Le double discours de Manuel Valls

Par Ivan Segré

Ivan Segré - paru dans lundimatin#123, le 20 novembre 2017

« La bourgeoisie s’est partout appliquée (…) à attiser les haines religieuses, pour attirer dans cette direction l’attention des masses et les détourner des questions politiques et économiques véritablement importantes et capitales. » (Lénine)

Suites de « l’affaire Ramadan » : le ton est monté ces derniers jours. Après qu’un dessin de Charlie hebdo ait épinglé le prédicateur en érection, avec pour légende : « je suis le 6e pilier de l’islam » (ce qui vaut au journal satirique de nouvelles menaces de mort), Edwy Plenel est mis en cause pour avoir défendu, sinon porté aux nues un homme dont le « double discours » était pourtant avéré. (Car on dit que, sous une apparence modérée, Ramadan prêcherait en réalité un « islam politique », c’est-à-dire fondamentaliste, tout en menant par ailleurs une vie sexuelle mouvementée…). Plenel réplique aussitôt, évoquant une « chasse aux sorcières ». Suit un nouveau dessin de Charlie Hebdo, s’en prenant cette fois à Plenel et Mediapart, accusés de n’avoir rien voulu savoir au sujet de Ramadan. Plenel hausse à son tour le ton, accusant le journal satirique de produire une « affiche rouge », de s’être allié avec une « extrême-droite identitaire » et de mener « une guerre contre les musulmans ». Charlie Hebdo répond cette fois par un éditorial - comme pour souligner que l’humour n’est plus de mise - que c’est « un appel au meurtre » : Plenel condamnerait à mort le journal satirique une seconde fois. L’affaire fait grand bruit et l’ex-premier ministre Manuel Valls y tient sa partition, en homme politique avisé et manifestement soucieux d’imposer sa griffe. Et c’est à ce sujet que je voudrais faire quelques remarques. Mais auparavant, il est nécessaire de clarifier une ou deux choses.

En premier lieu, tous les dessins de Charlie Hebdo, quels qu’ils soient, sont légitimes, parce que la satire, le droit à la caricature, est une chose sacrée. Reste à faire preuve de cohérence et à considérer que ce qui vaut pour Charlie Hebdo vaut également pour les sketchs de Dieudonné, par exemple. Car qu’on aime ou qu’on n’aime pas, qu’on soit sensible à la caricature des musulmans ou des juifs, qu’on juge cet humour de bon ou de mauvais goût, fondé ou infondé, courageux ou xénophobe, on ne touche pas la liberté d’expression satirique. En second lieu, les auteurs de menaces de mort, qui prétendent répondre au symbolique par la violence, sont des fascistes, quelle que soit leur cible. Ceci étant posé, j’en viens au discours de Manuel Valls.

Invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC le 15 novembre dernier, qui lui demande si la phrase de Plenel accusant Charlie Hebdo de faire partie « d’une campagne générale de guerre aux musulmans » est en effet « un appel au meurtre », l’ancien premier ministre répond : « oui, c’est un appel au meurtre ». Et il développe son point de vue, expliquant notamment :

« Critiquer Ramadan, critiquer l’islamisme, cette idéologie de mort, c’est critiquer, si je suis Edwy Plenel, l’islam et les musulmans, et c’est ça qui est insupportable, et c’est lui-même qui du coup fait cet amalgame que j’évoquais entre l’islamisme, l’idéologie des terroristes, l’islam et les musulmans. Et ça, moi je ne le supporte pas. J’ai le droit, j’ai même le devoir de me battre contre l’idéologie qui a façonné le terrorisme. – C’est quoi ? C’est une complaisance envers le terrorisme ? [interroge Bourdin] – C’est une complaisance [répond Valls] - C’est une complicité ? je vais même plus loin dans le choix des mots [interroge de nouveau Bourdin] – C’est une complicité intellectuelle [répond Valls] ».

Manuel Valls accuse donc Edwy Plenel de « complicité intellectuelle » avec le terrorisme islamiste. Plus loin, l’ex-premier ministre tire quelques conclusions :

« Donc ce n’est pas une petite polémique, ce n’est pas un petit débat, c’est central, parce que si on veut faire reculer cette idéologie de mort, on doit le faire avec toutes les armes, celles de la police, de la gendarmerie, de la justice, de l’anti-terrorisme, mais d’abord en mobilisant la société au nom de l’idée qu’on se fait de la République. (…) Donc c’est très, très, grave, il ne peut pas y avoir la moindre complicité, la moindre complaisance vis-à-vis de ces terroristes et de cette idéologie de mort. »

Attentif, Bourdin demande alors à Valls s’il entend porter l’affaire « sur le terrain judiciaire » ; ce à quoi l’intéressé répond :

« Non, moi je la mène sur le terrain politique, sur le terrain idéologique, parce que je veux qu’ils reculent, qu’ils rendent gorge, je veux qu’ils soient écartés du débat public, non pas par l’interdiction, ce n’est pas le sujet, mais qu’ils perdent ce combat, cette guerre que nous menons, mais cette guerre d’idées, cette bataille d’idées, c’est celle-là que nous menons, pour la République, et pour les musulmans de France, parce que c’est nous qui les protégeons, et non pas M. Plenel et ses sbires. »

Manuel Valls est donc en « guerre » contre le terrorisme islamiste, et incidemment contre les journalistes qui font preuve de « complicité intellectuelle » avec cette « idéologie de mort », nommément « M. Plenel et ses sbires ». L’accusation est lourde, mais soit : Valls est en « guerre » ; il mène « une bataille d’idées ». Le problème est que plus tôt dans la même émission, il est question des racines, du terreau de cette « idéologie de mort » qu’est le terrorisme islamiste, et alors Bourdin interroge Valls en ces termes : « Je ne cherche pas à vous opposer à tout prix à Emmanuel Macron, mais tout de même Emmanuel Macron a dit, et c’était adressé à vous, premier ministre, vous avez commis une erreur profonde en ne cherchant pas à comprendre les causes profondes du terrorisme ». Et Valls de répondre :

« La cause principale du terrorisme, c’est l’idéologie islamiste, c’est l’idéologie des Frères Musulmans, c’est l’idéologie qui s’est répandue dans le monde et souvent venant d’Arabie saoudite, le wahabisme, c’est l’idéologie du salafisme qui a travers Al Qaïda, à travers l’Etat islamique, a produit ce phénomène mondial qui nous a touché et qui a armé des terroristes contre nos compatriotes. – C’est aussi le rôle de l’Etat d’aller chercher à comprendre pourquoi cette idéologie s’est répandue dans certains quartiers [interrompt Bourdin] – Personne d’entre nous ne nie qu’il faut analyser ces phénomènes [répond Valls]. [1] »

Puis, concernant l’analyse de « ces phénomènes », Valls rappelle aussitôt qu’ils ne sont pas réductibles à une « explication sociologique », d’autant que « derrière celle-ci, il y a une forme d’excuse », et surtout, ajoute-t-il, « il y a ceux qui disent : les musulmans sont les damnés de la terre », ce qui est encore une fois « un « amalgame », conclut-il. L’ancien premier ministre s’oppose donc aux amalgames : l’islamisme n’est pas l’islam, non plus que les musulmans ne sont les « damnés de la terre ». Et sur ce point, il a parfaitement raison, et son combat d’idées est juste. J’en viens maintenant au problème que posent ses déclarations, et qui est le suivant : interrogé sur les causes profondes du terrorisme islamiste, Valls explique d’abord que « c’est l’idéologie qui s’est répandue dans le monde et souvent venant d’Arabie saoudite, le wahabisme » ; puis, quelques minutes plus tard, il accuse « M. Plenel et ses sbires » de « complicité intellectuelle » avec l’islamisme, cette « idéologie de mort » ; or, le 4 mars 2016, François Hollande remettait en toute discrétion la légion d’honneur au prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohamed ben Nayef, et comme l’affaire avait fuité dans la presse, quelques jours plus tard, le 15 mars, Manuel Valls, ministre du gouvernement Hollande, avait été contraint de s’expliquer sur RMC, et ses explications avaient suscité un commentaire plutôt satirique dans l’hebdomadaire Marianne, qui y consacrait un article intitulé : « ‘Moi je ne me cache pas’ : le coming out saoudien de Manuls Valls », dans lequel on pouvait lire :

« ’Moi, je ne me cache pas, vous savez.’ C’est ainsi que Manuel Valls a assumé ce mardi 15 mars [2016] sur RMC la légion d’honneur remise il y a dix jours au ministre de l’Intérieur saoudien, Mohammed ben Nayef, prince héritier d’Arabie saoudite. Une légion d’honneur attribuée en toute discrétion - avant que l’information ne fuite dans la presse - à celui dont le pays a exécuté plus de 150 personnes en 2015. Mais Manuel Valls ’assume’, dit-il, car la ’relation stratégique’ de la France avec la péninsule arabique vaut bien une petite décoration, avec les honneurs de cinq ministres français de haut rang au passage, là aussi en toute discrétion. Sur RMC, le Premier ministre déroule les éléments de langage recommandés par le directeur de la section Afrique du Nord et Moyen-Orient du ministère des Affaires étrangères : Nous avons une relation stratégique avec l’Arabie saoudite : il faut l’assumer ! Est-ce que pour autant nous partageons la nature du régime, son action dans des domaines… non ! Bien évidemment ! Mais nous avons une relation stratégique, pas une relation économique seulement. [2] »

En mars 2016, après les odieux attentats contre Charlie hebdo - expression criminelle d’une « idéologie de mort » qui, explique aujourd’hui Manuel Valls, « s’est répandue dans le monde et souvent venant d’Arabie saoudite » - le même Manuel Valls assumait pourtant la « relation stratégique » de la France avec l’Arabie Saoudite, et il ne s’en cachait pas. Était-ce l’aveu d’une « complicité » stratégique avec l’islamisme ? Ce qui est certain, c’est que tous les musulmans, en effet, ne sont pas des « damnés de la terre », certains ayant même droit à tous les honneurs, quelle que soit l’idéologie qu’ils répandent dans le monde… N’allez cependant pas croire qu’il s’agit là d’un « double discours » de l’ancien premier ministre, car c’est au contraire un discours politique intègre, cohérent et impeccablement structuré, qu’on peut résumer comme suit : tolérance minimale avec les prolétaires arabo-musulmans ; tolérance maximale avec les pétromonarchies du Golfe.

Ce qui relèverait en revanche d’un « double discours », c’est la déclaration politique qu’avait faite Manuel Valls le 20 janvier 2015, lorsque premier ministre il évoquait, au lendemain des attentats, un « apartheid social et ethnique ». Un article du journal Le Monde rendait alors compte de sa prise de position éminemment politique :

Il existe en France « un apartheid territorial, social, ethnique ». Les mots sont forts, surtout dans la bouche d’un premier ministre. Manuel Valls, qui s’exprimait mardi 20 janvier lors de ses vœux à la presse, est revenu sur ces « maux qui rongent notre pays », deux semaines après les attentats de Paris et de Montrouge. « Il faut ajouter toutes les fractures, les tensions qui couvent depuis trop longtemps et dont on parle uniquement par intermittence. (...) Les émeutes de 2005, qui aujourd’hui s’en rappelle ? Et pourtant... les stigmates sont toujours présents », a-t-il souligné avant d’insister sur « la relégation périurbaine, les ghettos ». A cette « misère sociale », selon les mots du chef du gouvernement, « s’additionnent les discriminations quotidiennes parce que l’on n’a pas le bon nom de famille, la bonne couleur de peau, ou bien parce que l’on est une femme » [3].

Manuel Valls est donc un homme capable du meilleur comme du pire. Et comme rien n’est écrit d’avance, souhaitons qu’il revienne au plus vite de ses égarements, en lecteur avisé de Lénine…

Ivan Segré est philosophe et talmudiste
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