Quelques mots sur Trappes, la nécropolitique et le traitement des « pillages »

Yuna Visentin

paru dans lundimatin#539, le 26 octobre 2026

L’attentat raciste du 23 octobre, qui a tué Pengo Bossio Wangi et blessé cinq autres personnes dont une enfant de 12 ans, on aurait pu le prévoir, et on aurait dû l’empêcher. Malgré la violence et le harcèlement auxquels leurs luttes les exposent, c’est contre une telle actualisation de la violence raciste que se mobilisent chaque jour les militant.es antiracistes. Par son abjection monstrueuse, l’assassinat déchire la réalité mais il n’est pas moins le produit de cette réalité, et de tout ce qui en elle relève, jusque dans l’apparente normalité des discours quotidiens, de la mécanique organisée du racisme.

Que le racisme soit en cours d’intensification en France, et qu’il tue, on le savait. Que tous les discours, politiques, intellectuels, médiatiques, qui relativisent ou nient l’existence du racisme - allant même jusqu’à remettre en question le terme d’islamophobie - partagent la responsabilité dans cet assassinat, on le sait. On savait aussi que le racisme ne s’arrête pas aux portes de l’extrême droite, qu’il structure le contrat racial, non seulement comme un crime originel, mais comme une domination perpétuée et amplifiée par des discours qui sursaturent l’espace public et social, des négligences organisées, des lois, telles que la proposition de destitution de la nationalité (inextirpable d’un ancrage fasciste), ou par les différentes juridictions qui étendent la laïcité pour en faire un régime de disciplinarisation raciale. Que ce soit à Trappes, précisément dans la ville qui n’a cessé d’être visée par l’extrême droite, que l’assassinat raciste ait été perpétré, expose on ne plus clairement que le racisme fonctionne comme une chaîne de concaténation entre les discours qui désignent une population, l’assignent à une sauvagerie extérieure à la politique, au monde commun, à l’humanité même, et le passage à l’acte. Et il faut lire ce qui est clamé dans les rassemblements commémoratifs et écrit sur les les pancartes, il faut lire ce que les gens savaient déjà : « les mots tuent », « vos discours de haine tuent [1] », « le monde politique et les médias ont armé le terroriste [2] », « vous ciblez, ils tuent [3]. »

On savait aussi que les vies non blanches sont constamment exposées à la violence d’État, et que cette violence est vouée à s’étendre. Rappelons un fait symptomatique : la Cour d’appel de Versailles a récemment décidé de retirer « l’intention d’homicide » du jugement du policier qui a assassiné en 2023, à bout portant, Nahel Merzouk, un adolescent non blanc de 17 ans, pour la remplacer par un jugement pour « coups mortels [4] ». Ce n’est pas seulement que la police et que l’État tuent, c’est que le racisme d’État organise d’un même geste le meurtre, sa non-reconnaissabilité comme homicide au sein du dispositif juridico-politique où celui-ci est commis, et sa possible répétition par d’autres meurtres, d’autres vies violentées, tuées, retirées du monde. L’extension de la brutalité policière et étatique prend également une autre forme. Depuis au moins les répressions contre les Gilets jaunes, les « forces de l’ordre » étendent leur capacité à violenter les corps pour exposer un peu plus clairement à chaque mouvement social la violence meurtrière qui les fonde, et que le gouvernement a encore confirmée et explicitée par la proposition, cette année, d’une loi sur « la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre », c’est-à-dire d’un droit de tuer (adopté par l’Assemblée nationale, et en cours d’examen au Sénat).

Ainsi, la violence aujourd’hui en France, c’est les vies tuées, les mains arrachées, les yeux explosés, les gaz contre la foule rassemblée, les nasses, les gardes à vue [5], les confiscations arbitraires de matériel des manifestants, les atteintes au droit fondamental de manifester, l’extension d’une logique autoritaire, la normalisation de l’état d’urgence, l’impossibilité pour les jeunes enfants de participer et de brandir des pancartes colorées pour affirmer leur appartenance au présent et au futur de la communauté sans risquer d’être gazé.es. La violence, ce sont toutes les raisons éminemment politiques qui ont mené les gens dans les rues : lycéen.nes, étudiant.es, gilets jaunes, parents, minorités, précaires, retraité.es, militant.es. Parce que la violence, c’est que dans ce régime capitaliste, hier mais spécifiquement aujourd’hui, la vie bonne n’est pas possible.

La violence, aujourd’hui, c’est que Pengo Bossio Wangi n’est plus en vie, qu’il n’y a plus que ses proches pour se souvenir des mille et mille petits tous qui composaient son existence. Et nous toustes qui le connaissions pas, qui n’avions jamais entendu ni son nom ni sa voix, jamais aperçu son visage, sommes tenus de prendre soin du trou béant qu’il a laissé dans le monde, de le pleurer, de faire résonner son nom et de lutter contre la possibilité que d’autres vies soient exposées à la domination raciale. La violence c’est qu’une petite fille de douze ans puisse non seulement craindre le racisme, mais se souvenir du moment où une arme a été pointée contre son corps pour la tuer.

Le meurtre de Pengo Bossio Wangi est le produit de la domination raciale et de toutes les complicités qui la légitiment et la reproduisent. Kevin T., le tireur présumé, l’a révélé explicitement : il voulait s’en prendre « aux Noirs et aux Arabes » afin de « venger » les commerçants victimes de « pillages » en marge des manifestations du 17 octobre [6]. L’invocation de la vengeance pour les « pillages » expose que quelque chose d’autre est en cause dans ce meurtre. Non pas autre chose que le racisme, ou autre chose que le fascisme (un exemplaire de Mein Kampf a été découvert au domicile du tueur présumé), mais une actualisation spécifique de la domination qui désigne dans la configuration présente une responsabilité collective gravissime.

Dans un célèbre article publié en 2006, le chercheur Achille Mbembe analyse les « formes contemporaines de soumission de la vie au pouvoir de la mort » par « lesquelles de nombreuses populations sont soumises à des conditions d’existence leur conférant le statut de morts-vivants [7]  », c’est-à-dire, pourrait-on commenter, d’individus et de populations surexposés à la possibilité de la mort tout au long de la vie. Le politologue relève plusieurs matrices et actualisations historiques de la constitution moderne d’un droit de tuer, d’un pouvoir qui s’exerce en faisant mourir ou en laissant expressément mourir certaines populations. Dans l’analyse qu’il consacre au colonialisme, il résume ainsi la brutalité de la rationalité coloniale, c’est-à-dire la manière qu’a celle-ci de percevoir et de traiter les colonisé.es : « Les colonies ne sont pas organisées sous une forme étatique ; et elles n’ont pas généré un monde humain. Leurs armées ne forment pas une entité distincte et leurs guerres ne sont pas des guerres entre armées régulières. Elles n’impliquent pas la mobilisation de sujets souverains (citoyens) se respectant mutuellement en tant qu’ennemis. Elles n’établissent pas de distinction entre combattants et non combattants ou encore entre « ennemi » et « criminel ». Il est donc impossible de conclure la paix avec eux [8]. » Parce que la juridiction politique européenne fait dépendre le droit (et la politique) de la propriété d’un État, les espaces colonisés étaient catégorisés comme des territoires du non-politique, de non-droit, justifiant ce paradoxe essentiellement mortifère consistant à produire un droit de tuer. En d’autres mots, les vies colonisées sont assignées à un statut d’exception extérieur à toute politique, et c’est notamment cela qui les rendait tuables pour le pouvoir colonial : « le droit souverain de tuer n’est soumis à aucune règle dans les colonies. Le souverain peut y tuer à tout moment, de toutes les façons [9]. »

Dans la lignée des travaux de Foucault et d’Agamben, les analyses d’Achille Mbembe donnent à voir que l’assignation d’un groupe de personnes à l’extériorité du politique, et à une extériorité présentée comme menaçante, sauvage, essentiellement anti-politique, est non seulement constitutive de la rationalité coloniale, mais fonctionne comme l’une des manière de rendre des populations vulnérables à la violence, à l’homicide, de les désigner comme tuables, et donc de produire la chaîne de concaténation des passages à l’acte. Or la dépolitisation de ce qui s’est passé le 17 octobre, l’obsession des médias et politiciens, non seulement d’extrême droite, mais du prétendu arc républicain lui-même, du désordre et du nécessaire retour à l’ordre, la racialisation des « pillages » qui n’a cessé de déferler à travers videos, modifications IA, discours, mais aussi la séparation entre les bons manifestants et les prétendus sauvages ainsi dépolitisés, tout cela n’est pas indifférent à ce qui s’est passé à Trappes le vendredi 23 octobre. Cela s’inscrit dans un dispositif nécropolitique qui désigne tout un groupe de personnes comme étranger à la communauté, voire comme ennemi, en le dépolitisant et en lui refusant l’accès au monde.

Critiquer cela ne signifie pas pour autant que nous devrions présumer toute action comme politique a priori, mais plutôt qu’inlassablement, nous sommes ramené.es à l’exigence de penser la politique, de la dissocier de l’État, et d’en radicaliser l’extension afin que justice soit rendue aux vies assignées à l’invisible et donc à l’infra-politique — sans oublier de rester fidèles à la charge imprévisible et disruptive de l’action politique, jamais réductible à une simple gestion des existences. Double impératif donc, et toujours conflictuel, consistant à « faire entendre [que] ce qui ne semblait pas relever du « champ » politique se trouve en fait en son cœur [10] », et que c’est donc à nous, là, tout de suite, de résister à la séparation qui nous est faite, entre bons et mauvais manifestants, celleux qui pensent et celleux qui ne pensent pas, bonnes revendications et sauvageries pré-politiques, et à nous de donner sens et pratique aux gestes communs tendus vers un monde que nous voulons faire devenir commun.

Un monde où Pengo Bossio Wangi serait encore en vie.

Yuna Visentin

[1] Deux pancartes au rassemblent à Trappes.

[2] Teddy, un acteur associatif à Trappes, cité dans : Faïza Zerouala, « Avant, c’était une haine virtuelle, là c’est réel » : recueillement et colère après l’attentat à Trappes », Mediapart, 24 octobre 2026.

[3] Paroles de la députée écologiste Léa Balage El Mariky, citée dans Annton Rouget, « Vous ciblez ils tuent : la gauche demande des actions contre les discours de haine après l’attentat de Trappes », Mediapart, 24 octobre 2026.

[4] Camille Polloni, « Dans l’affaire Nahel Merzouk, la notion de meurtre disparaît », Mediapart, le 5 mars 2026. Voir aussi : Sylvain George, « Nahel Merzouk, acte II : La « deuxième mort » ou la souveraineté judiciaire », paru dans lundimatin#511, le 11 mars 2026.

[5] Voir notamment : Myriam Bahaffou, « Dénoncer la répression, organiser la riposte », Club Mediapart, 22 octobre 2026 : https://blogs.mediapart.fr/myriambahaffou/blog/221026/denoncer-la-repression-organiser-la-riposte

[7] Achille Mbembe, « Nécropolitique », in Raisons politiques 2006/1 n°21, pages 29 à 60, Éditions Presses de Sciences Po.

[8] Ibidem.

[9] Ibid.

[10] Bernard Aspe, La division politique, Éditions Nous, 2024.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :