Dans le Dakota, les Sioux s’organisent contre la fracturation hydraulique

De notre envoyé spécial

paru dans lundimatin#81, le 14 novembre 2016

Nous avons demandé à Robert Hurley, traducteur américain de Michel Foucault, Gilles Deleuze, Georges Bataille ou Pierre Clastres, de nous raconter la lutte en cours dans le Dakota qui oppose les amérindiens à la construction d’un oléoduc souterrain sur leurs terres.


On assiste, depuis avril dernier, à une résistance farouche des Sioux contre ce qu’ils ont baptisé le Serpent Noir : le Dakota Access Pipeline, un projet d’oléoduc souterrain dont le chantier traverse le Dakota du Nord et le Dakota du Sud. Sauf altération des plans, le serpent devrait ensuite couper à travers l’Iowa, pour achever sa course dans le sous-sol de l’Illinois – afin de transporter le pétrole brut extrait de la formation de Bakken (dans le nord-ouest du Dakota du Nord). Beaucoup de pétrole brut, qui circulerait dans un tuyau de 75cm de diamètre. Quand on prend le temps d’y réfléchir, on est vite frappé par l’échelle vertigineuse du projet. À commencer par l’échelle matérielle.

Prenez les images satellites du gisement de Bakken. Sur ces photos, prises de nuit, on distingue une masse de points de lumière, que l’oeil aurait tendance à prendre pour une ville. En réalité, il s’agit de centaines de flammes ; chaque point est un foyer, là où le gaz naturel s’échappe dans l’atmosphère, faute de meilleure destination. Ce sont les puits de pétrole. Ceux-ci fonctionnent grâce à la technologie du forage dirigé et de la fracturation hydraulique, mieux connue sous le nom de « fracking ». En bref, mais on s’en contentera, ce que l’on cherche à « fracturer », c’est la formation rocheuse qui sécrète le pétrole. Pour ce faire, on injecte de l’eau à haute pression, boostée par un cocktail de produits chimiques, dont certains sont cancérigènes. À moins d’être chimiste, ce n’est jamais qu’une liste de noms : du xylène, du toluène (que l’on trouve également dans la dynamite), mais encore du formol, du kérosène, du benzène, … À Bakken, on prévoit d’extraire 7,4 milliards de barils de cette façon.

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Au milieu, à gauche, les puits de pétroles à fracturation hydraulique de Bakken, vus de nuit.

Je parlais d’échelle, alors pour situer, je vais citer le journal d’hier : un tremblement de terre d’une magnitude de 5,0 a ravagé la petite ville de Cushing, dans l’Oklahoma. L’Oklahoma n’est pas une zone sismique. Il existe une possibilité non-négligeable que ledit séisme ait été causé par une large quantité d’eau issue de fracturations hydrauliques réinjectée dans des réservoirs souterrains (ceci n’est pas une théorie du complot). Il est sans doute utile de mentionner que l’on trouve à Cushing l’une des plus grandes infrastructures de stockage pétrolier du pays (et peut-être du monde). Ou encore qu’Obama s’est rendu à Cushing en 2012 afin d’assurer aux citoyens qu’il était ultra-investi dans le développement pétrolier des États-Unis, puisqu’il est évident que « nous » devons réduire « notre » dépendance aux importations d’énergie – et oui, oui, bien sûr, on construira plus d’éoliennes et de panneaux solaires et tout ça. Pour en revenir au Dakota Access Pipeline, et au mouvement NoDAPL qui s’y oppose, Obama a déclaré qu’il envisageait une réévaluation de la trajectoire proposée, et qu’« on attendrait de voir comment la situation évolue au cours des semaines à venir ». Le choix de mots est intéressant, dans la mesure où, au cours des semaines suivantes, les « protecteurs de l’eau » (et non « manifestants ») ont été aspergés de gaz lacrymogènes, attaqués par des chiens de police, gazés, visés et touchés par des balles en caoutchouc, arrêtés par dizaines, fouillés au corps, numérotés au marqueur noir sur les avant-bras, et détenus comme des animaux dans des chenils grillagés. La police militarisée a déployé un arsenal prodigieux : véhicules de transport de troupes, canons à son, tasers, fusils automatiques, … comme s’ils s’apprêtaient à affronter l’autre ennemi, celui d’Afghanistan, d’Irak ou de Syrie. Apparemment, quand Obama dit qu’il préfère « voir comment la situation évolue », il veut dire que ça va saigner.

Inextricablement, on est tenté de faire remarquer qu’il existe déjà près de 3,9 millions de kilomètres d’oléoducs et de gazoducs pour alimenter notre Titanic du XXIe siècle. Le DAPL lui-même a des projets jumeaux – comme par exemple le gazoduc Trans-Pecos, qui transporterait près de 40 milliards de mètres-cube de gaz naturel de Fort Stockton, Texas, à Presidio, près de la frontière mexicaine, en passant par les terres quasi-sauvages du Big Bend. Il y a de bonnes raisons de s’opposer à ce projet-là également, et de fait, certains s’y opposent, par amour pour la terre en péril là-bas. Le méchant de l’histoire est une société nommée Energy Transfer Partners, basée au Texas, mais soutenue par des investisseurs du monde entier, dont Wells Fargo, Chase, ou encore le Crédit Suisse, ainsi que notre nouveau président (!) Donald Trump – dont ETP a sponsorisé la campagne électorale. Le PDG est un certain Kelcy Warren, un ancien ingénieur devenu milliardaire, apparemment amateur de musique folk. Il subventionne Cherokee Creek, un festival de folk texan, et se dit proche du chanteur Jackson Browne – qui l’a récemment renié, en expliquant qu’il n’était pas au courant des agissements de Warren, et que l’esprit de sa musique s’opposait aux valeurs de l’industrie pétrolière. D’autres musiciens, dont les Indigo Girls, ont suivi son exemple ; Jackson Browne, accompagné de Bonnie Raitt, a prévu un concert en solidarité avec Standing Rock lors du week-end de Thanksgiving.

Standing Rock, c’est le nom de la réserve des tribus Hunpapa Lakota et Yanktonai Dakota qui chevauche la frontière entre les Dakota du Nord et du Sud. C’est une réserve Sioux. Pine Ridge [1] en est une également, plus célèbre celle-là : c’est là, en 1873, que s’est déroulé le siège de Wounded Knee et l’échange de tirs entre militants de l’American Indian Movement et les troupes fédérales. C’est également l’une des régions les plus pauvres des États-Unis. On n’échappe pas au poids d’un tel contexte historique. Comme un ami l’a récemment résumé sur un réseau social : « Massacrés, transformés en lumpen-prolétaires, relégués dans des zones d’exclusion sociale, privés d’une langue maternelle, ridiculisés, drogués, victimes d’une épidémie de suicide parmi les adolescents, abattus chez eux comme des animaux nuisibles, en première ligne face à la police. » En effet, pris sous cet angle, qu’est-ce qu’une réserve, sinon une « zone d’exclusion sociale » ? On peut envisager la longue agonie des indigènes américains sous le joug de la colonisation en se tournant vers la Palestine, ou vers l’apartheid sud-africain. Mais il faut bien veiller, accordons-nous là-dessus, à ne pas effacer des êtres humains dans une identité de victimes qu’eux-mêmes se doivent de rejeter, sous peine de mourir d’affliction. Le système des réserves présente des avantages et des limites : des gouvernements tribaux démocratiques et indépendants, des hôpitaux, une vague couverture sociale, des écoles, des community colleges, et une « souveraineté limitée », comme on dit – à savoir, un droit de taxation, les casinos, une relation de gouvernement à gouvernement avec les représentants fédéraux, et même un accès aux Nations Unies. On demeure libre, bien entendu, de rester sceptique. On demeure libre, par exemple, de rappeler qu’en 1973, les combattants de Wounded Knee cherchaient à s’affranchir d’un gouvernement tribal corrompu, voire meurtrier. Quoiqu’il en soit, l’esprit guerrier des Sioux est toujours bien vivant. Souvenons-nous de la bataille de Little Bighorn, du massacre de Wounded Knee au 19e siècle [2], et de la seconde confrontation un siècle plus tard, lorsque nous considérons les événements de ces derniers mois à Standing Rock.


Tout a commencé en avril dernier, à l’initiative d’un groupe de femmes Sioux soucieuses de protéger leur eau. Scandaleusement, le projet d’oléoduc contourne tout juste la réserve, mais passe en dessous de la rivière Missouri – la source d’eau potable des habitants de Standing Rock, et de millions d’autres citoyens en aval. Pour ces femmes, il était hors de question de laisser faire : comme disent les Sioux, mni wiconi – l’eau, c’est la vie. Elles savaient, comme nous le savons, que les oléoducs, ça fuite, ça casse, ça explose. On a assisté à une succession de catastrophes du genre ces dernières années. L’explosion d’un train qui transportait du pétrole brut extrait du gisement de Bakken, le 6 juillet 2013, à proximité de la ville québécoise de Lac-Mégant, a détruit une trentaine de bâtiments et fait 47 morts. À l’origine de l’incident, une composante hautement volatile du pétrole de Bakken : le sulfure d’hydrogène. Dans le comté de Selby, en Alabama, une fuite suivie d’une explosion de l’oléoduc COLONIAL a récemment fait sept blessés et un mort parmi les ouvriers.

Ces femmes avaient raison de s’inquiéter de la présence d’une combinaison toxique de pétrole et d’eau — serpent pétrolier— sous le lit de la rivière, ne serait-ce que pour le risque de fuite. Elles décidèrent d’établir un camp sur un territoire historique du peuple Sioux, près de l’eau ; la tranchée de l’oléoduc avait presque atteint le site. Très vite, bien d’autres se ralliaient à leur cause. Un dénombrement exact est impossible en raison des allées et venues, mais un peu plus de 2000 personnes ont depuis fait du campement un village plein de vie, avec des cantines, des colloques, des assemblées, de la musique et de la danse. Les activistes sortent du camp pour s’opposer de façon non-violente à la police (qui ne peut pas en dire autant), interdire l’accès au matériel de chantier, et se livrer à des sabotages, rares, mais concrets.

Le terme de « non-violence » est à nuancer dans ce contexte. L’une des présences les plus notables sur les lieux depuis avril, par exemple, est celle de Dennis Banks, membre fondateur de l’American Indian Movement et vétéran du deuxième siège de Wounded Knee. Lui-même issu de la tribu Anishinaabe (Ojibwe), Banks est parmi les centaines d’Amérindiens de par le continent (qu’ils appellent Turtle Island, l’île-tortue) à avoir choisi de se battre et de rejoindre le campement. On entend dire que c’est le plus grand rassemblement pan-tribal depuis Little Bighorn. On ne peut pas s’attendre à ce que Banks et d’autres se soient soudainement convertis à la lutte pacifique !

Rappelons que l’armée indienne qui a écrasé le général Custer à Little Bighorn s’est rassemblée suite à un rêve du chef spirituel des Sioux, Sitting Bull. Il est vrai que l’une des grandes armes des protecteurs de l’eau est quelque chose que les occidentaux appellent la prière. Pourtant, il est probable que lorsque les Amérindiens prient pendant une confrontation, c’est une prière toute différente de celles de Martin Luther King à Selma ou à Birmingham – sans vouloir lui manquer de respect, bien entendu. Disons que la métaphysique de l’acte n’est pas la même. Sans me prétendre expert en la matière, on pourrait avancer que la prière chrétienne se dirige vers un autre monde, un monde peuplé par un Dieu silencieux, tandis que les prières indigènes s’adresse aux ancêtres, humains et animaux, et à la rivière elle-même, ici-bas, dans notre monde, un monde qui déborde de vie et de vies, présentes et passées. Cette idée, à elle seule, peut nous aider à comprendre l’un des points qui touchent le plus profondément les Amérindiens de Standing Rock. Ils sont furieux des profanations de sites sacrés sur la trajectoire de construction de l’oléoduc. Ce n’est pas seulement que la compagnie pétrolière vandalise des lieux funéraires : pour simplifier en nos termes, il semblerait que ces sites représentent un véritable portail entre les mondes.

J’aimerais ajouter que le type d’actions non-violentes proposées par les activistes indigènes pose problème aux militants Black Bloc qui ont offert leur assistance, et aux Amérindiens à qui il revient d’accepter ou non cette assistance. Le problème est a priori toujours en cours de débat sur les lieux, dans le feu de l’action, entre aînés des tribus, militants, et idéologues pacifistes blancs. Une facette intéressante de la lutte.

Robert Hurley
Traduction : Victoria Chakal

[1NdT : près de la frontière entre le Dakota du Sud et le Nebraska, à quelques heures au sud-ouest de Standing Rock

[2NdT : 1890, plus de 150 Sioux, dont une centaine de femmes et d’enfants, tués

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