VALD - Une éthique adéquate [Quand j’entends le mot culture]

V.A.L.D. ! Finies les Lumières, les demi-philosophes. Place à la poésie moderne.

Vulture - paru dans lundimatin#76, le 10 octobre 2016

Il a été relevé maintes fois que les meilleurs mots d’ordre du mouvement du printemps venaient du rap français des deux dernières années. Le langage « vulgaire » du rap a fini par mieux répondre au malaise de notre époque que les discours et slogans politiques. C’est le signe que cette musique, qui a toujours prétendu partir de la vie quotidienne, se situe sur un terrain délaissé par la raison politique : celui de l’éthique. Comment vivre, comment parler, comment s’habiller, qu’est-ce qu’on aime, qu’est-ce qu’on déteste, qu’est-ce qui est stylé, qu’est-ce qui ne l’est pas, qu’est-ce qui est insultant, qu’est-ce qui est flatteur, etc. Si on peut aimer Mozart sans avoir le moindre avis sur la manière dont il vivait, aimer un rappeur signifie toujours plus qu’aimer une « musique » : il s’agit aussi d’aimer un personnage, sa façon de vivre, sa manière d’être, bref, son éthique. Les fans de PNL aiment leur éthique de la force désespérée et de la loyauté QLF, les fans de Booba aiment son éthique du scandale mythomane et de la suprématie OKLM, les fans de Niska aiment son éthique de charognard, et ainsi de suite.

Cette semaine, lundimatin a voulu faire le portrait éthique de VALD, le rappeur déconcertant d’Aulnay-sous-Bois, qui, depuis le buzz de son clip Bonjour, s’impose dans le rap game en faisant fi de ses codes. Il est l’auteur d’un double EP intitulé NQNT (pour Ni Queue Ni Tête) et son prochain album, Agartha, est attendu pour 2016.

Qui est VALD ? Ou plutôt, qu’est-ce que vivre selon VALD ?

J’fais pas des phases, j’décris l’ambiance générale

Bonjour.

Au départ, il y a la mélancolie. Si les plus gros hits de Vald ont joué sur l’absurde et l’humour, les morceaux les plus beaux évoquent plutôt la tristesse et l’épuisement. On y flâne dans la grisaille, le doute et la fatigue de soi. On y rit plutôt jaune. Le monde s’est détraqué. On ne sait pas comment, mais on le sait. Pour autant, ce n’est ni la rage, ni la colère qui suivent ce constat. Plutôt une sorte de douce amertume, une certaine désillusion, une sensibilité sereine à la fatalité.

Ce soir, ne va pas jouer, ce soir, n’va pas tourner autour du pot
Ce soir, va t’ajourner, du con
Le soir, c’est ma journée, du coup, t’es agenouillé souvent
L’ogre ploie sous l’ironie, et l’poids d’son ventre ; comprends
Qu’c’est l’précipice, que ce soir est décisif
Que ceux qu’t’apprécies flippent de t’courir après ; c’est l’film
De nos soirées, bande d’enfoirés
Y’a des gens dans l’besoin qu’on n’entend as-p chialer
Des qu’on n’entend jamais, quand j’rentre, j’la ferme
J’prends l’temps d’pas rer-pleu, sérieux, paraît que
C’soir, tous les alentours sont gris, que les bras t’en tombent et puis
Que certains rêves ont pris la fuite

La mélancolie n’est justement pas la dépression ; elle n’est pas une affliction individuelle, mais une propriété des temps, dont il n’y a par conséquent pas de raison particulière de s’accabler en première personne. Il faut prendre le temps de ne pas pleurer sur cette tristesse que nous avons tous en partage. L’expérience constitutive de la musique de Vald n’est ni la criminalité, ni la relégation sociale, mais simplement la médiocrité, et la mélancolie qu’elle sécrète. C’est le sort du « Quidam », du type lambda, sale race à ses heures, plein d’amour à d’autres, dont Vald ne prétend pas se distinguer. C’est pourquoi il n’y a jamais chez lui la complaisance dans la noirceur qui affecte, quoi qu’on en dise, les rappeurs qui veulent toucher au cœur. Il n’y a pas d’insistance ou de dramatisation de la misère. Pas de cynisme, non plus : l’humour sert à désamorcer la mélancolie, à se libérer de son emprise affective – pas d’en faire une raison de tout tourner en ridicule. Vald est, comme il le dit lui-même, plein d’amour pour le quidam, l’être quelconque, écrasé de toutes parts par ses démêlés avec la fatalité que l’Ogre incarne, lui qui ne sait ni attendre, ni s’attendrir. Vald cherche alors, simplement, le ton juste qui fait vibrer la misère hors d’elle-même, là où tant de rappeurs ne font qu’y renvoyer l’auditeur comme à leur unique horizon. A écouter, donc, le morceau « Horrible », un des plus beaux manifestes contre le cynisme du rap contemporain, « car je sais qu’ça t’fait jouir quand c’est horrible ».

J’fais sauter l’crochet, j’vise l’évasion

En vérité, Vald est sérieux. Son absurdité, son humour, son jeu, tout cela est très sérieux : il s’agit toujours de faire sauter le verrou de la mélancolie, de l’enfermement, de la grisaille. Sous la dérision, son sérieux affleure par endroits, comme la roche des montagnes quand l’érosion fait son travail. Il soutient tout l’édifice NQNT. Il faut de bien sérieuses raisons pour se jouer si méthodiquement du premier degré, du faux sérieux que le rap cultive sous l’apparence fantasmée, fictive, de la rue, de la hess, etc. C’est ce dont témoigne le morceau « Urbanisme », où Vald met en lumière, par des caricatures réciproques, l’incompréhension tragique entre les misérables, qui se méfient les uns des autres bien qu’ils partagent le même horizon tronqué et désespérant. Si l’on rit, ce n’est que pour surmonter l’embarras qu’il y a à parler avec justesse du malheur des autres : toujours trop grand pour que l’on se sente légitime à prétendre le partager avec eux, trop sérieux pour que l’on puisse s’en détacher, et jamais soulagé par les lamentations.

En général devant les drames j’suis gêné, soit juste inutile
J’suis pas une putain d’assistante sociale, on vieillit mal on périt pas
Puisqu’il faut vivre alors on l’fait sans héritage

Se lamenter ne suffit pas, parce que le malheur ne fait pas seulement des victimes. Il crée aussi des crevards qu’il n’y a pas toujours de sens à plaindre, mais qu’il faut quand même comprendre, parce qu’ils sont là et qu’on n’est jamais sûr de ne pas soi-même en être un. On ne parle bien du malheur des autres ni en se mettant à leur place (c’est impossible), ni en les dédaignant (c’est cruel), ni en pleurant pour eux (c’est inefficace) – simplement en reconnaissant en eux une commune envie de déserter la grisaille, et en donnant à cette envie forme, rythme, langage. Il faut chercher à s’extirper du triste monde des adultes, en visant ce point hors du présent, hors du malheur, fait d’humour et de dérision, depuis lequel l’époque se donne pourtant à voir sans mépris pour ceux qui la composent. Car de toute façon, ce monde finira bien par finir.

Du coup, élisez-moi / Que j’fasse tout péter, que j’accomplisse la prophétie

Non maman j’me drogue pas

D’une certaine manière, Vald est un enfant, un sale gosse. Il ne branle rien sinon lui-même, sèche les cours pour s’acheter des cartes Magic, essaie de travailler le moins possible, enchaîne les kebabs, les clopes et les bédos, demande « du taga pour son anniv’  » - avant de demander « un papa pour son anniv’  » (quel scandale). Bref, une petite horreur selon tous les standards actuellement en vigueur, au point qu’il s’en fait lui-même le reproche.
Mais le propre des sales gosses est de faire apparaître ce qu’il y a de justement enfantin et de mal fini dans le monde des adultes. Et quand les adultes ne sont pas là, la mélancolie du sale gosse lui donne soudain les atours d’une sagesse bien plus vieille et désabusée. « J’ai passé un repas génial à contredire mon père / Qui m’écoute pas sous prétexte qu’à l’ancienne il faisait pareil  ». Car être adulte, dans ce monde, ne signifie pas grandir au-delà des illusions, mais, bien au contraire, en embrasser un sacré paquet – la foi dans le travail, la famille, la politique, tout cela ruisselle sur le sale gosse sans le moindre effet. Une forme banale de lucidité, somme toute.

L’ennemi est solide, donc j’irai pas voter
Mais j’irai quand même derrière le rideau pour faire semblant
Qu’ils commencent à dire que c’est très bien, mon enfant
Et enfin j’aurai mon occas’ pour leur rire au nez
Quand j’sortirai les mains vides, haha

Lucidité qui ne va pas sans périls : ce monde bouffe les sales gosses, et c’est pourquoi, à la fin de Bonjour, Vald les exhorte à se protéger, voire même à fermer leur gueule. Sans oublier le refrain du très à-propos « Infanticide » : « Ne reste pas seul dans l’bois, Boogeyman gambade / Et ce bâtard fait des grands pas, prends tes jambes à ton cou, petit  ». L’enfance est à la fois l’inadéquation au monde des adultes, et une prescience supérieure sur la catastrophe du présent. L’enfance poussée à la limite, l’enfance éternelle, c’est l’autisme : Vald «  baise le monde comme un autiste  », et depuis ce point d’énonciation, il voit « en ville les civils vils s’éventrer, vrillant pour un virement, vieillir ivre en vain et s’vanter vivant », bref, il voit telle quelle l’absurdité du monde – absurdité première à laquelle ne fait que répondre justement l’apparente absurdité de ses textes.

J’suis dans le thème quand je dis que ça n’a pas de sens

Fantastique, j’fais même plus du rap mais de la gymnastique
à quoi bon donner du sens si à l’écoute les gens roulent des sticks

Vald est au plus haut du langage quand il n’a rien à dire. Puisque le langage semble de toute façon condamné à n’avoir finalement plus rien à dire, autant s’épargner la lenteur de sa décomposition et arrêter tout de suite d’essayer de dire quoi que ce soit. Accepter d’être au-delà du sens, de se jouer du langage, bref, « Ni Queue Ni Tête ». C’est, du reste, ce qu’impliquait déjà l’ancestrale pratique du freestyle. En assumant l’inintérêt du sens, il libère les potentialités du langage, et amène dans nos existences confuses une lueur nouvelle, une clarté légère et joyeuse qui tranche avec la déprime dans laquelle la plupart des rappeurs finissent par se complaire. Le burlesque ou l’absurde chez Vald ne demande pourtant pas une exégèse infinie, car comme le disait Benjamin :

Il ne nous avance à rien en effet de souligner, avec des accents pathétiques ou fanatiques, le côté énigmatique des énigmes ; au contraire, nous ne pénétrons le mystère que pour autant que nous le retrouvons dans le quotidien, grâce à une optique dialectique qui reconnaît le quotidien comme impénétrable et l’impénétrable comme quotidien .


L’absurdité n’est pas mystère, mais pure clarté. Un langage qui ne dit plus rien n’a que faire de l’indicible ou du cryptique. Si plus rien ne peut constituer le « dit », tout en revanche procède du « dire », et le « dire » se suffit à lui-même, il ne recherche dans aucun fondement son attestation ou sa correction. N’est-ce pas diaboliquement agréable d’être ainsi libéré du langage ? Quand il n’y a plus le sens, il reste le rythme, le rebond des syllabes, la saccade des consonnes, les ressemblances enfin ouïes entre des mots n’ayant rien à voir. La virtuosité, les multisyllabiques, les allitérations, les consonances, tout cela vient peupler l’espace laissé vide par la vanité du sens, l’impuissance du langage. Il reste, en somme, le flow, tout ce qui dans le rap le différencie du discours, et lui donne donc la force qui manque à ce dernier. L’absurdité de Vald l’insensé n’est là que pour libérer le langage de l’absurdité du monde.

Mais en ce temps-là, lorsque le langage déferlait sur ses fondateurs sous la forme d’une vague de rêves porteuse d’inspiration, il semblait la chose la plus intégrale, la plus définitive, la plus absolue. Tout ce qu’il touchait s’intégrait à lui. La vie ne semblait digne d’être vécue que là où le seuil entre veille et sommeil était en chacun creusé comme par le flux et le reflux d’un énorme flot d’images, là où le son et l’image, l’image et le son, avec une exactitude automatique, s’engrenaient si heureusement qu’il ne restait plus le moindre interstice pour y glisser le petit sou du « sens »

Trop de choses pour perdre la face, les histoires de fesses m’agacent

Un autre aspect de l’éthique de Vald qui contribue à le singulariser dans le rap game est son rapport aux femmes, ou plutôt à la sexualité contemporaine. Là où il est habituel de décrire ses infinies prouesses sexuelles (Booba), son mépris pour des femmes qu’on a soi-même réduit à être des marchandises (PNL), etc, Vald rend visible une sexualité bien plus malaisée, et un malaise bien plus intéressant. Ainsi, dans Promesse, le sexe n’est pas une performance égotique, mais l’occasion d’une rencontre dérangeante avec la misère humaine :

Oui, j’pénètre tout c’qui bouge, louche c’qu’on trouve
Derrière des bouts d’tissus : des gens qui souffrent
Des jambes qui s’ouvrent avec des grandes pilules

Vald reste un rappeur. Il baise ce qu’il y a à baiser, le monde, les producteurs, les autres rappeurs, le rap lui-même. Mais quand on vient aux filles, c’est soudain moins facile, même s’il faut bien le faire. Il n’est pas au-dessus de ça, mais comme il le dit dans Barême  :

Si ta go m’épie
Moi, j’en ferais que dalle
Y’a qu’un fils de putain reptile
Pour s’vanter d’enfanter ta concubine
C’est pas mon projet, c’est pas ma passion
J’fais sauter l’crochet, j’vise l’évasion


Ce rapport difficile à la chair se voit surtout dans les clips. Celui de Bonjour ne comporte ainsi aucune bombasse se trémoussant indécemment, comme il est pourtant de coutume dans les clips de trap – il n’y a qu’une poupée gonflable, que Vald dédaigne une fois son texte fini. Celle-ci fait à elle seule tout ce qu’on attend des femmes dans les clips de rap. Interviewé à propos de Selfie #3, fameux clip pornographique où il assiste, smartphone en main, aux performances de Ian Scott et Nikita Bellucci, il déclare : « Je pouvais pas regarder la vérité en face. J’étais obligé de la regarder à travers mon téléphone ». « Ode à la pudeur  », le triple clip de Selfie montre selon Vald que la sexualisation explicite des relations ne va pas, et qu’il faut savoir différencier les niveaux. Bref, que la pornographie a pour fonction de tuer la libido. A cette vérité essentielle s’ajoute une inquiétude : quand la sexualité prend à ce point la forme d’un échange marchand ou intéressé (« Les formes des femmes sur l’étalage »), le viol n’est jamais loin, comme en témoignent les paroles de Selfie (« Elle aimerait s’faire violer, enfin pas vraiment violer ») ou celles de Vie de cochon (« Si j’amène mon pote Eristoff et qu’t’as une chatte / Dis pas "Merci" ma belle et attends l’épilogue »).
C’est sans doute une des seules questions où un malaise intime se fait jour chez Vald. Car sa grande vertu reste qu’il ne raconte pas trop sa vie – sans doute parce qu’elle n’a rien de particulièrement intéressant. S’il se met en scène, notamment dans ses clips, cela ne signifie justement pas qu’il essaie de magnifier son quartier ou d’exhiber son existence. Au contraire, cela signifie qu’il se déguise (en flic, notamment, dans Par Toutatis), qu’il se déforme, qu’il se met dans des situations absurdes, qu’il sort de lui-même, qu’il ne s’appartient plus. Reste tout de même son Journal Perso, pour ceux qui voudraient vraiment savoir "Qui est Vald ?" :

Des gens qui m’semblaient tout maintenant représentent si peu
Ma vie est moins dure que c’que j’ai dans l’slip
Ouais c’est bien trouvé ça, nan c’est vrai que c’était bien, franchement
Faudrait que j’lui envoie un message, mais j’sais pas j’ai peur de euuuh... D’la déranger un peu
Parfois elle m’demande de m’exprimer, je... J’lui dis que je sais qu’rimer, ya... Y’a rien à faire, laisse tomber
Je m’ouvre à personne, j’ai mal (Ouais)
En fait y’a qu’ce cahier qui peut avoir un vague idée de c’que j’peux être (Ouais), une vague idée
Heureusement qu’il est là (J’me demande qu’est-ce que j’ferais sans lui), ouais heureusement que t’es là
Sûrement que j’exploserais, (Hun) ou que j’passerais mon temps à m’taper des queues (Ouais)
Heureusement que t’es là !

Heureusement que t’es là ! En attendant Agartha.

Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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