Les fournitures

Quatre petits contes d’horreur capitaliste
Frédéric Bisson

paru dans lundimatin#514, le 30 mars 2026

Veuillez trouver ci-dessous quatre petits contes d’horreur capitaliste.

Les fournitures

Un jeudi matin, sans que rien dans les événements récents n’ait pu le laisser présager, Simon Simmel traversa l’open space, se dirigea vers l’armoire à fournitures, s’assit à l’intérieur et tira doucement la porte sur ses jambes repliées. Le changement fut brusque et sans retour. Les collègues présents se regardèrent, mais ne trouvèrent rien à redire. Non seulement il n’enfreignait aucune règle explicite, mais, en plus de cela, ni son rendement ni la qualité de son expertise n’eurent à pâtir de ce changement de destination de l’armoire en espace de travail. On pouvait encore lui glisser le courrier et les données à étudier par les fentes de la porte métallique du meuble. En fin d’après-midi, Simon attendait désormais que tout le monde soit parti pour sortir de l’armoire, et il était déjà là le matin quand on arrivait, de telle sorte qu’on aurait pu croire qu’il ne quittait pas son poste. Quand un employé pressé, oubliant que son collègue s’y était installé, ouvrait négligemment l’armoire pour y chercher du ruban adhésif, des agrafes ou une recharge d’encre, Simon devait se contorsionner davantage pour s’effacer devant la main brusque qui surgissait et libérer l’accès aux fournitures. Mais la surprise d’avoir à tomber sur un homme dans l’armoire à fournitures s’estompa rapidement. À force d’habitude, le corps de Simon s’était admirablement plié à l’espace exigu, et on ne prêta bientôt plus attention à sa présence. Quand les employés commencèrent furtivement à s’essuyer les mains sur sa chemise et à utiliser les diverses parties de Simon pour leurs menus besoins pratiques, il sentit qu’il avait franchi un cap dans sa carrière.

Les bêtes

Malgré la fatigue, Estelle Ronçay avait dû prendre la route après le travail, pour se rendre dans une ville éloignée où aurait lieu le séminaire auquel elle devait participer, le lendemain matin. Elle roulait dans la nuit sur une départementale étroite qui était faite tout en lacets. Quelle idée de décentraliser les séminaires, se disait-elle. Elle avançait bien, quand ça a tapé. Un choc sourd. Elle freina sec. Elle avait à peine dévié de sa trajectoire. Elle s’arrêta, sortit. La bête avait dû surgir par la gauche, l’aile était légèrement cabossée. Avec la lampe de son téléphone, elle chercha quelques instants la bête, craignant ce qu’elle allait voir, quand tout à coup elle entendit la plainte. Ça venait du bas-côté. La bête avait dû être projetée ou se traîner, elle agonisait. Mais Estelle ne voyait rien. Elle se guida à l’oreille, se pencha. Elle en était sûre, la bête était là, haletante, à quelques centimètres. Elle gisait invisible dans la lumière blanche. Estelle n’osa pas tendre la main vers la masse qu’elle imaginait à ses pieds. Le râle s’amplifiant, elle se hâta de reprendre la route en chassant de sa pensée cette impossibilité. De retour dans l’habitacle, elle se sentit rassurée. Elle conduisit dans une semi-inconscience la fin du trajet, jusqu’à son hôtel.

Le lendemain matin, elle se rendit à pied à la salle de séminaire. Pour une ville moyenne, les rues étaient bien fréquentées. Estelle marchait, la tête occupée au déroulé de sa présentation, quand elle vit un passant tomber, à quelques mètres. J’ai tapé dans quelque chose, dit-il. Aussitôt, Estelle se rappela l’événement de la nuit, sur la route. Ce matin-là, plusieurs passants entrèrent en collision avec les bêtes. On apprit aux informations que le phénomène était global. Les bêtes, à ce qu’on savait pour l’instant, n’étaient pas agressives. Elles semblaient fuir quelque chose. Elles fuyaient en masse. On en était complètement envahi. Mais elles étaient invisibles. Invisibles et extraordinairement fragiles. Au moindre choc, on les entendait gémir et agoniser affreusement. Le séminaire eut lieu, tout le monde joua le jeu. Les bêtes n’arrêtaient pas de taper dans les portes, aux murs. Une fois le séminaire terminé, Estelle Ronçay reprit sa voiture sans attendre. Là, elle se sentit bien. À travers les vitres, dans l’habitacle, les scènes nous parviennent muettes, comme étouffées. Elles perdent en réalité, rien ne peut vous toucher. Les sensations sont indistinctes à travers la carrosserie. On ne sent pas des vivants, mais seulement des corps, des choses. Estelle se sentait comme dans de l’ouate.

L’Usine

Depuis bientôt douze ans que je suis employé à l’Usine, je ne suis jamais parvenu encore à savoir ce que nous y produisons du matin au soir.

Au début, je ne m’en suis pas inquiété : le simple fait d’avoir un travail régulier suffisait amplement à me satisfaire. On sait pourquoi on se lève, on se couche le soir harassé, mais avec la certitude de retrouver son poste le lendemain. On se sent enfin servir à quelque chose. Mais au fil des années, les doutes insistants de mon entourage ont peu à peu fini par déteindre sur moi, et j’en suis venu à me demander à mon tour ce qui pouvait bien sortir de notre manufacture. Ne croyez pas que j’en fasse un caprice d’enfant entretenu, qui toute la journée vous use les nerfs à vous demander ce que l’on va faire l’heure d’après. Mon travail, auquel je voue déjà un soin que je crois bien impeccable, ne pourrait s’en trouver qu’encore davantage raffermi dans sa conviction. Si seulement je pouvais savoir à quoi ressemble notre produit. Je pourrais fièrement le montrer à ma famille et à mes amis dans les vitrines des magasins. Je pourrais contribuer à la prospérité de notre entreprise en en achetant moi-même. Dans la mesure de mes moyens, bien sûr, si jamais il s’agit d’un produit de luxe. Mais je pourrais me faire plaisir, au moins de temps en temps. Sans prétendre à des compétences de représentant de commerce, qui me font sans aucun doute défaut, je pourrais faire la promotion de notre produit auprès de mon entourage, j’en serais très heureux. Notez qu’il est déjà pour moi naturel de dire « nous », « notre manufacture », « notre entreprise », alors même que j’ignore ce que nous y faisons. Le gain de productivité ne serait pas nul. Non pas qu’il faille me suspecter de me réserver quelques forces pour d’autres activités que le travail, ne croyez surtout pas cela de moi. Mais quand je suis absorbé à ma tâche, rien en elle ne me permet d’en déchiffrer le sens. Je ne participe jamais qu’à l’assemblage d’un petit bout d’un objet que je ne vois jamais complet, prêt à l’emploi. Je n’ai pas le temps d’imaginer ce qu’il pourrait être dans sa forme achevée, une fois recouvert de son enveloppe publique. Mes nerfs se sont moulés sur les protocoles : mes doigts savent maintenant plus vite que moi les gestes à exécuter. Je branche, je connecte les fiches, je serre. Après les quinze secondes prescrites pour ma tâche de base, l’objet s’en va poursuivre sa genèse loin de moi.

J’ai sollicité un rendez-vous auprès de Duvautour, le chef du personnel. Je me suis excusé de lui prendre de son temps précieux, en soulignant que ce ne serait pas du temps perdu. Je lui ai posé la question. Il est resté quelques instants silencieux. Puis il a souri, d’un sourire sans méchanceté, presque affectueux, un sourire qu’on aurait pour un enfant qu’il faut déniaiser. Mais voyons, vous n’avez toujours pas compris, Monsieur Zelka, après plus de dix ans parmi nous ? En effet, je ne comprenais pas du tout ce qu’il voulait dire. Mais rien, voyons : nous ne produisons rien. Enfin, plus exactement, c’est vous que nous produisons. C’est vous qui entrez et sortez de l’Usine. Vous en êtes sorti chaque jour un peu plus conforme depuis dix ans. Vous êtes un excellent produit. Vous pouvez nous remercier de vous avoir si bien façonné.

À la Lune

Justine Dévie est à la photocopieuse. Elle porte un tailleur blanc impeccable, personne ne la remarque. Il est 9h du matin, les gens traversent les couloirs, vont d’un service à l’autre, comme s’ils glissaient sur la moquette rouge moelleuse du troisième étage. Ça grouille. Tailleurs, jupes, collants, talons. Chemises, pantalons, cuir verni noir. Les employés passent, tête baissée. Ils ont eu des nuits courtes, pourries, pathétiques. On ne veut rien savoir. On veut s’oublier. Le travail est le seul vrai bonheur de l’existence. Les dossiers, notre bouée de naufragé.

Justine flotte entre les services. Elle sait qu’il lui faut seulement trouver le juste degré de dépense d’énergie nerveuse qui permet de demeurer invisible, dans cet état intermédiaire entre la veille et la somnolence. Au bureau c’est tout un art de réussir à trouver ce point où tout devient neutre et indifférent. Alors, on ne travaille plus. Au début elle avait trop investi, erreur de débutante, se dépensant sans compter dans chaque tâche. On veut bien faire, mais ce n’est pas ça le travail. Il y a une entente tacite qui s’instaure peu à peu entre employés pour se mettre en phase de veille prolongée, économiser les gestes, ruser avec les apparences et avec sa propre conscience. On doit donner l’impression de l’effort et de la concentration comme une sentinelle républicaine qui dort sous son casque. On se parle et se répond comme dans du coton, on se regarde sans se voir. Zombies polis et urbains. Quand on marche dans la rue en rentrant chez soi, on flotte encore comme une algue en montant les escaliers de l’immeuble, en tournant la clé dans la serrure, en desserrant son col de chemise. Justine Dévie rêve à la photocopieuse. Elle imagine les cadres, les petits chefs, les commerciales à lunettes rectangulaires qui rentrent chez eux. Elle doit soigner son apparence pour devenir toujours plus translucide. Elle vaque à des petites tâches. Son chef la voit, la remercie, ne sait plus son nom. La journée se passe bien.

Justine sort du bureau à 18h. On est en novembre, il fait nuit. La lune est pleine, blanche comme son tailleur, obsédante. Justine est à pied. Elle descend la rue sur ses talons. La tête lui tourne. Elle respire fort. Dans l’air froid, son souffle se condense en petits nuages évanescents. Elle resserre son manteau autour de son cou. Le col est trop court. L’air lui entre par le chemisier, entre les boutons. Justine voudrait flotter encore, mais la lune lui tape aux nerfs, aux tempes. Les veines, les veines. La lune agit sur ses veines. Elles se dilatent. Le sang est en train de tourner. Elle respire mal, la poitrine opprimée. Elle marche tête baissée, les gens dans la rue ne la remarquent pas. Justine doit ralentir. Elle maudit ses foutues chaussures, trop petites pour ses pieds endoloris. Doit s’arrêter à un angle. Entre dans une ruelle déserte, haletante. Se retourne, il y a un homme qui la regarde, les mains dans les poches. Il avance, sans se presser. Il l’aurait repérée depuis le carrefour. L’aurait suivie. Mais non, il passe son chemin, et Justine reste seule dans la ruelle. Elle ne va quand même pas tourner là, on pourrait la voir. Elle n’est pas encore assez loin du bureau. Elle se reprend en catastrophe, titube, se redresse. L’amour-propre. Elle se concentre pour conjurer la lune. La lune, le sang. Elle marche encore quelques centaines de mètres comme une pénitente honteuse. Il y a moins de monde. Sa voiture n’est plus si loin. Elle la gare toujours dans un coin paumé, là où elle a peu de chances de croiser les gens du bureau. À cette heure, ils sont déjà chez eux. Justine, elle, ne rentre pas chez elle. Elle a rendu les clés il y a déjà trois mois. Elle étouffe. La voiture est devant elle, les cartons encore sur les vitres depuis ce matin. Elle ouvre, entre, claque la portière derrière elle sous la lune d’hiver. La clodo-garou au tailleur blanc tourne à l’instant où elle s’effondre sur la banquette.

Frédéric Bisson
Photographies : Lars Tunbjörk, Office (2001)

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