nationale. Les cubains connaissent depuis longtemps les apagones, ces coupures d’électricité ponctuelles par zones qui sont de plus en plus fréquentes. Les infrastructures, datant des années soviétiques sont vieillissantes, tombent régulièrement en panne et les pièces de rechange manquent. Un ami qui vit à Alamar, en périphérie de la Havane, a parfois seulement 2 heures d’électricité par jour et des coupures de 24H.

A tout ça, il faut ajouter l’inflation galopante. Un dollar vaut 500 pesos cubains, mais les salaires d’État ne bougent pas. Une amie biologiste ne gagne pas plus de 5000 pesos, un éboueur touche difficilement ses 3000 pesos, et un policier, essentiel au régime, tourne autour de 10 000 pesos. Vu qu’une boite d’œufs importés coûte 3000 pesos, c’est-à-dire un SMIC, la plupart des gens survivent grâce à la débrouille. Notre amie biologiste fait voyager les animaux domestiques des riches entre Cuba et le Mexique. D’autres vivent grâce aux dollars des familles exilés ou de petit commerce (les mipymes). Les rares nouveaux riches vivent du tourisme ou de l’import/export en partenariat avec l’État. Les amis plus lumpen organisent des visites touristiques pour des groupes de roumains cinquantenaires alcooliques ou se font entretenir par des européennes alterno en quête d’histoires sensuelles.

L’agriculture et l’industrie cubaines sont effondrés. Depuis la chute du vrai mur de Berlin, c’est-à-dire la fin de l’accès aux pesticides, aux machines, aux nourritures transformés pour l’élevage, Cuba ne produit presque plus rien. On galère à faire se reproduire le gros cochon canadien à la base de l’alimentation, les poulets arrivent par bateau et, après avoir été pendant des siècles un des plus gros producteur de canne, Cuba importe désormais du sucre.

Et l’État n’a plus de thunes. Jusqu’en 2019 l’argent rentrait grâce aux services internationaux (envoi de médecins et d’ingénieurs) et au tourisme (l’État est propriétaire des hôtels et des infrastructures). Mais le tourisme s’est lui aussi effondré, sous l’effet conjoint du Covid et du renforcement du blocus américain. Pendant le la pandémie, n’ayant pas accès aux vaccins occidentaux, Cuba a vidé ses caisses pour produire son propre vaccin, le premier au monde.

Les magasins, où l’on trouve les produits de premières nécessités (du riz, du pain, du lait, etc.) sont quasi vides. Le peu de denrées subventionnés sont redistribués via le système de la libreta, toujours en vigueur, que les observateurs occidentaux persistent à voir péjorativement comme ’du rationnement’. En réalité il s’agit d’un système de redistribution permettant à la plupart des cubains de survivre dans un contexte où, si les capitalistes avaient les mains libres pour spéculer sur le riz, la famine serait plus intense. Ailleurs, dans les commerces privés, on trouve presque de tout : des spaghetti hors de prix et même du caviar.

Mais la conclusion est sans appel, l’économie cubaine est à terre. Du fait du blocus d’abord, d’une certaine corruption (moindre que dans les autres pays de la région), des erreurs des dirigeants (notamment la centralisation à outrance sous l’influence de la tendance stalinienne du PCC) et la foi dans le progrès industriel, sous perfusion soviétique. Rappelons que Cuba est la première et la dernière colonie espagnole. Les indiens ayant été tous massacrés, l’économie cubaine n’a connu que des modèles agricoles industriels : la plantation esclavagiste puis l’agriculture intensive mécanisée. Les cubains ont été entièrement dépossédés par l’histoire coloniale de leurs traditions autochtones de pèche, d’élevage et de maraîchage. Dépossession perpétuée par les militants de la révolution scientifique.

Pendant ce temps, avec nos euros, on se retrouve subitement millionnaires à manger du riz dans des restaurants déserts ou le menu du jour vaut un salaire de prof. Puis à traîner dans les soirées de l’underground havanais où la jeunesse s’éclate la tête à base de planchao et de reggaeton. On essaye de fuir les lieux illuminés par un générateur en plein apagon et de se faire des amis. Les vieux militant des CDR (Conseils de Défense de la Révolution) surveillent les lieux officiels vides en somnolant sur des chaises à bascules. Les jeunes organisent des teufs tropical-punk dans des lieux mi-privés mi-abandonnés avec une énergie destructrice qui doit ressembler à la Yougoslavie des années 90, en version afro-cubaine.

Une chute qui n’en finit pas

Malgré tout, les structures sociales continuent de fonctionner comme elles peuvent (hôpitaux et écoles gratuites, boulangeries à prix subventionnés, etc.). Les connards ont beau jeu de dire « voilà la preuve que le communisme ne marche pas » en faisant les amnésiques. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui le socialisme d’État ressemble un peu à une « égalité dans la pauvreté » et ce n’est exagéré que de dire que l’ambiance est morose à la Havane. Amertume et désillusion pour les plus vieux ayant connu l’âge d’or de la révolution, désespoir et sentiment d’absurde pour les plus jeunes.

En réalité, la vie continue. Il ne faut pas croire aux discours misérabilistes et défaitistes des journaux occidentaux. On sort les instruments s’il n’y a plus d’électricité pour la sono et les mojitos s’enchaînent. Les gens sont sympas, évidement, étrangement calmes, patients et disciplinés. Avec des amis, pour rigoler, on imagine un apagon en France.
— Il se passerait quoi ?
— Les gens se jetteraient sur le papier toilette, hurleraient à la mort en ayant pas pu recharger leur smartphone et se suicideraient en masse.

Puis le 25 février une dizaine d’hommes surarmés essayent d’entrer à cuba illégalement sur une vedette . La confrontation avec les gardes côtes fait 4 morts. L’évènement rappelle la guerre sourde et continue que livre les USA à Cuba. Selon les autorités les assaillants sont liés à la bourgeoisie exilée depuis les années 60 à Miami. Les forces réactionnaires cubaines, électorat important de Floride, État clef dans l’élection du président des États-Unis, rêvent de revenir au pouvoir sur l’île et de faire payer la révolution au peuple cubain.

A la télé nationale on exhibe l’impressionnant arsenal des mercenaires. Une fois encore l’entreprise de déstabilisation A échoué. Fidel Castro, qu’on dit ici protégé par des orishas, divinités des esclaves africains, a échappé à pas moins de 638 tentatives d’assassinats par la CIA L’évènement rappelle autant la fragilité de l’île face à son géant voisin que sa résistance acharnée.

L’effondrement économique, le blocus américain et la résistance acharnée est le triptyque qui caractérise Cuba depuis la ’période spéciale’, nom donné à la période de restrictions et de restructuration économique qui suivit l’effondrement de l’URSS. À la fin des années 80, alors que les pays du bloc de l’Est ouvraient leur économie au marché, Fidel fit adopter au PCC une ligne orthodoxe. « Même si nous restons seuls » dit-il après avoir fait fusiller des hauts responsables de l’armée tentés par le modèle gorbatchévien [5]. Depuis, l’effondrement de l’île est continu mais gardé sous le contrôle d’un régime qui parvient à se survivre.

Il est notable que Cuba, à nos yeux de français, ne ressemble pas aux clichés que l’on se fait d’une dictature. Cuba n’est pas un état policier, il y règne une grande liberté de parole, pas de monuments imposants ou de publicités pour le régime, pas de portraits ou de statues de Fidel Castro [6] En comparaison, la France est bien plus recouverte de symboles du pouvoir, de policiers à tout les coins de rue et de pubs pour le capital.

Pourtant il est clair que le régime continue de tenir le pays d’une main de fer. L’opposition est réprimée durement [7]. Le parti unique contrôle toute la vie politique et la vie sociale via les organisations de poder popular. Ces organisations : assemblées de quartier, d’immeubles, CDR, syndicats d’entreprise sont à la fois les ruines d’un réel pouvoir populaire issue d’une révolution victorieuse et les rouages d’un contrôle social totalitaire.

Le contrôle, s’il n’est pas policier, n’en est pas moins fort car il passe par ces organisations quotidiennes capables de de tuer socialement quelqu’un, plus sûrement que la prison [8]. Che Guevara, en son temps, critiquait déjà les CDR qu’il voyait devenir une sorte de police des mœurs [9]. Aujourd’hui, si ces organisations vieillissantes continuent de régir la vie politique et sociale, elles ne bénéficient plus de l’aura révolutionnaire de leur début. La jeunesse les fuit comme la peste car elles sont devenues le symbole d’un régime survivaliste qui a peur de sa jeunesse et finalement peur des masses dont il est censé être l’expression.

La crise actuelle s’inscrit donc dans une continuité d’effondrement économique et politique, une chute sans fin retardée par un régime spectral. L’ouverture tardive au marché, à internet et à l’informatisation donne cette ambiance particulière de la Havane où l’on peut voir le capitalisme se mettre en place en live. Un capitalisme féroce, mal implanté, qui transforme les maisons en épiceries et les services de voisinage ou les relations amoureuses en jinetérisme diffus.

Ce qui frappe le plus, c’est la capacité, autant du régime que de la population, à s’adapter à cette crise continue. À Cuba, qui fût l’arrière base de la mafia dans les années 50, et même dans ce contexte de pénurie grave, il y a peu de vol, quasiment pas d’armes à feu, de cartels, de criminalité. Contrairement aux autres pays de la région (Jamaïque, Haïti, Mexique), et même contrairement à chez nous, il n’y a pratiquement pas d’insécurité liée à la violence sociale.

Mais il y a tout un savoir faire mécanique pour continuer à faire rouler les voitures américaines des années 50, à construire sans matériaux et a maintenir des infrastructures électriques condamnées. Selon William LeoGrande, professeur à l’American University, « les techniciens qui travaillent sur le réseau sont des magiciens pour le maintenir en fonctionnement compte tenu de son état » [10]. Le régime promeut cette « résilience » tant qu’elle reste dans le cadre dicté par lui. Miguel Díaz-Canel, le président et premier secrétaire du PCC nomme cela, dans un langage presque situationniste, la « résistance créative ».

Le mot d’ordre a quelque chose d’un peu cynique. Un « démerdez-vous pour survivre » tout en laissant le régime se survivre à lui-même. Plus le camp révolutionnaire mondiale recule, plus la force populaire du parti s’amenuise, plus la résistance créative apparaît sans projet (une résistance stagnante), plus le slogan passe pour un racket gigantesque d’une avant-garde vieillissante qui s’accroche au pouvoir (derrière Miguel Díaz-Canel, Raul Castro, 94 ans, qui n’est que le fantôme de son frère en terme de charisme).

Le slogan est insupportable pour la jeunesse à qui il apparaît comme une justification de la misère et de l’impuissance. Plus la révolution mondiale recule, plus la menace réactionnaire s’affirme, plus le parti resserre son étreinte, plus le pouvoir populaire est confiné.

Révolution, année zéro

Étonnés par les articles occidentaux qui décrivent une révolte en cours à Cuba, nous avons filé une patrouille de police à la tombée de la nuit. Au fond du barrio Chino nous sommes tombé sur des enfants et des adolescents cachés sous les arcades d’une avenue plongée dans l’obscurité et armés de bidons et de casseroles. Lorsque les 4x4 de l’armée s’approchent, les enfants disparaissent dans les ruelles pourchassés par les phares. Scène de science-fiction qui pourrait être tiré des Furtifs de Damasio. La révolte elle aussi devient fantomatique.

L’opposition réactionnaire organisée est à Miami et ne possède pas de base sociale dans le pays. Les réformistes sont en exil et les artistes tenus sous pression. La répression s’est accrue après le mouvement de 2021 (notamment via l’emblématique DécretLoi35 contre la « subversion sociale » [11]). Le régime a réagit au soulèvement populaire par des incarcérations et une distribution de visas aux jeunes désireux de démocratie. Résultat, une génération entière s’est barrée ou croupi en prison.

Si la lutte finale qui devait amener le paradis sur terre à Cuba est repoussée (Fidel, qui devait couper sa barbe de guerilleros le jour où cuba serait totalement libre est mort barbu), la chute finale, elle aussi est remise à plus tard.

Pour mettre fin à cette impardonnable révolution victorieuse dégénérée, il ne reste plus que cet antéchrist de Trump. Gargarisé par ses pseudos victoires il ne fait que répéter qu’il va « s’occuper de cuba », « avoir l’honneur de la prendre », etc. mais il ne vient pas. Les Zopilotes, ces gros vautours américains à tête rouge tournent dans le ciel de la havane. Une menace plane mais elle fait partie de l’inertie.

Cuba n’est pas le Vénézuela. Les officiers de l’armée cubaine ont gagné une guerre en Angola contre l’Afrique du sud armée par les USA. La vieille garde est fanatique et ne veut rien céder. Selon un entrepreneur proche du régime, les foyers historiques de la révolution, comme l’Oriente, fourniraient de nombreux maquis en cas d’intervention militaire. Dans ce contexte, l’arrivée des américains rétablissant la démocratie parait chimérique. Le scénario le plus probable est une accélération de la circulation du capital, via notamment des accords forcés par l’administration Trump suivant la nouvelle stratégie impérialiste du coupage de tête. C’est-à-dire virer Diaz-Canel, négocier avec ceux prêt à se soumettre aux USA, puis garder la coquille vide du régime pour contrôler la population.

Le cercle de la pression intérieur du régime et de la menace latente extérieur des USA est en place. Le temps historique est arrêté. La vie quotidienne est faite d’errance, de minis galères, de restrictions et de fêtes déchaînées. Une résistance sans projet. Ce qui donne une ambiance d’attente infini, une temporalité quotidienne absurde, que les camarades de la Tizza décrivent comme le temps-zéro.

Dans ce ce temps zéro, les époques se mélangent et se superposent. Une partie de la population vit dans les années 60, à base de propagande anti-impérialiste, de petits pains subventionnés et dans l’attente d’un bateau mexicain, d’une aide russe ou de l’arrivée des martiens. Selon notre voisin, le Comandant P., 80 ans, héros de la guérilla, les extraterrestres vont venir sur terre pour empêcher la 3e guerre mondiale nucléaire qui menace le système solaire. Une autre partie, connectée à la mondialisation virtuelle et au marché privé rêvent de pouvoir brancher leur ordinateur plus de deux heures par jour. En arrière fond, reviennent aussi les années 50, la Havane pré-révolutionnaire avec des groupe de jazz pour riches, du tourisme sexuel et des capitalistes en embuscades. Les jeunes cadres français d’Havana club (dont 50 % du Capital est possédé par Pernod Ricard) nous disent le plus innocemment du monde « les cubains, faudrait les fouetter un peu plus ».

Les Teslas et les chevaux, la difficulté de trouver autre chose que du riz aux haricots mais toujours accompagné d’un daïquiri artificiellement glacé, donnent au pays quelque chose d’étrange, a mi chemin entre le tiers-monde et l’occident. Le dysfonctionnement des éléments centraux de la modernité (internet, lumière, transports), une ville sans caméras de surveillance, des lieux illisibles (commerces dans les salons, bars et discothèques qui ressemblent à des squats), donnent une ambiance surréaliste à la vie quotidienne et une aura magique à la ville. L’impression d’être dans un moment post-apocalyptique mais où l’apocalypse n’a jamais vraiment eu lieu. Que mes amis cubains me pardonnent cette légèreté à propos de leur souffrance quotidienne, mais à nos yeux, il y a quelque chose de beau et d’agréable dans cette ville frugale, débarrassée d’une grande partie du superflu, où l’indisponibilité structurelle rend les gens disponibles et où on se construisent des maisons dans les palais coloniaux abandonnés.

Il est évident que les cubains, comme les iraniens sont pris dans un double blocus, celui de l’extérieur mené par les champions de l’impérialisme et de celui de l’intérieur maintenu par un régime paranoïaque. Mais quand on a dit ça, on n’a rien dit. Et les médias français en arrivent à ne parler que du blocus intérieur en mettant en avant des trumpistes cubains pourtant minoritaires.

On nous dit que les bâtiments tombent en ruine. C’est le patrimoine de l’Europe coloniale qui s’effondre et cela coûterait des millions de le rénover. Mais le faut-il ? C’est le modèle anthropologique de l’occident qui s’effrite. Pour une grande majorité de sa population, il n’est plus désirable, tandis que pour le reste du monde, il ne l’a jamais été. Les journalistes devraient apprendre à voir au-delà des ruines et des promesses comme le propose l’anthropologue sino-américaine Anna Lowenhaupt Tsing. S’intéresser à l’auto-construction et à comment les gens habitent les ruines du colonialisme autant que celles des promesses socialistes avec autant d’inventivité et de courage.

Ce qui ne se dit jamais dans les reportages sur Cuba, c’est que l’indisponibilité (au sens de Harmut Rosa) laisse place au hasard, à la spontanéité et à des formes d’auto-organisation. Et ce phénomène à Cuba est historique. Chaque fois que le pouvoir a été incapable d’enrayer lui même la pression extérieure, il a dû s’ouvrir au mouvement social pour tenir, renforçant l’auto-organisation. A contrario, pour survivre, il a parfois dû se rigidifier et sombrer dans la répression, comme en 2021. Cette dialectique d’ouverture-fermeture est au cœur de la politique cubaine.

Menaçant et dangereux, des réactionnaires aventuristes, une bourgeoisie absente, une société plus ou moins égalitaire, mixte, créolisée (en tout cas de notre point de vue français), 200 ans de résistance anti-impérialiste, des artistes radicaux passés dans la clandestinité et ayant définitivement rompu avec les institutions, des communistes hérétiques, des groupes mystiques afro-cubains, une jeunesse nihiliste mais qui inventent des formes-de-vie afro-futuristes. De bons ingrédients pour un « contre-temps historique », pour le retour de la révolution à travers son auto-destruction.

Il y a évidement ce cercle vicieux : la pression extérieur pousse et justifie le régime dans sa rigidité. Mais il y a une sortie du cercle lorsque le peuple s’empare de la dynamique, de la temporalité dirait les camarades de La Tizza, et reprend en main sa révolution. Ceci est malheureusement prophétique et il faudrait réinventer un projet révolutionnaire capable de concurrencer l’attrait pulsionnel du capital autant que l’utopie fasciste. Rien de moins qu’une réalisation de la résistance créative. Cette tache est celle du camp révolutionnaire mondiale. Mais le peuple cubain n’a pas le choix. Et il ne serait pas surprenant que ce peuple héroïque, dans son bouillonnement culturel, de plus en plus mis au contact via l’entrée du Capital d’un bouillonnement mondial, parviennent à trouver des réponses qui guide à nouveau le camp révolutionnaire international.

Casserolade Lundi 16 Mars à 23h30, barrio Chino, la Havanne

[5Révolutions à Cuba, Thomas Posado et Jean-Baptiste Thomas , p. 119.

[6Une loi cubaine contre le culte de la personnalité interdit même l’usage du nom de Fidel « pour baptiser des institutions, places, parcs, avenues, rues ou autres sites publics, ainsi que pour tout type de décoration, reconnaissance ou titre honorifique ».

Voir : https://www.rtbf.be/article/cuba-interdit-tout-lieu-ou-monument-au-nom-de-fidel-castro-9490570

[746 prisonniers du mouvement de 2021 sont morts en prison d’absence de soins https://www.la-croix.com/international/cuba-au-moins-46-personnes-mortes-en-prison-pour-avoir-manifeste-en-2021-20260311

[8Ce fut notamment le destin de nombreux homosexuels pendant la période viriliste de la révolution cubaine.

[9Révolutions à Cuba, Thomas Posado et Jean-Baptiste Thomas, p.89

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