Prison dehors ?

« Nous sommes la santé qui se défend contre l’économie »
Fred Bozzi

paru dans lundimatin#267, le 18 décembre 2020

Voici un article qui essaye de préciser l’idée terrifiante selon laquelle nous pourions nous trouver "en prison dehors". Autrement dit, que notre univers quotidien se mue, insidieusement, en une entreprise de contrôle permanent, via la peur du virus et les technologies de l’information. Comme l’écrit Mark Weiser, théorisant le rôle de l’informatique en 1990 : "Les technologies les plus abouties sont celles qui disparaissent". Disparaissant, elles n’en configurent pas moins notre vie puisqu’elles « se tissent dans la trame de notre quotidien jusqu’à s’y fondre complètement ». D’où l’intérêt de cet article : penser la pandémie tout en restant attentifs à ces opérations technologiques qui finissent par devenir naturelles.

Comment comprendre les oscillations du pouvoir ? Faut-il croire que les gouvernants tâtonnent parce qu’ils cherchent à nous protéger d’un assaillant invisible et trop peu connu ? Etant donné que les lois dont on parle actuellement [1] n’ont pas grand-chose à voir avec la situation sanitaire, on peut en douter. On peut même penser que la situation sanitaire est une aubaine pour les gouvernants : ils peuvent user de l’idée de régulation et de protection de la vie pour renforcer le pouvoir de ceux qui parfois, agriculteurs, chasseurs, policiers, nous empoisonnent, nous dégagent des forêts, nous tapent plutôt que nous nourrir, nous ouvrir les espaces, nous permettre de vivre en paix.

Considérant certes la réalité du trouble qu’occasionne le surgissement d’un nouveau virus, et qui rappelle que la vulnérabilité des corps touche le corps social, nous pouvons aussi être amenés à penser que les gouvernants cherchent à nous maintenir « dedans », c’est-à-dire à la maison, dans l’éco (-nomie, -logie, -sécurité, -gnose), dans une civilisation censée nous protéger contre des assauts extérieurs qualifiés de barbares, au sein d’un corps social déjà voué à assurer l’épanouissement de la vie définie par l’éco-nomie.

Comment réussissent-ils à nous maintenir dedans ? Ils usent évidemment de la peur et de la stigmatisation, dont certains sont de zélés relais. Et ils utilisent de nombreux moyens de contrôle. Il faut se rappeler ce qu’écrivait Deleuze, reprenant Foucault en 1990 dans Post scriptum sur les sociétés de contrôle [2] : après l’enfermement disciplinaire, le pouvoir s’exerce par une succession des points de contrôle dont l’efficacité tient à sa souplesse. Comprenons que si les gouvernants oscillent, ce n’est pas uniquement parce qu’ils doutent, c’est dans le sens où ils utilisent positivement toute la souplesse des moyens de contrôle pour nous maintenir dedans. Pourquoi ? Parce qu’un virus, avec sa charge de vie asociale, est en réelle capacité de troubler la façon dont nous restons dans l’éco (-nomie, -logie, -sécurité, -gnose).

Dans son article Panique d’Etat, Guillaume Leblanc propose d’ajouter à ces considérations biopolitiques les analyses de Canguilhem sur le normal et le pathologique [3] : étant donné que le corps sain est celui qui, en plus de rester fidèle à ses normes physiologiques, est capable de dépasser celles-ci pour s’adapter, ne faut-il pas considérer qu’un corps confiné, dans l’incapacité de tomber malade et de s’en relever, est déjà malade ? par conséquent qu’un corps social obsédé par son dedans est déjà malade ? C’est assurément une piste intéressante et prometteuse, et qui met l’idée de normativité en lien avec l’idée d’oscillation-souplesse. Mais elle comporte l’inconvénient de ne pas prendre en compte l’imparfaite coexistence entre la situation sanitaire et l’exercice du pouvoir que l’on a ici constatée.

Une autre hypothèse est donc nécessaire. Pour l’esquisser, rien de plus utile que d’écouter la parole des gouvernants en pleine crise sanitaire. En plus de nous inciter à nous tenir sages, ils veulent que nous croyions que si nous ne faisons pas la transition numérique, nous allons très vite être arriérés parce que la compétition économique mondiale se joue à cet endroit. C’est pourquoi la 5G se fera, et pourquoi l’Intelligence Artificielle règnera. Celle-ci augmentera les inégalités sociales, mais nous n’avons pas le choix. Il est d’ailleurs nécessaire de rester puissants pour avoir les moyens de gérer les inégalités à venir. La situation sanitaire ? La situation naturelle ? Il faudra précisément et urgemment les gérer avec les mêmes moyens… Ainsi parlent-ils, et nous mettent sur la piste de l’hypothèse recherchée : avec le numérique, de nouveaux moyens de contrôle vont modifier la façon de maintenir dans l’éco (-nomie, -logie, -sécurité, -gnose).

Du banal au global

La plus banale des descriptions fait écho à cette idée. Je peux en effet remarquer que pour me promener avec mon chien, il me faut remplir un papier où j’indique que je peux attester du fait que je suis bien moi et que je me suis autorisé à promener mon chien. Le fait que celui-ci soit avec moi ne compte pas : ce qui compte, c’est que je produise de l’information sur moi-même à destination d’une autorité de contrôle. Or quand je vais au lycée c’est un peu la même chose, car en plus de mettre un masque sur ma bouche et un papier dans ma poche, je passe de nombreux points de contrôle : je téléphone au portail pour qu’il s’ouvre, j’appose une carte sur un lecteur pour ouvrir une porte, je mets un code dans la page d’accueil pour accéder à une session personnelle sur l’ordinateur, je mets un code pour accéder à une session personnelle sur la page de gestion des appels et des notes, je mets un code pour que cette session reconnaisse cet ordinateur comme autorisé à me faire accéder à la page de gestion des appels et des notes, sans quoi je devrais mettre un code pour accéder à mon mail académique pour répondre du fait qu’un ordinateur inconnu a accédé à ma page personnelle de gestion des appels et des notes. On me dit que toute cette succession de contrôles vise à sécuriser mes données, et que c’est la raison pour laquelle on me demande souvent de changer de mot de passe. Sécuriser les données d’un professeur qui passe son temps à en parler avec les élèves et leurs parents à la vue de tous ? Il y a anguille sous roche… Toute la question est de savoir à quoi et à qui sert cette bizarrerie.

On peut d’emblée affirmer que le contrôle ne sert pas seulement à me tenir en laisse (même modulable) comme un chien. A quoi d’autre alors ? La réponse la plus évidente, c’est que tout ceci permet de me faire connaitre : je suis bien moi, j’en fais la preuve avec mes codes, je suis reconnaissable et disposé à être souplement surveillé. Autrement dit je ne m’avance pas masqué outre mesure… Mais il y a plus : ce qui compte, comme avec le papier qui atteste que je suis bien en train de me promener avec mon chien, c’est encore une fois que je produis de l’information sur moi-même à destination d’une autorité de contrôle. Et en l’occurrence, je produis de l’information à l’attention d’une machine dont je sais qu’elle va l’enregistrer. A quoi bon, quel intérêt, étant donné que rien dans mon activité n’est secret ni sensible ?

C’est que ces données n’ont pas besoin d’être sensibles : il suffit qu’elles soient enregistrées. Car elles vont être mises en lien avec une énorme quantité d’autres données, par exemple celles qui vont être générées par la succession des pages que je vais ouvrir sur Internet ou par les réponses que je vais produire à des appels d’encarts ou d’icônes en tous genres. Pour saisir l’intérêt des contrôles, il faut ainsi délaisser le supposé pragmatique et proche banal pour se hisser au niveau des réalités du capitalisme de surveillance dont parle Shoshana Zuboff [4]. Elle s’est appliquée à montrer que celui-ci est, en plus d’une surveillance, une façon nouvelle de faire des profits : la traduction numérique et l’enregistrement de nos comportements permet que nos comportements soient modélisés, mais plus encore que l’Intelligence Artificielle qui les calcule soit en capacité de prévoir nos comportements futurs, par conséquent de les vendre à des marchands et à des Etats qui aiment les marchandises autant que le contrôle de la vie. C’est bien ce que dit Zuckerberg : « future is private ». Et c’est effrayant quand on considère que les marchandises en question touchent à la santé autant qu’à la liberté (Besos s’est empressé d’investir dans la santé pour nous rendre invulnérables, c’est-à-dire incapables de « tomber malades et s’en relever », dixit Canguilhem, c’est-à-dire incapables d’être en bonne santé). Shoshana Zuboff enfonce le clou en disant que la façon la plus efficace de prédire est d’orienter les comportements : de l’Etat aux Gafam, la boucle est bouclée. En plus de produire de la conformité, les contrôles vont rendre barbares ou viraux tous les dehors.

Le tableau est clairement noir, et on sent bien que la crise sanitaire est gérée par un système de contrôle de cet acabit. Pour s’en convaincre, il faut encore une fois, tout simplement, écouter ce que disent les gouvernants : « si le gouvernement constate que les modélisations repartent à la hausse, nous rétablirons les règles de confinement » (Edouard Philippe, le 29 avril). Alors qu’on s’était servi de statistiques il y a deux ans pour montrer que le nombre d’enfants qui naissaient sans bras dans un même endroit était « non significatif », on fait ici entendre que si les modélisations repartent à la hausse, c’est que ce sera de la faute de ceux qui se comportent mal (pour en attester, alors qu’il faudrait une sérieuse étude de corrélation et de causalité, on se contentera de brandir les chiffres et deux reportages pour montrer la concrétude de la déviance citoyenne). Autrement dit : nous sommes devenus la variable d’ajustement des calculs de l’Intelligence Artificielle. Hypothèse extrême : le confinement variable est une tentative d’amenuisement de paramètres trop nombreux charriés par la vie.

Conformisme et informisme

Mais il reste une question cruciale : comment cette information est-elle produite ? Une piste habituelle, c’est d’évoquer la façon dont l’informatique est allée à la rencontre de la vie pour la faire sienne, comment elle a réussi à la traduire dans son langage de façon à la contrôler (c’est-à-dire de façon à ne plus être débordée par la vie, ou même par le langage « naturel », ce donné qui parfois nous déborde, comme lorsque nous disons ce que nous ne voulons pas dire). Le problème, c’est que nos compétences sont nécessairement ténues en la matière (à moins d’être un repenti), et que nous devons suivre la façon dont les experts en bioinformatique la présentent. Une autre piste est donc à envisager : celle de considérer la façon dont la vie va à la rencontre de l’informatique pour se mettre en situation de produire de l’information.

Disons-le d’emblée : elle y est évidemment contrainte. On sait que tout est autorisé pourvu que s’informer et se former permette d’informer. Quand ce n’est pas le cas, on fait une loi brutale pour faire reconnaitre que seuls les policiers peuvent s’informer sans informer (une théorie qui fait écho au principe de Gérard Colomb qui, envoyant ses troupes marcher sur le peuple de la forêt de Rohanne, annonçait que les policiers auraient des caméras pour « faire des images objectives »). Mais il faut remarquer que ce n’est pas la contrainte qui peut créer l’opération de transformation de la vie en informatique. Comment l’opération a-t-elle lieu ? Pour préciser la difficulté, rien de mieux que d’écouter ma voisine, qui tient à me livrer ses pronostics quand je promène mon chien : « les gens n’ont encore rien compris, ils vont faire n’importe quoi ». Autrement dit : bien faire nécessite d’avoir compris. Mieux : quand on a les bonnes informations, on agit bien. Il n’y a et il ne peut y avoir de problème dans le passage des savoirs aux actes. Le problème, cette fois-ci c’est moi qui le note, c’est qu’en l’occurrence les informations viennent de nous, de l’enregistrement de nos comportements. Bien se comporter, c’est donc se comporter en fonction d’informations qui ont été initialement produites par nos comportements. Là, il y a assurément un hic. Comment comprendre cette boucle rétroactive ?

Il faut évidemment prendre en compte que l’immense activité de la machine à calculer produit des connaissances sur nos comportements, mais encore que cette activité requiert un chauffeur pour alimenter la machine en charbon. Quel est son rôle ? Tout simplement se comporter, comme des milliards d’autres. Mais il faut voir que si ce comportement est une goutte dans l’océan, il est qualitativement essentiel. Sur ce point, c’est encore ma voisine qui m’a éclairé : elle ne voit aucun problème au fait d’être constamment contrôlée parce qu’elle n’a rien à se reprocher. Ce n’est pas demain la veille que l’on retrouvera son visage numérisé sur un mur de la honte comme en Chine. Mais qu’est-ce qu’elle pourrait bien avoir à se reprocher ? Toutes les atrocités du monde, évidemment, mais surtout, plus concrètement, le fait de ne pas se constituer en source d’information. Autrement dit : elle va en toute quiétude du conformisme à l’informisme, et vice-versa.

Une des leçons à tirer de cela, c’est qu’il n’y a pas d’arrachement au corps organique dans ce système d’inclusion : c’est au contraire le corps vécu qui produit les informations nécessaires en se comportant. Ce faisant, il transmet sa souplesse au système : la souplesse dont il fait preuve à l’égard des contrôles est ce qui permet au système d’osciller en souplesse pour nous inclure. Sans cet échelon, l’Intelligence Artificielle ne pourrait pas effectuer les changements d’échelles qui font sa force.

Ainsi ma voisine se rend-elle homogène aux moyens de la piloter. Elle se comporte de façon à nourrir ce qui la maintient dans l’éco. Ceci veut évidemment dire que ce qui la contraint vient d’elle et non plus de l’extérieur, mais surtout qu’elle entre dans un rapport de réciprocité avec la machine. C’est rassurant : comme elle a parfois du mal à surnager pour se sentir dans un dedans établi au futur par une machine, et qui ne vit que de s’accélérer, le numérique lui apparait comme une aubaine, celle de contrôler sa capacité à se mettre dedans. Ainsi commande-t-elle des appareils de mesure de sa santé sur Amazon. Ainsi pense-telle que l’information qu’elle a contribué à produire est saine, et que ce qui ne semble pas venir de ses comportements est « n’importe quoi ».

Du bonheur à l’air libre

Alors où en sommes-nous ? que savons-nous de la situation sanitaire ? Nous savons que l’autocontrôle sert un Etat qui aime à se déresponsabiliser de notre santé pour libérer ses mains bien occupées à nous maintenir dans l’éco. Nous savons que la connaissance est son but, et que son savoir des indicateurs est un pouvoir. Nous savons que le numérique administre nos vies, et peut-être prépare une vie augmentée qui serait adaptée aux conditions futures. Nous savons qu’il calcule les risques, et que quand nous sentons la vulnérabilité de nos corps vivants, des experts sont enclins à nous guérir en expliquant l’irrationalité de ce que nous ressentons. Nous craignons que la maitrise de tout soit adjacente à la métrise de tout. Et nous craignons qu’à cette adjacence réponde le raisonnement suivant : pas de fumée sans feu, pas de feu sans pyromane, pas de pyromane sans prison. Nous craignons qu’en restant des informateurs, nous soyons bientôt enfermés dans un faux dehors qui serait une prison.

Mais que faire ? Savoir est trop peu. Peut-on alors imaginer se soustraire aux contrôles ? La plupart du temps, on ne le peut pas. Faut-il raviver ce qui n’est pas mesurable, ni source d’information ? Oui, évidemment. Mais il faut plus : il faut l’exprimer, le presser hors de nous. Il y a en nous une compression de ce qui ne vit que d’être mis au dehors. Et il y a une urgence à le remettre au dehors, avant que le dehors soit définitivement privé.

De quoi s’agit-il ? Plus que la « normativité », qui peut tout à fait être intégrée au système souple de contrôle, et même plus que la santé normale, qui pourrait paraitre négligeable aux yeux de ceux qui veulent l’augmenter pour la marchandiser, c’est un surplus de vie qu’il nous faut urgemment exprimer. Avant qu’ils aient définitivement criminalisé les malades que nous serons bientôt tous potentiellement (à moins d’avoir été augmentés, jusqu’à rendre nos vies incompatibles avec la maladie comme le dit Canguilhem), permettons à notre santé de s’exprimer pour s’épanouir.

Plutôt que nous jeter dans le vide pour en finir, jetons-nous vivement dehors. Allons rappeler aux amnésiques que le but d’une vie pourrait être le bonheur physique, l’événement cyclique de pleine énergie (le mouvement libre, le sport, la souple danse), pas seulement le fait d’échapper à la maladie. Allons montrer que le bonheur social devrait être l’événement libre : non pas seulement le visage à découvert, sans masque et filmé par un drone, mais le visage ouvert, prêt à la fête et aux rondes joyeuses.

Allons dire que les visages nous manquent. Allons montrer leur erreur à ceux qui se contraignent à penser, pour supporter les confinements, que tout va mal dehors. Allons au soleil, en forêt, dans la rue…. Faisons-le parce que c’est bon pour notre santé. Et pour cette raison, évidemment, méfions-nous de ceux qui pourraient en profiter pour empoisonner, tirer ou taper. En appréciant la distance comme une autre façon de se relier (c’est en effet de cette façon que nous rencontrons avec bonheur les animaux sauvages), prenons soin aussi de ne pas nous contaminer. Car nous sommes la santé qui se défend contre l’économie.

Ils nous traitent de complotistes ? Et bien conspirons : respirons ensemble, comme le font les joueurs de l’équipe de France de rugby après avoir marqué un bel essai. Ces gaillards ont réappris le jeu depuis qu’ils ne sont plus réduits à suivre les ordres d’un logiciel capable de prévoir leurs performances à partir d’informations enregistrées sur leurs comportements. Ils nous montrent qu’en dépit des lourds carcans que l’éco fait poser sur leurs épaules, l’inspiration n’a pas quitté l’existence.

[1Loi relative aux néonicotinoïdes, autorisation de l’activité individuelle de la chasse, loi relative à la sécurité globale…

[3Voir Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, PUF, 1966.

[4Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 2018.

lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :