Lettre d’un habitant au conseil municipal de Saint-Denis

« Je vous suis vraiment très reconnaissant de déployer ainsi tant de moyens pour nous distraire pendant l’été. Mais j’insiste – c’est pas la peine. »

paru dans lundimatin#148, le 7 juin 2018

Évaluer la “puissance publique”, tel est le but du rapport sur la Seine-Saint-Denis présenté à l’Assemblée nationale le 31 mai 2018. Le constat est unanime, le 93 est le territoire de la “République en échec”.

Quand on voit comment elle tente de se redresser et de marcher, la République, à coups de Jeux Olympiques, de chasse aux migrants et d’opérations de désertification urbaine, on se demande parfois si elle devrait pas rester couchée un peu plus longtemps.

La Gare RER de Saint Denis, aujourd’hui réputée pour sa convivialité, est également la porte d’entrée du futur village olympique qui accueillera plus de quinze mille athlètes en 2024. Elle est à ce titre depuis quelques mois le théâtre d’une de ces opérations massives de “nettoyage” urbain : la mairie de Saint Denis, main dans la main avec la SNCF et la préfecture, cherche désespérément à chasser les vendeurs ambulants du parvis. Une politique répressive – grâce aux interventions quotidiennes de la police municipale et nationale – qui s’accompagne de subtiles stratégies de “diversification”.

Car, dans le langage des aménageurs, les notions de “diversité” ou de “mixité” sociales peuvent désormais être employées contre les zones populaires elles-mêmes, et servir à justifier une politique générale de valorisation des banlieues pour attirer de nouvelles populations blanches et riches [1].

A ce propos, voici la lettre qu’un habitant de Saint-Denis a fait parvenir au journal municipal.

À l’Équipe municipale de Saint Denis.

Le 93 n’en finit pas d’être accablé par les médias. Retrait de l’État, délaissement, impuissance des pouvoirs publics. C’est injuste pour vous, franchement, avec un budget où les dotations de l’Etat sont toujours plus faibles. Surtout que vous n’en faites pas rien de ce budget tout de même ! Pour l’été 2018, vous avez même prévu un grand truc, quelque chose qui va redorer le blason culturel de Saint Denis. Vous avez fait parvenir à toutes les associations de la ville un formulaire les invitant à vous soumettre des projets “ludiques et créatifs”, à organiser des petits happenings éphémères. Bref, à faire deux ou trois cabrioles sur le parvis de la Gare pour amuser et distraire les passants.

Vous faites du bon boulot, vraiment, mais je me permets quand même de vous suggérer deux trois petites choses où vous me semblez faire fausse route. Quand j’ai vu le formulaire, je me suis demandé si vous y passiez parfois à la Gare, si vous ne vous trompiez pas d’endroit, parce que votre petit schéma, celui où les associations sont censées dessiner l’espace dont elles auraient besoin pour leur « initiative culturelle », il est tout vide. Alors que moi quand j’y passe à la gare, il y en a du monde ! Je vous mets une petite photo pour être sûr qu’on parle bien de la même chose.

Franchement on s’y ennuie pas du tout sur la Gare. Il y a des tonnes de gens, on peut y manger pour trois fois rien, faire quelques petites courses, discuter, se marrer. Un grand marché à ciel ouvert, où s’arrêtent bon nombre de Dionysiens ! Et qui permet – vous en doutez-vous seulement ? – à des gens de vivre !

Bon ce que je veux vous dire, au fond, c’est que j’ai l’impression que la programmation pour l’été est déjà là  ! C’est déjà très « ludique et créatif », et on en profite énormément. Je vous suis vraiment très reconnaissant de déployer ainsi tant de moyens pour nous distraire pendant l’été. Mais j’insiste – c’est pas la peine.

J’ai juste un doute, je me dis que vous vous êtes peut-être trompés, que vous vouliez peut-être parler d’un autre endroit où on s’emmerde franchement : à la Porte de Paris, à deux stations de tram de la Gare. Vous avez bien fait construire un Novotel et des éco-logements, mais il n’y a pas grand chose qui s’y passe. C’est clairement mort, et tout indique que c’est comme ça depuis la construction du Stade de France. Pourquoi vous ne proposeriez pas de faire votre petite sauterie estivale par là-bas ?

Ce n’est pas tout. J’ignore si c’est parce qu’aucune association n’a daigné vous répondre – par lucidité quant à votre stratagème ? – mais j’ai découvert la semaine dernière que vous lanciez cette fois un appel à projets commerciaux, toujours au même endroit. Il s’agirait d’ « encourager la présence d’entrepreneurs et de commerces locaux qui s’adressent à la diversité des usagers sur le futur parvis de la gare ». Et vous les appelez comment, les vendeurs déjà sur place ? À moins que par cette habile formule, vous suggériez un changement de menu  ? Fini les brochettes hallal et les jus de bissap, vous voulez donc des hamburgers au tofu, des salades norvégiennes aux graines de courge ou des jambon-beurre de chez Paul à 5 euros ?

Cette fois, je me suis demandé si vous vous étiez pas carrément trompés de ville et s’il était pas temps que vous alliez en manger ailleurs, des hamburgers. On m’a d’ailleurs parlé d’un excellent food-truck à Levallois Perret.

Quand je vois ces deux projets que vous nous avez concoctés là aussi rapidement, je me dis qu’il serait grand temps d’arrêter de vous présenter en chantre de l’accueil et en victime d’une haïssable politique migratoire nationale. Encore quelques mois à ce régime-là, et il est fort à craindre que votre bon cœur, vos missions citoyennetés et vos cérémonies de parrainage de sans-papiers apparaissent comme de plus en plus dérisoires aux yeux de tous...

Un habitant de la Gare de Saint Denis

[1Ainsi, on avait déjà pu voir la Mairie du 18e arrondissement entrer en lutte contre un des plus grands marchés de rue africain de la capitale, au nom de la défense de la “diversité commerciale” (tout comme, d’ailleurs, elle remplace d’anciens HLM par des logements de plus haut standing, au beau milieu de certains îlots populaires subsistant, au nom de la “mixité sociale”). Comme s’il n’existait pas quelque chose comme un grand rouleau compresseur qui standardise la ville partout ailleurs, et en chasse les pauvres. Voir à ce sujet le beau travail d’Anne Clerval, Paris sans le peuple, La Découverte, 2013.

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