Rendez-les-nous vivants !

Il y a trois ans, 43 étudiants disparaissaient dans le Guerrero au Mexique.

paru dans lundimatin#116, le 1er octobre 2017

Le 26 septembre 2014 plusieurs dizaines d’étudiants de l’école Ayotzinapa se rendent en bus à Iguala pour manifester contre le gouvernement. Arrêtés par la police et livrés à la mafia locale des « Guerrero Unidos », on recensera 27 blessés, 6 morts et 43 disparus. Le maire de la ville ainsi que sa femme sont considérés comme les commanditaires de ces enlèvements, ils fuient la ville avant d’être arrêtés à Mexico. Dans toute sa monstruosité, cette affaire incarne la collusion entre pouvoirs politiques et mafias au Mexique, s’ensuivront des mobilisations sans précédent dans le Guerrero, contre la mafia et contre l’État. Rendez-les-nous vivants ! Une histoire orale des attaques contres les étudiants d’Ayotzinapa de John Gilber est très certainement l’ouvrage traduit en français le plus à même de raconter cette histoire, ses enjeux et ses logiques. Nous en publions deux extraits cette semaine, trois ans plus tard. Dans celui-ci vous pourrez lire la présentation de l’éditeur ainsi que la préface de l’auteur à l’édition française. Le second article compile une sélection de témoignages oraux recueillis sur place.


Rendez-les-nous vivants ! Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa, John Gibler
Editions CMDE, 2017, collection Les reveilleurs de la nuit
Traduit de l’espagnol par Anna Touati

Rendez-les-nous vivants ! Une histoire orale des attaques contre les étudiants d’Ayotzinapa, de John Gibler a paru au Mexique en 2016. Outre son caractère éminemment actuel, ce livre est un premier pas vers une histoire de l’événement politique et social le plus marquant au Mexique ces dernières années. A l’inverse de publications sensationnalistes ou commentant l’actualité, John Gibler a choisi d’écrire l’histoire d’Ayotzinapa, afin de montrer qu’il ne s’agit pas d’un épiphénomène, mais de la continuation de politiques qui ont la vie dure : disparitions forcées dans le sud du Mexique pour mater la pluralité d’expressions politiques et asseoir les liens entre appareil étatique et narcotrafic, répression contre les mouvements étudiants, corruption généralisée de l’appareil d’Etat, etc. Pour écrire cette histoire, l’auteur a pris le parti de récolter la parole des rescapés et de faire œuvre d’histoire orale, dans une tradition historiographique trop délaissée en France et que les éditions CMDE cherchent, au gré de leurs publications, à revaloriser. Ce n’est donc pas un hasard que John Gibler s’inspire largement de la forme du livre d’Elena Poniatowska, La Nuit de Tlatelolco (CMDE, 2014, traduction de J. Hocquenghem et M. Gary) à propos du massacre des étudiants du 2 octobre 1968 sur la place des Trois-Cultures. Classique de la littérature politique des années 1970 qui fait date pour son travail minutieux de collecte de témoignages et d’établissement d’une vérité niée par les pouvoirs publics, La Nuit de Tlatelolco propose une façon d’écrire l’histoire dans le cadre d’une impossibilité d’accès aux archives et aux documents qui permettraient d’établir la vérité. Mais la comparaison ne s’arrête pas à la simple forme du livre ; en traçant un parallèle entre le livre d’E. Poniatowska et le sien, John Gibler rappelle que ce qui se déroule aujourd’hui au Mexique s’inscrit dans un temps long de répression et de maintien de l’ordre qui se termine encore dans des bains de sang. Et que les étudiants d’Ayotzinapa aient été enlevés alors qu’il préparaient une manifestation de commémoration du 2 octobre 1968 montre que si l’histoire se répète, alors la version qui fait suite à la tragédie est une bien triste farce...

Prologue de l’auteur à l’édition française

Vers 21 heures, le 26 septembre 2014, des centaines d’agents de police et un certain nombre d’hommes armés en civil ont commencé à attaquer cinq bus d’étudiants à Iguala, dans l’État de Guerrero, au Mexique. À 15 kilomètres de cette ville, sur l’autoroute, ils ont aussi attaqué un bus qui transportait une équipe de jeunes footballeurs de troisième division, des voitures et des taxis. Les attaques se sont déroulées simultanément dans différents lieux, pendant plus de huit heures. La police municipale, la police de l’état, la police fédérale et des hommes armés en civil ont tous collaboré, cette nuit-là, pour tuer 6 personnes, en blesser plus de 40 (dont une est toujours dans le coma) et ont fait disparaître 43 étudiants de l’école rurale normale Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa, dans l’État de Guerrero. Les tueurs ont torturé un étudiant, lui ont arraché le visage et ont abandonné son corps sur un petit tas d’ordures à quelques rues des attaques. Plus de deux ans après, 43 familles cherchent toujours leurs fils.

Les attaques ont eu lieu dans un contexte de terreur quotidienne où la fusion étroite des forces d’État et du crime organisé se mêle à la fabrique implacable d’impunité administrative et juridique. Ceci n’est pas propre au Mexique : les attaques contre les étudiants ne sont pas des événements isolés, ici ou à l’échelle mondiale. Pour ne prendre qu’un seul exemple similaire : le meurtre du jeune homme noir de 18 ans Michael Brown par l’agent de police blanc Darren Wilson à Ferguson, dans le Missouri, le 9 août 2014 – ni le premier ni le dernier de ce genre – s’ancre dans le contexte racialisé rendu public (dans le monde blanc, tout du moins) d’une terreur quotidienne dans les communautés noires où la fusion étroite entre les forces d’État et le pillage systématique des communautés noires se mêle à la fabrique implacable d’impunité administrative et juridique aux États-Unis.

L’État de Guerrero et le gouvernement fédéral mexicain ont menti à propos des attaques de cette nuit de septembre. Ils ont minimisé l’importance des disparitions pour ensuite raconter des histoires de « confusion » (les « narcos » auraient confondu les étudiants d’Ayotzinapa avec un gang rival) et bricoler une description digne de séries télévisées : un maire « corrompu » et sa femme appartenant à la mafia auraient ordonné ce soir-là à leur police délinquante d’empêcher les étudiants de perturber un événement politique (il n’y avait ni manifestation, ni intention de manifester ; les étudiants n’étaient pas au courant de l’événement ; l’événement s’est achevé sans aucun incident avant même que les étudiants n’entrent dans la ville). Quelques jours seulement après les attaques, quand il est devenu évident que la police avait fait disparaître 43 étudiants, je me suis douté en écoutant la première réponse du gouvernement (des mensonges, des rumeurs, une banalisation des attaques), que celui-ci ferait tout ce qui était en son pouvoir pour qu’on ne connaisse jamais la vérité sur ces événements.

Je me suis rendu à Ayotzinapa et Iguala dès les premiers jours d’octobre. Je me suis entretenu avec les survivants et les témoins pour rendre compte des événements en cours. Dès le départ, les étudiants et les autres survivants ont raconté une version différente de celle répétée à l’envi par les responsables du gouvernement et la plupart des médias. Après des semaines d’enquête dans le Guerrero en octobre et novembre, j’ai écrit un article intitulé « The Disappeared » pour le California Sunday Magazine, publié en janvier 2015. J’y relatais les événements des 26-27 septembre à partir des premiers entretiens avec 14 étudiants, 10 journalistes et des habitants qui avaient survécu aux attaques. J’ai ensuite continué de couvrir le secteur d’Ayotzinapa et d’Iguala. En juillet 2015, quand j’ai commencé à travailler sur le livre qui deviendrait Rendez-les-nous vivants !, j’avais interviewé 25 étudiants survivants et beaucoup d’autres témoins, survivants et proches de disparus.

En novembre 2014, le procureur général fédéral du Mexique de l’époque, Jesús Murillo Karam, a raconté « la vérité historique » des événements d’Iguala, fondée sur trois témoignages (d’hommes qui diraient plus tard avoir été torturés pour signer leur déposition). Ces hommes prétendaient que la police d’Iguala, seule, avait « livré les 43 étudiants » à des membres de gang qui les avaient emmenés dans une décharge isolée près de Cocula où ils les avaient assassinés. Ce samedi-là, ils auraient incinéré leurs cadavres depuis l’aube jusqu’à 17 heures, avec un feu en plein air alimenté de bois et de vieux pneus.
En juillet 2015, les rumeurs, la confusion, la spéculation et la désinformation à propos des attaques étaient plus relayées par les médias que les descriptions directes de ces événements par ceux qui les avaient vécus. Le gouvernement, la plupart des médias et même de nombreux activistes solidaires des étudiants parlaient toujours de quatre bus (alors qu’il y en avait cinq) et d’une scène unique d’attaque où la police aurait fait disparaître les étudiants (la police a fait disparaître les 43 étudiants lors de plusieurs attaques simultanées, dans deux lieux distincts : le croisement de Juan N. Álvarez / Periférico, et devant le palais de justice de l’État de Guerrero). Le groupe d’experts indépendants désignés par la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (cidh), le Groupe Interdisciplinaire d’Experts Indépendants (giei), a bénéficié d’un accès sans précédent à l’enquête du gouvernement fédéral mexicain, mais n’avait pas encore publié son premier rapport.

À mesure que le premier anniversaire des attaques approchait, je voulais partager les résultats de mes enquêtes avec les familles des disparus, des morts et des blessés, avec les nombreux survivants des attaques ainsi qu’avec ceux qui se mobilisaient à leurs côtés dans tout le pays. J’ai rassemblé toutes mes retranscriptions d’entretien, mes carnets de notes, les communiqués de presse, articles de journaux et de magazines et je les ai étalés sur mon lit. Je me suis demandé : « Comment écrire là-dessus ? Comment partager au mieux ce que j’ai appris ? Quelle forme narrative serait la plus appropriée pour le récit des survivants ? » J’ai eu la sensation que les entretiens avec les survivants des attaques étaient d’une importance particulière. Je me suis dit : « Ce n’est pas le moment d’écrire ; ce qui doit être partagé, et vite, ce sont les histoires des personnes qui ont survécu aux attaques. » J’ai écarté mes carnets de notes, les communiqués de presse et les articles, et j’ai commencé à travailler sur les retranscriptions.

Le giei a publié son premier rapport en septembre 2015. Il confirmait non seulement la participation de la police de l’État et fédérale dans les attaques, mais aussi celle de la police municipale des villes voisines de Cocula et Huitzuco. Le rapport du giei contenait aussi le témoignage de deux agents du renseignement militaire (des documents que les experts indépendants ont trouvé parmi les 85 dossiers et les quelque 80 000 pages de l’enquête du gouvernement fédéral), présents sur les deux scènes d’attaque où la police a enlevé les 43 étudiants, et depuis lesquelles ils observaient et transmettaient en direct les informations à leurs supérieurs.

Parmi les trouvailles clés, le giei a découvert l’existence d’une vidéo de l’une des scènes des attaques où la police a enlevé entre 15 et 20 étudiants devant le palais de Justice de l’État, sur le périphérique conduisant hors de la ville. Cette vidéo avait été retirée et, selon les gouvernements fédéral et de l’État, détruite on ne sait comment. Qu’est-il arrivé à cette vidéo ? A-t-elle vraiment été détruite ? Comment cela se peut-il ? Y a-t-il une enquête pour savoir qui l’a fait disparaître ? Ou bien les enquêteurs eux-mêmes ont-ils détruit ou refusé de publier la vidéo ?

Plutôt que de poser de telles questions, les médias se sont concentrés sur le discrédit total que le giei a porté à la version du procureur général fédéral selon laquelle trois membres des « gangs de la drogue » avaient avoué l’assassinat et l’incinération des 43 étudiants dans une décharge à ciel ouvert à Cocula entre 3 heures et 17 heures le 27 septembre 2014. Le giei a conclu, à partir d’une analyse scientifique détaillée, qu’aucun incendie de ce type n’avait eu lieu, et que, en plus de cela, un tel feu aurait non seulement incinéré les 43 étudiants, mais aussi brûlé toute la végétation autour de la décharge. Il se serait probablement propagé dans la forêt et aurait tué tout être humain s’approchant des flammes pour l’alimenter en bois ou en pneus, comme les tueurs prétendaient l’avoir fait. Les découvertes du giei ont déclenché une sorte de guerre médiatique d’experts en incendies. Plusieurs éditorialistes ont entamé une campagne de diffamation contre le giei, prétendant qu’il n’était au Mexique que pour l’argent, et que deux de ses membres avaient des liens avec des groupes armés au Guatemala et en Colombie. Le giei a récemment publié des images satellites de la décharge la nuit du 26 au 27 septembre 2014. Elles sont limpides : il pleuvait et aucun bûcher funéraire ne s’embrasait pour réduire en cendres 43 cadavres humains. En juin 2015, j’ai parlé à deux travailleurs municipaux de la décharge de Cocula, qui sont cités à la fin du livre. Ils m’ont tous les deux affirmé qu’ils avaient déposé des ordures à Cocula le 27 septembre vers 13 heures. Le sol était toujours humide à cause de la pluie, m’ont-ils précisé, et il n’y avait personne. Il n’y avait pas non plus de feu.
La première édition de ce livre a été publiée au Mexique, en espagnol, en avril 2016. En guise de prologue, il n’y avait que cette note : « Ce livre est fondé sur des entretiens avec les survivants des attaques contre les étudiants de l’école normale rurale “Raúl Isidro Burgos” d’Ayotzinapa, survenues dans la nuit du 26 et à l’aube du 27 septembre 2014 à Iguala, Guerrero. Les entretiens ont été réalisés entre le 4 octobre 2014 et le 19 juin 2015. La plupart des survivants ont demandé à apparaître sous un pseudonyme afin que leur identité soit protégée, ce qui a été respecté. »
Je suis conscient que des lecteurs étrangers ont besoin d’une contextualisation pour lire cette histoire orale. Voilà pourquoi j’ai écrit ce court prologue. Cependant, je ne veux toujours pas, en novembre 2016, « interpréter » les histoires qui sont ici racontées. Je veux les partager, et par ce partage laisser aussi ouvert que possible le terrain de la discussion, de l’analyse, des questionnements, des réflexions et des conversations entre ceux qui partagent cette lecture. J’ai beaucoup de choses à dire sur ce qui s’est passé à Iguala, ce qui s’est passé depuis, et sur les conséquences de ces événements. J’aimerais dire, par exemple, que le terme « couvrir » est trop généreux : le gouvernement fédéral mexicain maintient disparus les 43 étudiants. Leur disparition forcée (et celle de plus de 29 903 personnes au Mexique aujourd’hui) comprend deux étapes : une étape matérielle – durant laquelle la police a maté physiquement les étudiants, les a obligés à monter dans des voitures de police et les a emmenés – et une étape juridico-administrative – durant laquelle les fonctionnaires gouvernementaux détruisent les preuves, mentent, torturent les témoins, créent de fausses preuves et scènes de crime, font circuler des rumeurs dans la presse, génèrent des milliers de documents trompeurs et, une fois de plus, mentent pour qu’il soit impossible de retrouver les disparus.
Ce que vous allez lire n’est pas mon analyse, mais les histoires et le récit des étudiants, journalistes, entraîneurs de football et enseignants qui ont survécu aux attaques, ainsi que celui de quelques parents qui cherchent leurs fils. Vous entendrez de la bouche des étudiants d’où ils viennent, ce qu’ils sont venus étudier à Ayotzinapa, ce qu’ils ont espéré et espèrent toujours devenir. Vous trouverez des descriptions des attaques, par ceux qui les ont vécues. Elles contredisent les tentatives ineptes du gouvernement de les réduire à l’action d’une police « confuse » et « corrompue » qui essayait d’empêcher les étudiants d’organiser une manifestation (il n’y en avait pas). Vous entendrez le témoignage des deux travailleurs municipaux qui sont allés à la décharge de Cocula le 27 septembre 2014 au moment où, selon le gouvernement fédéral mexicain, trois « narcos » y incinéraient 43 cadavres humains. Vous entrapercevrez les yeux de l’horreur. Et vous y découvrirez aussi des histoires d’amour et de solidarité.
Avant les attaques à Iguala, inspiré par l’idée zapatiste de « diriger en obéissant » (mandar obedeciendo) et par des années de reportages sur les luttes sociales et la violence d’État, j’ai commencé à me poser trois questions : Que voudrait dire écrire en écoutant, escribir escuchando ? Quelle forme prendrait un écrit qui écoute ? Que recouvrirait une politique de l’écoute ? J’avais ces questions en tête quand j’ai commencé à travailler. Le livre que vous tenez entre les mains est une tentative d’écrire en écoutant.

Novembre 2016

(Traduit de l’anglais par Paulin Dardel)

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25 avr. 17 Mouvement 6 min
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