Physique et métaphysique de la manifestation

Par Ivan Segré, chercheur associé au Laboratoire autonome d’anthropologie et d’archéologie (LAAA).

Ivan Segré - paru dans lundimatin#42, le 4 janvier 2016

« Dans ce qui est fixé par écrit disparaît ce qui est pensé, si l’écrire n’est pas capable de demeurer – même encore dans l’écrit – une marche de la pensée, un chemin ».
Martin Heidegger ; Qu’appelle-t-on penser ?

Dans « lundimatin », au lendemain de la manifestation de la place de la République qui eut lieu le dimanche 29 novembre 2015, paraissait le texte d’un « manifestant anonyme ». M’appuyant sur ce témoignage, je voudrais tirer quelques leçons, physiques et métaphysiques, du déroulement de la manifestation et, au-delà, de quelques autres faits récents.

La manifestation prévue en marge de la COP 21, qui devait initialement réunir des dizaines de milliers de manifestants venus des quatre coins du monde, le gouvernement français avait cru nécessaire de l’interdire, l’« état d’urgence » ayant été décrété le soir même des attentats du 13 novembre. Divers collectifs, en réponse à la décision du gouvernement, ont quant à eux cru nécessaire de braver l’« état d’urgence » afin d’affirmer leur attachement aux libertés fondamentales : liberté d’association, d’expression, de mouvement. Ces collectifs craignaient en effet, ou ne voyaient que trop bien ce qui allait suivre. Les mis en examen de l’« affaire Tarnac », dès avant le 29 novembre, écrivaient :

« D’une manière générale, toute guerre extérieure que déclare un gouvernement se comprend d’abord comme un acte de guerre intérieure, et vise d’abord sa propre population, c’est-à-dire la mainmise sur celle-ci, son contrôle, sa mobilisation, et seulement accessoirement la puissance rivale. »

Des gens se sont donc retrouvés place de la République le dimanche 29 novembre, bravant de fait l’« état d’urgence ». Des CRS bloquaient toutes les issues de la place, mais un accès demeurait ouvert : on pouvait librement entrer et sortir par le métro. De la sorte, l’occupation de la place par les manifestants était rendue possible, mais pas le défilé d’un point à un autre, par exemple depuis République jusqu’à Nation.

Le gouvernement allait-il laisser les manifestants occuper la place de la République, leur concédant de fait une liberté d’exception, comme s’il s’agissait des forces les plus valeureusement républicaines de la nation ? Ou bien l’apparente et relative liberté d’association, d’expression et de mouvement n’était-elle qu’un vulgaire stratagème policier visant à réunir toutes ces forces en un point, les encercler puis procéder à des arrestations arbitraires, de manière à capturer les insoumis, les meneurs, les fortes têtes ?
Dans un premier temps les manifestants occupent la place : des gens se rencontrent, discutent, d’autres formulent des mots d’ordre au sujet de l’écologie, ou de la liberté d’association, d’expression, de mouvement, d’autres font du thé, d’autres encore font les clowns, ou dansent, ou parlent cinéma... C’est joyeux, pacifique, affirmatif et souverainement indifférent aux forces de l’ordre qui bloquent les issues de la place.

Puis les grilles du métro se ferment. La place de la République devient un lieu séparé du reste de la ville, un lieu d’exception : sanctuaire ou prison ? Vu de l’intérieur, c’est joyeux, pacifique, affirmatif et souverainement désordonné. Fallait-il dès lors revendiquer un droit de passage, de manière à ce que l’informe occupation de la place prenne la forme d’un cortège en marche ordonné d’un point (République) à un autre (Nation) ? Méditant la peinture de Nicolas de Staël, Alain Badiou évoque « ce qui n’avait nulle valeur formelle, transfiguré soudain par un déplacement imprévisible de la frontière entre ce qu’on reconnaît comme forme, même dé-formée, et ce qui gît dans l’informe ». [1] Tel « déplacement imprévisible de la frontière » exigeait peut-être, ce jour-là, qu’on ne désire pas prendre la forme d’un cortège mais qu’on s’en tienne à l’occupation de la place, souverainement indifférent aux forces de l’ordre, souverainement affranchi de l’« état d’urgence », comme si le reste de la ville, habitée par les gens normaux, était devenue une prison. On comprend que, vue sous cet angle, la place de la République était devenue une zone de liberté à défendre.

Un détachement de manifestants jugea pourtant souhaitable, sinon nécessaire, de défiler. Est-ce le désir de prendre forme qui les animait, ou celui de provoquer la rencontre avec les forces de l’ordre ? Double face d’une même médaille, d’un académisme morne, voire monétaire : les gens, comme l’argent, doivent circuler, et en ligne droite, le plus court chemin d’un point à un autre. En physique moderne, cela s’appelle la force d’inertie. Dans « lundimatin » du 1er décembre, Glaad écrit :

« N’est-ce pas, d’abord, un esprit, un état d’esprit qui condamne ces foules immenses à traîner toute leur vie d’esclavage dans la mélancolie ? Quoi d’autre qu’un esprit pour s’emparer et se nourrir de la joie naturelle des corps ? Pour les condamner à accomplir, dans leur travail, le processus de leur propre destruction ? N’avons-nous pas, dans la société capitaliste, un cas avéré, et hautement contagieux, de possession ? De possession collective ? Une gigantesque opération, non pas secrète, mais à ciel ouvert, de manipulation mentale, d’influence comportementale par les médias, la publicité, l’architecture ? N’est-ce pas par l’esprit que nous sommes, d’abord, enchaînés ? Les choses que nous nous empêchons de faire ou de penser, ne sont-elles pas d’abord arrachées à la racine par un conditionnement permanent, écrasant, de notre pensée ? Un militant disait récemment que le problème climatique et écologique actuel est d’abord un problème d’ordre psychologique. Le décalage entre nos discours, nos valeurs et nos actes est tel, selon lui, qu’il relève en droit de la pathologie mentale. Quelle force peut elle nous conduire à un tel déni, et nous condamner à une telle impuissance, si ce n’est un genre d’envoûtement ? »


Saint Paul, quant à lui, enseigne que la Loi introduit le péché dans le monde, que sans la Loi il n’y aurait pas de jouissance de la transgression. C’est suivant le mécanisme décrit par Paul qu’une rangée de CRS devient une force d’attraction. Et c’est précisément ce dont il faut, toujours selon lui, se délivrer : non pas d’abord de la rangée de CRS en tant que telle, mais de l’attraction qu’elle exerce. Dans un livre sur Paul, le camarade Alain Badiou sut ressaisir l’essentiel en une formule : « La résurrection surgit hors du pouvoir de la mort, et non par sa négation » [2]. Il suffisait peut-être aux manifestants, ce jour-là, de demeurer en place pour qu’il y ait mouvement, à la manière d’un tableau de Picasso, ou de Malevitch : mouvement d’une affirmation collective souverainement indifférente aux forces de l’ordre et comme surgie, et se continuant, hors de sa force d’attraction. Telle est la marque de tout véritable mouvement révolutionnaire, comme l’enseignent nombre de textes, par exemple celui-ci :

« Cuisines populaires, ravitaillement, médecine de rue, réquisitions sauvages, constructions d’habitats d’urgence : tout un savoir pratique accumulé par les uns et les autres au fil de la vie a trouvé là l’espace de se déployer. Loin des uniformes et des sirènes. Qui a connu la joie démunie de ces quartiers de la Nouvelle-Orléans avant la catastrophe, la défiance vis-à-vis de l’Etat qui y régnait déjà et la pratique massive de la débrouille qui y avait cours ne sera pas étonné que tout cela y ait été possible. Qui, à l’opposé, se trouve pris dans le quotidien anémié et atomisé de nos déserts résidentiels pourra douter qu’il s’y trouve une telle détermination. Renouer avec ces gestes enfouis sous des années de vie normalisée est pourtant la seule voie praticable pour ne pas sombrer avec ce monde. Et que vienne un temps dont on s’éprenne » (L’insurrection qui vient, p. 68-69).

Mais après l’affirmation joyeuse et foncièrement pacifique d’une hétérogénéité radicale à l’ordre établi vient aussi, parfois, la plus redoutable des adversités : la guerre. Or la guerre, comme on sait, a ses lois. Et lorsque le rapport des forces entre deux mouvements antagoniques est inégal, la raison du plus faible est toujours la meilleure, à condition toutefois d’être la suivante : ne jamais occuper la place que le plus fort vous assigne. On peut, de cette loi, avoir une intelligence apparemment scrupuleusement littérale et pourtant n’y rien comprendre. C’est que la lettre, sans l’esprit, sans le « déplacement imprévisible de la frontière », n’est rien. Et ce jour-là, aller à la rencontre des forces de l’ordre, c’était occuper la place que le pouvoir vous assignait. C’était obéir à l’injonction – vicieuse - de la Loi.

...

Lorsque des manifestants rencontrent des forces de l’ordre, en règle générale il y a des heurts : des CRS lancent des gaz lacrymogènes, des manifestants lancent des projectiles, les uns et les autres échangent des coups. Les premiers sont en petit nombre au regard des manifestants, mais armés, disciplinés, méthodiques. Les seconds sont en plus grand nombre, dix, cent, mille fois plus nombreux que les CRS, mais désarmés et pour l’écrasante majorité pacifiques, si bien que l’affrontement proprement dit concerne le plus souvent deux types de force : d’un côté plusieurs centaines de CRS disposant d’une importante logistique, de l’autre quelques dizaines d’individus masqués, mobiles et déterminés. Ces individus opèrent suivant les lois de la guerilla, par brefs surgissements, se déplaçant sans cesse sur la frontière entre ce qu’on reconnaît comme forme, même déformée, et ce qui gît dans l’informe. De leur point de vue, la guerre est un art auquel on s’exerce dès que l’occasion s’en présente, puisque c’est au travers de la confrontation physique avec les forces de l’ordre que s’éprouve la détermination métaphysique à braver l’ordre établi. Du point de vue du gouvernement, de la police et des gens normaux, ce sont des « casseurs », des éléments « radicaux » et « violents ». De mon point de vue, ils se déplacent sans cesse, tels des funambules, sur la frontière entre le pieux révolutionnaire et le vil brigand.

Mais ce jour-là, outre la confrontation habituelle, il y eut un fait d’une autre nature, un fait marquant : le saccage d’un « autel ». C’est ainsi qu’on a nommé le mémorial érigé en hommage aux victimes des attentats du terrorisme islamique, ceux de janvier puis de novembre 2015 : l’« autel ». Constitué de fleurs, de pancartes, de bougies réunies au pied de la statue qui occupe le centre de la place de la République, il a été saccagé. Un sacrilège, donc.

Selon le gouvernement et la police, selon les autorités compétentes, ce sont des manifestants qui ont saccagé l’« autel », ce à quoi des manifestants rétorquent que ce sont les CRS qui l’ont saccagé et, pour en administrer la preuve par l’image, ils diffusent des photos. Selon les uns et les autres, gouvernants et manifestants, une faute a donc bien été commise, la question étant de déterminer les responsabilités de chacun : qui, dans cette histoire, fait l’ange (en protégeant l’« autel »), qui fait la bête (en le saccageant) ? S’ensuit une guerre des images : images de manifestants lançant sur des CRS les bougies en verre de l’« autel », images de manifestants formant une chaîne humaine autour de l’« autel », images de CRS piétinant l’« autel ». Guerre des images, guerre des ombres. Car de fait les deux partis sont d’accord sur l’essentiel, à savoir l’identification de la faute, et donc de la Loi qui nous gouverne : l’« autel » (de statue, de fleurs, de bougies, de souvenirs). Autrement dit la liberté, l’égalité, la fraternité, bref les valeurs, c’est ce à quoi, au mieux, on voue un culte, et non ce qu’on vit. C’est ce qu’on idolâtre, parce qu’on en a fait le deuil.

Outre le théâtre des ombres, il y a aussi celui des corps. En chair et en os, des CRS et un groupe d’individus masqués, mobiles, déterminés, s’affrontent : un objet de culte devient, à leurs yeux, un vulgaire projectile et rien d’autre. Eux sont matérialistes. À la pieuse prosternation devant l’« autel » ils préfèrent la rencontre, fût-elle violente, des corps et des esprits. C’est donc en vertu d’un matérialisme philosophique radical que CRS et manifestants, ensemble, détruisent l’« autel » : images de CRS piétinant l’« autel », non pas pour leur plus grande honte, donc, mais pour leur plus grande gloire. C’est comme si transfigurait dans l’image la noblesse prolétaire de ces bourricots. Le messie, dit-on, entrera dans la ville monté sur un âne.

...

S’ils partagent un même matérialisme glorieux, CRS et manifestants qui s’affrontent n’en ont pas moins leur propre localisation existentielle, leur hétérogénéité : d’une part des forces de l’ordre aux mains d’un gouvernement, d’autre part une multiplicité de forces qu’aucun gouvernement ne saurait conduire ni représenter. C’est de ce point de vue, celui de l’hétérogénéité radicale des forces qui s’affrontent, que certaines formulations du « manifestant anonyme » peuvent paraître fausses, voire scandaleuses. Je cite :

« Les quelques dizaines d’individus (disons entre vingt et trente) soucieux d’engager le combat avec les forces de l’ordre, notamment en jetant des projectiles avec intention explicite de nuire, ont évidemment une fonction objectivement réactionnaire : justifier dans un premier temps les assauts des forces de l’ordre et leur répression de la manifestation puis, a postériori, dans un second temps, justifier l’interdiction de la manifestation en question. Quant aux motivations subjectives de ces lanceurs de bougies, de pierres ou de bouteilles, je les crois principalement narcissiques : ils éprouvent de la jouissance à combattre les forces de l’ordre, plutôt que le désir de transformer le monde ou, plus modestement, le rapport de force inégalitaire ».

Je ne juge pourtant ses conclusions ni fausses, ni moins encore scandaleuses, mais bien plutôt salutaires, du moins dès lors qu’on en partage les prémisses, à savoir que ce jour-là l’affrontement commence lorsqu’entre en scène la force d’inertie : prendre la forme d’un défilé d’hommes et de femmes se mouvant par le plus court chemin d’un point à un autre.

Comme on sait, aussitôt après les premiers heurts les CRS ont tiré des bombes à gaz lacrymogènes sur la foule des manifestants. C’est d’ordinaire pour disperser une population qu’on tire ces bombes, or en l’occurrence toutes les issues de la place étant bloquées, cela ne rimait à rien, sinon à produire une zone de chaos. Puis les CRS laissèrent passer, ici ou là, des groupes de manifestants, en embarquèrent d’autres. Enfin ils prirent dans une nasse quelques centaines de manifestants et les gardèrent prisonniers pendant des heures, place de la République. Le gouvernement n’avait donc, on le savait à présent, jamais eu l’intention de laisser les manifestants braver l’« état d’urgence », de quelque manière que ce fût. Et c’est bien pourquoi la mise en cortège, puis les premiers heurts, leur étaient du pain béni. Cela justifierait, dans les discours publics, la répression des hommes et des femmes qui s’étaient réunis le 29 novembre place de la République dans le dessein d’affirmer que « nous sommes là », et bien vivants. On embarqua des centaines de ces hommes et de ces femmes comme si c’était des voleurs, des brigands, des coupables. Et certes, ils étaient aux yeux des gouvernants coupables d’« être là ». Ce fut ce jour-là le message de la République Française, clair et distinct, audible pour tous : occupez la place qu’on vous assigne, sans quoi vous serez coupables d’« être là ».

Certains savent mieux que d’autres où cette vision strictement policière de la politique peut mener, dès lors qu’aucune place ne vous est plus assignée : exclusion, enfermement, mise à mort. C’est parfois la suite logique, et immaîtrisable, de la culpabilité prononcée à l’endroit de l’« être là ».

...

Quel fut le sens de l’« être là », place de la République, le dimanche 29 novembre 2015 ? Depuis le sinistre vendredi 13 novembre, des gens se sont réunis là, place de la République, à trois reprises : le samedi 14 novembre au lendemain du meurtre de masse, le 29 novembre jour de la manifestation, enfin le 9 décembre lorsque Madonna s’y est rendue après son concert parisien.

Au lendemain du meurtre, le 14 novembre, les gens sont venus exprimer leur compassion pour les victimes, leur effroi, leur peine, et ils sont également venus réaffirmer l’union de tous les citoyens autour des mêmes valeurs, celles d’une République Française qui transcendent tous les partis. Il suffit alors, on s’en souvient, de quelque pétard, ou panne d’électricité, puis d’une rumeur pour que la foule se disperse, terrorisée, et que chacun s’en retourne vite chez lui, en attendant la police.

Le dimanche 29 novembre également les gens sont venus exprimer des valeurs, mais eux n’appelaient pas à rendre un culte à ces valeurs, à ériger quelque mémorial - « autel » de souvenirs, fleurs ou statue -, ils appelaient à vivre ces valeurs, ici et maintenant. Or à suivre le gouvernement, et sa police, les premiers manifestants, ceux du 14 novembre, seraient des innocents, tandis que les seconds, ceux du 29 novembre, seraient des coupables. C’est ce que le « manifestant anonyme » appelle la « farce républicaine » : après la version tragique du crime, le 13 novembre, vient la version farcesque de ce même crime, le 29 novembre. Terroristes et gouvernants s’accordent en effet sur la culpabilité de l’« être là », mais pas sur le mode opératoire du châtiment, tragique ou farcesque. Et le « manifestant anonyme » n’avait pas encore tout vu. Le meilleur restait à venir, tel que le relate le journal Le Monde :

« "Nous ne cèderons pas à la peur !" Voilà ce qu’a lancé la chanteuse américaine Madonna lors de son concert, mercredi 9 décembre, à Paris, en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre. (…) Enveloppée dans un drapeau français, Madonna a ensuite entonné La Marseillaise, reprise en cœur par les nombreux spectateurs. (…) Après son concert, la star s’est rendue place de la République, au pied de la statue qui trône en son centre et où s’est installé un mémorial informel en hommage aux 130 morts et 350 blessés des attentats. Elle a notamment chanté, accompagnée de son fils de 10 ans, David, et du guitariste Monte Pittman, ses chansons Like a Praver, Ghosttown ainsi que Imagine de John Lennon ».

La manifestation organisée par Madonna place de la République ne fut ni interdite, ni dispersée, ni réprimée. Le gouvernement avait apparemment donné sa bénédiction : les hommes et les femmes venus se recueillir sur l’« autel », à l’invitation de la grande prêtresse du disque, étaient des innocents. Le message est clair et distinct, audible pour tous, et finalement lumineux. Regrettons toutefois que Madonna n’ait pas déposé sa petite culotte sur l’« autel » en guise d’hommage aux victimes, à la nation française et aux valeurs républicaines. Quelques individus masqués, mobiles et déterminés eurent alors peut-être chanté :

« J’peux pas encaisser les drapeaux, quoiqu’le noir soit le plus beau / La Marseillaise même en reggae, ça m’a toujours fait dégueulé / les marches militaires ça me déglingue, et votre République moi j’la tringle ».

...

Selon Hegel, « la lecture du journal est la prière du matin de l’homme moderne ». Restons cependant critiques, ajouta Marx. Dans Le journal du dimanche daté du 27 décembre 2015, un article est consacré au chef des armées françaises qui, à l’occasion des fêtes de fin d’année, vient visiter ses troupes, expliquant : « Je préfère les discussions spontanées avec les soldats du rang. C’est le meilleur moyen de connaître leur moral » (p. 8). Or l’extension et l’intensification du quadrillage des grandes villes par l’armée française exigent de la part des soldats un véritable sens du sacrifice, si bien que leur moral n’est pas au plus haut, comme l’indique l’auteur de l’article, qui poursuit :

« Les soldats frisent déjà l’épuisement : en 2015, en moyenne, ils ont cumulé 200 jours d’absence du domicile, contre 100 habituellement. "J’ai une petite fille de quatorze mois, je ne l’ai vu que quinze jours", lui expliquera un soldat. Le dispositif mis en place mi-novembre devrait être assoupli mi-janvier. En attendant, "il faut tenir", explique le général De Villiers, qui a demandé que les patrouilles soient désormais mobiles : "Notre plus grand adversaire est la prévisibilité. Les terroristes sont parmi la population et peuvent frapper à tout moment. À nous de les surprendre" » (ibid.).

Il suffit parfois qu’un seul mot vous manque et tout est dépeuplé : « Notre plus grand adversaire est la prévisibilité. Les terroristes sont la population et peuvent frapper à tout moment. À nous de les surprendre ». En page 2 du même journal, on lit dans un petit encart titré « De Charlie à Johnny » l’information suivante :

« Le lundi 11 janvier, date anniversaire des marches républicaines et du défilé des chefs d’Etat, Hollande adressera ses vœux à la jeunesse, sans doute en banlieue. Par ailleurs, un concert géant place de la République est en préparation à la mairie de Paris, avec le soutien de l’exécutif. La tête d’affiche a été proposée à Johnny Halliday. »


Un « concert géant » de Johnny Halliday place de la République : effet de surprise garanti. Quant au compte rendu à venir du journal Le Monde, on peut gager que là encore notre plus grand adversaire est la prévisibilité :

« "Nous ne cèderons pas à la peur !" Voilà ce qu’a lancé le chanteur français Johnny Halliday lors de son concert, lundi 11 janvier, place de la République, en hommage aux victimes des attentats de janvier et de novembre 2015. Enveloppé dans un drapeau français, Johnny a ensuite entonné La Marseillaise, reprise en cœur par les nombreux spectateurs. Après son concert, la star s’est rendue au pied de la statue qui trône au centre de la place et où s’est installé un mémorial informel en hommage aux 130 morts et 350 blessés des attentats. Johnny a notamment chanté, accompagné de son fils David à la guitare, sa chanson Je te promets, reprise en cœur par de nombreux spectateurs : "Je te promets mes bras pour porter tes angoisses / Je te promets mes mains pour que tu les embrasses/ Je te promets mes yeux si tu ne peux plus voir". Puis, avec le soutien de l’exécutif, il s’est envolé pour l’Arabie Saoudite, où débutera sa tournée mondiale ».

Redonnons la parole, pour conclure, aux mis en examen de l’« affaire Tarnac », dont la culpabilité de l’« être là », il faut bien le reconnaître, ne fait plus aucun doute :

« D’une manière générale, toute guerre extérieure que déclare un gouvernement se comprend d’abord comme un acte de guerre intérieure, et vise d’abord sa propre population, c’est-à-dire la mainmise sur celle-ci, son contrôle, sa mobilisation, et seulement accessoirement la puissance rivale. »

[1Nouveau manifeste pour la philosophie, Fayard, pages 97-98.

[2Saint Paul. La fondation de l’universalisme.

Ivan Segré est philosophe et talmudiste
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